Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 8

 

Accompagné par Freud

les premiers pas d’un jeune psychanalyste,

Karl Abraham 

(Extrait de mon livre "Lettres à Nathanaël ; Une invitation à la psychanalyse", paru chez L'Harmattan en 2005)

 

"s'autoriser psychanalyste"

 

En 1907, dès le début de leur correspondance, Karl Abraham  annonçait à Freud qu’il souhaitait s’installer comme psychanalyste à Berlin. Il lui demandait son aide.

« Très honoré Professeur,

Pardonnez-moi si je m’adresse à vous aujourd’hui, sans attendre votre réponse à ma dernière lettre. Il ne s’agit pas cette fois-ci de choses scientifiques, mais d’une affaire personnelle. J’ai l’intention de quitter Zurich dans un mois environ. J’abandonne par là même mon activité antérieure comme médecin d’hôpital psychiatrique. Les raisons sont simples : en Allemagne comme juif, en Suisse comme non suisse, je n’ai pu, pendant sept ans aller au delà d’un poste d’assistant ». A cela Freud lui répond : « Cela ne fait pas de mal à un jeune homme comme vous d’être poussé violemment dans la vie au « grand air » et votre condition de juif, en augmentant vos difficultés, aura comme pour nous tous, l’effet de manifester à plein vos capacités. »(1)

 

Bien sûr, Abraham lui demande quelques recommandations que Freud ne peut lui donner. Il répond « Si mon amitié intime avec le Dr W. Fliess à Berlin subsistait encore, la voie pour vous serait aplanie ; malheureusement, cette voie est maintenant tout à fait fermée ». Mais il rajoute aussitôt qu’Abraham sera pour lui un homme de confiance auquel il pourra désormais confier les patients venus d’Allemagne pour le consulter. Il fait de lui « son disciple » et « son élève ».

Ce à quoi Abraham répond avec gratitude « Votre lettre a été pour moi une grande joie et en même temps le meilleur encouragement qui pouvait m’être donné. Recevez tous mes remerciements pour le vif intérêt qu’exprime chaque ligne de votre lettre ».

Avant d’aller à Berlin, Abraham passera par Vienne. Il y séjournera quelques jours auprès de Freud et en famille.

  Un premier analysant qui lui donne « du fil à retordre »

  Ses deux premiers analysants sont deux hommes qui souffrent  de névrose obsessionnelle. L’un des deux semble lui donner quelques soucis. Grâce à cela, nous pouvons profiter de tout ce que Freud lui indique concernant la conduite de cette cure. Ces deux analystes  nous font partager, en quelque sorte à l’état naissant, pour ne pas dire embryonnaire,  cette expérience, ce qui plus tard sera instauré sous la forme dite du « contrôle » ou de la « supervision », ces deux dénominations laissant au reste à désirer. 

 

Le 8 janvier 1908, Abraham écrit à Freud :

« Très vénéré Professeur,

Tout d’abord merci pour votre lettre. Tant mieux que vous soyez désireux   d’entendre « beaucoup de choses » de moi, car j’en ai beaucoup sur le cœur. Les débuts de ma pratique me satisfont tout à fait. Grâce à la recommandation d’Oppenheim j’ai deux névroses obsessionnelles en traitement ; pour l’une d’elles, du fait que toutes les autres méthodes avaient été utilisées en vain. On a même demandé directement qu’on utilise votre méthode ! Ce cas précisément me donne beaucoup de fil à retordre ; une forme grave de pensée obsessionnelle [ Zwangsdenken]. Le patient, premièrement est poussé par une compulsion à prier, deuxièmement, il doit considérer chaque objet de manière précise et réfléchir sur son origine, et ainsi il passe, de la manière que l’on connaît aux problèmes cosmiques.

Le patient a présenté très spontanément un très joli souvenir-écran : alors qu’il avait sept ans, il vit une fois par hasard une femme, au cours d’une dispute avec des voisins, lever ses jupes et montrer aux adversaires son derrière nu. Le patient raconta chez lui cela à la bonne ; celle-ci lui dit qu’il n’était pas correct du tout et le menaça en disant que le policier viendrait le chercher,  etc.  Il eut alors une grande peur et se mit à prier, bientôt il ne put se soustraire à la compulsion [Zwang] qui le poussait à prier, il remplit des feuilles entières avec toutes les formules de prières possibles pour ne rien laisser échapper, etc. »

Abraham se trouve bien embarrassé et demande à Freud comment il pourrait bien arriver « à des couches plus profondes. Il lui écrit : « Mon patient se casse la tête sur l’origine des objets, sur le matériel dont ils sont faits… Y a-t-il à cela une détermination connue ? L’explication générale de l’activité de rumination m’est connue, mais peut-on à partir de la nature des problèmes que le patient se pose, conclure quelque chose ? »

 

La réponse de Freud

sur la conduite de la cure d’une névrose obsessionnelle

 

Nous découvrons soudain dans cette réponse un brillant aperçu clinique, pris sur le vif, de la façon dont Freud se repérait dans la structure d’une névrose obsessionnelle. Il écrit à Abraham :

« Honoré Collègue,

Je vous écris rapidement, d’une façon peu soignée et impersonnelle, pour que vous puissiez tirer parti au plus vite de mes renseignements. Je suis contrit que vous ayez peur de rester en panne ; cela ne m’arrive qu’une seule fois dans l’année. Il faut que je vous fasse rapidement connaître les règles techniques.

