Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 42

avril 2009



Sur la réalité des souvenirs d’enfance

Liliane Fainsilber

 



Nous lisons actuellement le texte de l’Homme aux rats dans les cinq psychanalyses et nous en sommes à la page 233 qui a pour sujet l’événement infantile qui a motivé sa haine du père : Il avait mordu quelqu’un et son père l’aurait battu.

A propos de cet événement infantile raconté par sa mère, Freud rédige une longue note en cette même page 233. Elle porte sur la question de la réalité de ces souvenirs d’enfance.

Elle est importante car nous sommes en 1907 et nous savons donc que Freud a abandonné la question de la réalité ou non des fantasmes concernant les parents, notamment la question de la séduction par le père qu’il retrouvait dans toutes les analyses et notamment dans la sienne. Il me semble que c’est ce qu’il explique longuement dans cette note : “Ces événements s’annoncent comme une ombre, dans les rêves, ils deviennent souvent si distincts qu’on croit pouvoir les saisir d’une façon palpable, mais, malgré cela, ils échappent à un éclaircissement définitif, et si l’on procède sans habilité ni prudence particulières, on ne peut arriver à décider si une pareille scène à réellement eut lieu… Afin d’éviter une erreur dans l’appréciation de la réalité on doit se rappeller que les souvenirs d’enfance des hommes se sont fixés à un âge plus avancé ( le plus souvent à l’époque de la puberté ) et qu’ils subissent alors un processus de remaniement compliqué, tout à fait analogue à celui de la formation des légendes d’un peuple sur ses origines.”

Après avoir décrit ce qu’il en est de ces souvenirs d’enfance, Freud en explique les raisons : “l’adolescent cherche à effacer, par des fantasmes concernant sa première jeunesse, le souvenir de son activité auto-érotique”. Ces mots ont été mis en italique par Freud pour les souligner, les isoler. Cet argument est quand même un peu contestable car Lacan a quand même critiqué cette existence de l’auto-érotisme, dès le début le nourrisson est en relation avec sa mère, et c’est d’elle qu’il attend satisfaction de ses besoins. Je me demande si l’argument ce ne serait pas plutôt de projeter sur l’autre, l’adulte séducteur, les causes de sa culpabilité, culpabilité liée à sa propre activité masturbatoire :

” De là, écrit Freud, la quantité d’attentats sexuels et de séductions imaginés dans ces fantasmes tandis que la réalité se borne à une activité autoérotique stimulée par des caresses et des punitions”. On peut se demander à ce propos si par exemple le souvenir de Ernst où il décrit son père sortant de la chambre de sa soeur et déclarant qu’elle avait un cul de pierre ne serait pas de cet ordre-là : un fantasme.

Mais Freud se ravise un peu, fait marche arrière, par rapport à l’importance des remaniements de ces fantasmes au moment de la puberté, en soulignant qu’il n’est pas question pour lui de porter atteinte, de diminuer pour autant l’importance de la sexualité infantile.

Simplement il pose une question de technique analytique : “Je désire seulement donner des directives techniques pour la solution des fantasmes destinés à fausser l’image de l’activité sexuelle infantile proprement dite”.

Est-ce que l’exemple du souvenir d’enfance de Ernst peut sur cette question nous éclairer ? Oui, sans aucun doute :

” … en approfondissant les rêves de notre patient relatifs à ces incidents, (celui de la morsure et de la punition du père) on trouvait chez lui les signes les plus nets d’une sorte de création imaginative dans le genre d’un poème épique, dans lesquels les désirs sexuels envers sa mère et sa soeur, de même que la mort prématurée de cette dernière, étaient mis en rapport avec le châtiment par le père du petit héros”.

Donc si on prend appui sur cet exemple :

La réalité : c’est le fait que Ernst ait mordu quelqu’un et que son père l’a puni pour ce méfait.

Le fantasme : Son père l’a battu pour ses désirs incestueux envers sa mère et sa soeur, celle qui était morte.

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