Lettre à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

lettre 34

Avril 2007

 

 

 

" Une immense psychanalyse " : l'œuvre de Goethe

Liliane Fainsilber

 

En 1957, un texte de Lacan, " Clefs pour la psychanalyse " est publié. C'est le contenu d'un entretien avec la journaliste Madeleine Chapsal, pour l'Express. L'approche de la psychanalyse avec l'aide de la linguistique y est encore très neuve pour ne pas dire encore inouïe.
" Il ne faut pas voir en l'analyste, lui dit-il, un " ingénieur des âmes " ; ce n'est pas un physicien, il ne procède pas en établissant des relations de cause à effet : sa science est une lecture, une lecture du sens.
Sans doute est-ce pourquoi, sans bien savoir ce qui se cache derrière les portes de son cabinet, on a tendance à le prendre pour un sorcier, et même un peu plus grand que les autres. "

A ce que rajoute la journaliste, le fait que Freud a découvert de lourds secrets, Lacan précise qu'il convient de préciser de quel ordre sont ces secrets : " Ce ne sont pas les secrets de la nature tels que les sciences physiques ou biologiques les ont pu découvrir. Si la psychanalyse éclaire les faits de la sexualité, ce n'est pas en les attaquant dans leur réalité ni dans l'expérience biologique ".
Pour faire mouche et surtout pour réduire à néant toutes ces approches biologiques, anatomiques ou physiologiques de ce que serait l'inconscient, sous forme d'un instinct, il risque cette phrase depuis devenue célèbre : " Là où " ça " a été refoulé, " ça " parle… "

Dès lors, c'est ce qu'il s'agit de déchiffrer : " Voyez les hiéroglyphes égyptiens : tant qu'on a cherché quel était le sens direct des vautours, des poulets, des bonshommes debout, assis, ou s'agitant, l'écriture est demeurée indéchiffrable. C'est qu'à lui tout seul le petit signe " vautour " ne veut rien dire ; il ne trouve sa valeur signifiante que pris dans l'ensemble du système auquel il appartient.
Eh bien ! les phénomènes auxquels nous avons affaire dans l'analyse sont de cet ordre-là, ils sont d'un ordre langagier.
Le psychanalyste n'est pas un explorateur de continents inconnus ou de grands fonds, c'est un linguiste : il apprend à déchiffrer l'écriture qui est là, sous ses yeux, offerte au regard de tous. Mais qui demeure indéchiffrable tant qu'on n'en connaît pas les lois, la clé. "

Lacan se livre alors à un plaidoyer pour démontrer en quoi toute l'œuvre freudienne peut et doit être lue avec l'appui de ces références linguistiques et que, pour ces raisons mêmes, ce qui fait l'efficience de l'analyse est liée au fait de parler, qu'elle est une expérience de parole et il nous propose la jolie métaphore d'un hamac : " l'homme qui naît à l'existence a d'abord affaire au langage ; c'est une donnée. Il y est même pris dès avant sa naissance, n'a-t-il pas un état civil ? Oui, l'enfant à naître est déjà, de bout en bout, cerné dans ce hamac de langage qui le reçoit et en même temps l'emprisonne ".
C'est de cet emprisonnement que dans l'analyse, il s'agit d'être délivré.

Mais insensiblement, à partir d'une question que lui pose Madeleine Chapsal, à savoir si ceux qui ne souffrent pas trop de leurs symptômes pourraient quand même bénéficier des apports de la psychanalyse, Lacan évoque alors celle de l'utilité d'une psychanalyse pour les créateurs. Auraient-ils besoin, eux aussi, d'être libéré de ce hamac du langage qui les emprisonne, où réussissent-ils à s'en libérer tout seuls, par leur art ?
C'est ainsi que se trouve posée la question de la littérature et de la psychanalyse et sont alors évoquées à l'horizon, les œuvres de Goethe, et parmi elles, son autobiographie, " Poésie et vérité ".
Lacan répond à la journaliste que " posséder un inconscient n'est pas le privilège des névrosés. Il y a des gens qui ne sont manifestement pas accablés d'un poids excessif de souffrance parasitaire, qui ne sont pas trop encombrés par la présence de l'autre sujet, à l'intérieur d'eux-mêmes, qui s'en accommodent même assez bien de cet autre sujet - et qui pourtant ne perdraient rien à faire connaissance avec lui.
Puisque, en somme, dans le fait d'être psychanalysé, il ne s'agit de rien d'autre que de connaître son histoire. "
Cependant est-ce que c'est souhaitable pour les créateurs puisqu'en somme, création littéraire et psychanalyse jouent le même rôle de découverte de cette vérité qui nous était cachée ? " C'est une question intéressante, lui répond-t-il, de savoir s'il y a intérêt pour eux à aller vite ou à couvrir d'un certain voile cette parole qui les attaque du dehors (c'est la même en fin de compte qui vient encombrer le sujet dans la névrose et dans l'inspiration créatrice).
" Y a-t-il intérêt à aller très vite par la voie de l'analyse vers la vérité de l'histoire du sujet, ou à laisser faire comme Goethe une œuvre qui n'est qu'une immense psychanalyse ?
Car chez Goethe c'est manifeste : son œuvre tout entière est la révélation de la parole de l'autre sujet. Il a poussé la chose aussi loin qu'on peut le faire lorsqu'on est un homme de génie.
Aurait-il écrit la même œuvre si on l'avait psychanalysé ? À mon avis l'œuvre aurait été sûrement autre, mais je ne crois pas qu'on y aurait perdu. "

Des années après, Lacan se pose et nous pose la même question, à propos de James Joyce. Dans son texte " Lituraterre ", il évoque le fait qu'un mécène, une femme, avait proposé à Joyce de lui payer une psychanalyse et ce, avec Karl Jung comme analyste. Mais cette fois-ci, à son propos, il ne se pose pas la question de savoir si, nous, nous y aurions perdu, mais ce qu'en aurait été le gain pour Joyce. Se référant à un jeu de mot de Joyce entre " a letter " la lettre et " a litter " l'ordure, la réponse qu'il nous en donne est elliptique : " Au jeu que nous évoquons, il n'y eut rien gagné, puisqu'il allait tout droit avec ce a letter /a litter, tout droit au mieux de ce que l'on peut attendre de la psychanalyse à sa fin : A faire litière de la lettre. " Lui, n'y aurait donc rien gagné, mais nous ?
Inversant la formule, est-ce que Goethe, lui, à faire une psychanalyse, y aurait gagné ? Sans doute aurait-il pu prendre quelques chemins de traverses, par rapport à sa longue, très longue et minutieuse auto-biographie.
Mais je ne puis que rajouter ce que moi, en tant que sujet de l'inconscient, cet autre sujet qu'évoque Lacan, j'y ai gagné : Ce texte pose les rapports d'étroite connivence entre la littérature et la psychanalyse et ce parce que " cette parole qui les attaque de dehors " est la même, celle qui " encombre le sujet névrosé ", par ses symptômes, et donne au poète son inspiration créatrice. Elle est donc muse pour le poète, son égérie. Pour le névrosé, elle est son mauvais génie, telles ces Erinyes qui poursuivaient Oreste de leur vindicte.

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