Votre cas d’obsession doit devenir très instructif.  La technique est un peu plus difficile que pour l’hystérie, les moyens de refoulement un peu différents ; c’est un autre dialecte, mais rien de plus…. De prime abord, il faut compter chez votre patient avec un grand sentiment de culpabilité et des motions masochistes et homosexuelles (battre, derrière). Sa recherche laborieuse est la continuation directe de  l’ancienne curiosité [Wissbegierde] sexuelle, qui certainement aujourd’hui se heurte encore à des problèmes.

Les périodes de compulsion correspondent naturellement à des temps d’accroissement de la libido… origine des objets = d’où vient l’enfant ? Anthropogénèse….

Rattacher l’aspect cosmique par l’intermédiaire des corps célestes à l’anatomique. »

Ainsi Freud répond aux questions que se posait Abraham sur les origines inconscientes des compulsions de son analysant.

Il lui donne alors quelques conseils techniques dont nous pouvons encore tirer parti.

«  « Laisser le temps » comme dit la devise de Salzbourg. Les changements psychiques ne s’accomplissent jamais rapidement en dehors des révolutions (psychoses). Après deux heures, déjà insatisfait. Comme si on pouvait tout savoir ! Le problème : comment vais-je trouver davantage ? n’a pas lieu d’être. Le patient montre le chemin : en suivant strictement la règle analytique ( tout dire ce qui vient à l’esprit ) il montre chaque fois sa surface psychique ».

 

Un  « cheval de parade » 

 

Dans la lettre qui suit, celle du 15 juin 1908, Abraham avoue avoir voulu bluffer celui qui lui avait envoyé ce patient :

Très vénéré Professeur,

Je vous remercie très cordialement  pour votre lettre qui est arrivée tout à fait à souhait. Après-coup j’ai eu un peu honte de m’être adressé à vous pour vous demander de l’aide, au lieu d’avoir, pendant quelques séances encore, continué à creuser seul. Mais les circonstances rendent la chose compréhensible : je voulais dans un cas qui m’avait justement été confié par Oppenheim, un triomphe analytique rapide, et c’est pourquoi j’étais dépité de ne pouvoir avancer… »

A cela Freud répond : « Si  je peux, en tant qu’ancien expérimenté, vous donner un conseil, menez la psychanalyse du patient d’Oppenheim froidement, sans trop de « déplacement sexuel » [sexualverlegung] et sans volonté d’en imposer à O. par un succès rapide. Car premièrement les choses iront mieux ainsi, et deuxièmement, le cas ne se prête pas à être monté en cheval de parade.

notes cliniques sur les compulsions

 

Freud fait donc part à Abraham de tout ce qu’il a déjà appris concernant la névrose obsessionnelle. « Une compulsion si ancienne chez un homme de près de cinquante ans est techniquement très difficile et thérapeutiquement fort peu propice. L’obsession doit être traitée tôt, chez des personnes encore jeunes ; alors la cure est un triomphe et un plaisir. Mais ne vous laissez pas décourager et gardez l’homme aussi longtemps que possible ; de tels patients ont l’habitude de s’attacher facilement et souvent sont contents quand le médecin n’est pas content. Pour les détails, je vous ferais part de ce que je peux deviner à distance. La transformation brusque des prières en négation de Dieu est caractéristique (typique) de ces névroses obsessionnelles. Dès le début ils sont forcés d’exprimer les deux voix contradictoires, la plupart du temps l’une à côté de l’autre. »

Et Pour en donner un exemple, Freud se réfère à l’histoire de l’Homme aux rats. 

« Par exemple : un patient  voit une pierre sur la chaussée ; il lui faut de manière compulsionnelle, l’enlever ; puis elle ne le laisse pas en paix, et il doit la remettre à sa place. Explication : celle qu’il aime doit partir ce jour là, elle passera en voiture sur cette route. Peut-être la voiture butera-t-elle justement sur cette pierre ; donc au loin cette pierre ! Et là dessus : non ! qu’elle se renverse donc avec la voiture ; donc que la pierre revienne à sa place. Dans l’inconscient il a pour son amante à la fois une très grande tendresse et de la haine. »

Difficulté de la « technique analytique »

Et nécessité du contrôle

Et Freud termine sa lettre par cette remarque : « Encore  à propos de technique ; vous avez raison, ce fut la conquête la plus âpre et c’est pour cette raison précisément que je voudrais épargner à mes successeurs une partie du tourment et du prix de la leçon ».

N’est – ce pas là une des nécessités qui impose à un jeune analyste d’aller parler du travail qu’il entreprend avec ses analysants à un autre psychanalyste. Mais ce n’est qu’un des aspects de ce qu’on appelle dans la littérature analytique « contrôle » ou « supervision ».

 

Notes

 

(1) – Sigmund Freud – Karl Abraham, Correspondance, 1907- 1926, Gallimard, p.16 à 31.

(2) – S. Freud, Cinq psychanalyses, “Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle”(l’Homme aux rats).

 

 

Liliane Fainsilber

septembre 2002

Retour Lettres à un nouveau venu