Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 40

janvier 2009

 

Une lecture d'Ulysse, celui de Joyce

LIliane Fainsilber

 

 


Pour ceux qui souhaitent suivre les dernières élaborations de Lacan sur la fonction du Sinthome, Sinthome qui permet de nouer ensemble les trois registres du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel, en tant que quatrième terme, il est indispensable de faire un détour, non seulement par les œuvres de Joyce, mais aussi par ceux qui ont tentés de les interpréter et surtout de les expliciter.
Parmi ces auteurs, j'en proposerai trois.
Frank Budgen qui a présenté, explicité et fait connaître Ulysse.
Eugène Jolas qui a travaillé avec Joyce à la rédaction de Finnegans Wake.
Enfin Vladimir Nabokov, l'auteur de Lolita qui a longuement étudié le style et la composition d'Ulysse. Il l'a même lu comme une sorte de roman policier en suivant à la trace celui qu'il appelle " L'homme au mackintosh " mais pas seulement.

Avec Frank Budgen pour guide

Le livre de Frank Budgen a pour titre " James Joyce et la création d'Ulysse ". Il a été publié en 1934. Cet auteur, par ailleurs, peintre de talent a connu Joyce au moment où il rédigeait Ulysse. " C'est en ami de Joyce qu'il s'est fait le chroniqueur attentif de cette période de la gestation de l'œuvre… c'est en simple lecteur qu'il se veut le guide enthousiaste mais patient et méticuleux de ceux qui à leur tour liront Ulysse " .
C'est vrai qu'il le suit à la fois dans tous les méandres de son œuvre, nous permettant d'en apprécier toutes les étapes, les commentant et en établissant des correspondances entre les deux Odyssée, celle d'Ulysse retournant à Ithaque et celle de Bloom retournant, lui aussi auprès de sa Pénélope, en l'occurrence Molly Bloom, après de longues pérégrinations dans les rues de Dublin. Mais il nous indique aussi, chemin faisant, quels étaient les intentions de Joyce en écrivant chacun de ces épisodes et ce qu'il lui en avait dit à chaque fois.

Il décrit aussi comment, de fait, Joyce écrivait et quels étaient ses exigences tout à la fois dans l'organisation de l'ensemble de l'œuvre, dans chacune de ses parties et aussi bien dans chacune de ses phrases.

L'agencement de l'œuvre

Par rapport à l'ensemble de l'œuvre il précise notamment quels étaient les intentions de Joyce, celles de décrire les pérégrinations d'un nouvel Ulysse, Bloom, un homme dit " complet ", à la fois fils, père, époux, amant et inscrit dans le champ social de la ville de Dublin. Cette odyssée ne dure pas plus de dix-huit heures.
Joyce rajoute que de plus cet homme complet, tel qu'il souhaite le héros de son œuvre est " un homme bon ".
Il indique d'autre part que, dans son récit, Joyce se référait aussi à différentes parties du corps. Ce point est intéressant pour des analystes puisque on y retrouve en filigrane, traçant le chemin de Joyce de concert avec celui de Bloom et de Stephen aux travers des rues de Dublin, les différents objets a qui y sont explicitement privilégiés.
Au tout début d'Ulysse, Léopold Bloom va chez le charcutier s'acheter un rognon et le met à rissoler. Il va ensuite au cabinet au fond du jardin, l'objet anal y est mis également à l'honneur.

Dans l'épisode de Lestrigons, c'est l'objet oral, puisque Ulysse s'y trouve chez les cannibales. Dans l'épisode des Sirènes, c'est la voix et enfin dans Circé, selon le dire de Joyce, l'œil et l'odorat y sont mis à contribution. Mais il y a aussi sous la forme de cette plante mystérieuse, le moly, un équivalent de l'objet phallique. Hermès l'avait donné à Ulysse pour le protéger des séductions de la magicienne Circé, celle qui avait transformé ses compagnons en pourceaux, Or il ne faut pas oublier également qu'Hermès était le dieu des voyageurs et les poteaux, les bornes, qui indiquaient les chemins étaient des représentations ithyphalliques.

Mais ce que Frank Budgen nous décrit avec beaucoup de précision c'est le minutieux travail d'élaboration de l'œuvre depuis l'accumulation de ses matériaux, sa mise en chantier à partir de plans rigoureux fixés à l'avance. Il compare le travail d'écrivain de Joyce, non pas à celui d'un peintre soumis à " l'impulsion " dans la réalisation d'un tableau, donc à une certaine forme d'inspiration, mais à la minutie de l'artiste réalisant des mosaïques. On ne peut s'empêcher de penser à la perfection des mosaïques de Saint Marc à propos de cette évocation.
Dans une autre partie de son livre, il compare Joyce à un ingénieur, un arpenteur, un capitaine de navire :
" Voir Joyce travailler à la rédaction de l'épisode Les rochers errants c'était voir un ingénieur à l'œuvre avec son compas et sa règle à calculer, un arpenteur avec son théodolite et sa chaîne d'arpentage, ou, plus ulysséen peut-être, un officier qui sur un navire fait le point, examine le loch, calcule la vitesse d'un courant et la dérive ".

Le style de Joyce

Plus loin encore, Frank Budgen, se réfère au style des surréalistes, pour énergiquement démontrer que le style de Joyce n'avait rien de commun avec une écriture automatique :
" Si l'on veut dire qu'il adopta la théorie et suivit la pratique de la psychanalyse dans son œuvre comme le firent les dadaïstes et les surréalistes, rien ne pourrait être plus erroné. La méthode de création joycienne et la méthode passive et automatique sont totalement différentes et opposées ".

Cet auteur apporte en guise de preuve des propos de Joyce sur la psychanalyse : " Pourquoi tout ce ramdam à propos du mystère de l'inconscient… et le mystère du conscient alors ? Qu'est-ce qu'ils en savent ? "
Budgen rajoute cet argument de plus : " Comme homme et comme artiste on peut dire que Joyce était infiniment conscient… l'ayant vu travailler à son Ulysse, je puis témoigner du fait que pas une ligne n'a quitté son atelier avant d'avoir été scrutée plus de cent fois. "

Le mot à mot de la phrase

Tout comme l'organisation du livre dans son ensemble, celle de chaque épisode, chaque phrase elle-même était longuement élaborée. A propos de l'épisode dit des Lestrigons, soit l'aventure d'Ulysse chez les cannibales, épisode au cours duquel la fille du roi tentait de séduire Ulysse, voici ce que Joyce lui en confiait :
" Cette séduction apparaît dans mon livre sous la forme de jupons de soie exposés devant la devanture d'une boutique. Les mots par lesquels j'exprime l'effet que provoquent ces dessous féminins sur mon héros affamé sont " un parfum d'embrassements l'envahissait. De toute sa chair humble et affamée montait une muette imploration vers l'amour " Vous pouvez voir par vous-même de combien de façon différentes on pouvait les disposer dans la phrase. "

Est-ce que dans tout cet exposé que nous fait Frank Budgen du mode d'écriture de Joyce, nous n'avons pas la preuve, que Joyce n'était pas le moins du monde en proie à ce que Lacan appelle le " parasite parolier " ? Il n'en était pas la proie mais le maître, un maître du langage. Tout compte fait, ce qualificatif attribué à Joyce non seulement me plaît bien, mais me paraît fondé.

Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

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