Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 9

 L'Arche de Noé de la phobie

Une introduction au texte de Jacy Arditi :

"De peur de perdre le verbe"

   

Dès les premiers jours du janvier 1908,  Max Graf écrivait à Freud pour lui demander de l'aide au sujet de son petit garçon alors âgé de trois ans.  Il avait peur d'être mordu par un cheval et de ce fait refusait de sortir dans la rue. D'autres lettres suivirent décrivant le déploiement et l'évolution de ce symptôme ainsi que  les tentatives d'interprétation du père. Ainsi  naquit l'observation du "Petit Hans" écrite cette fois-ci par Freud. Dans le séminaire de la Relation d'objet Lacan en fit un très long commentaire, la reprenant presque ligne à ligne et jour après jour.

La phobie du  petit Hans prendra  très vite une grande extension,  se déployant en  de nombreuses formes, sa peur initiale d'être mordu par un cheval deviendra aussi peur des chevaux qui tombent, peur des chevaux lourdement chargés, peur des chevaux ayant quelque chose de noir devant la bouche.  D'autres animaux seront eux aussi appelés à la rescousse, deux girafes, la grande et la petite, la cigogne,  personnage énigmatique qui apporte aussi bien la mort que la vie, et, presque passés inaperçus, une poule et son poussin à propos desquels ce jeune garçon se pose bien des questions sur les mystères de sa naissance et le rôle qu'avait  bien pu y jouer son père.

Je ne résiste pas au plaisir de le citer.

"A Mungden, dit-il à son père, tu as pondu un œuf dans l'herbe et un poulet en est tout de suite sorti. Tu as pondu un œuf un jour, je le sais, je sais que c'est sûr. Parce que maman l'a dit.

Moi - je demanderai à maman si c'est vrai.

Hans - ce n'est pas vrai du tout mais moi j'ai une fois pondu un œuf et un poulet en est sorti."

Au mensonge de la cigogne des parents, répond le mensonge du poulet du petit Hans. Mais il n'empêche que  lui, aussi bien que  son père,  peuvent mettre au monde des petits poussins. Il vient d'inventer, pour son propre usage,  le mythe de la couvade.

 

Bien longtemps après,  dans "Inhibition symptôme et angoisse", Freud reprenant la phobie du Petit Hans et celle de l'Homme aux loups, les interprète comme mettant en scène toutes les composantes de leur Oedipe, celui que Freud appelle Oedipe positif, c'est à dire comportant une identification au père en tant qu'objet de haine et un refoulement de l'amour pour la mère et aussi celui qu'il appelle Oedipe négatif, ou Oedipe inversé, où le sujet s'identifie à sa mère comme objet de haine et refoule son amour pour le père, son désir d'être aimé de lui comme une femme et d'en avoir un enfant, les composantes de cet Oedipe venant toutes converger, s'exprimer dans la phobie.

 

Quelle approche de la phobie Lacan a-t-il élaborée à partir de ce grand texte freudien ?

Dans le séminaire "La relation d'objet", relisant cette longue observation du Petit Hans, il l'interprète avec l'aide de cette triade initiale la mère, l'enfant et le phallus, triade au sein de laquelle le père doit intervenir, pour faire quatuor.

 

De ce phallus il en est question dès les premières lignes de l'observation, dans le dialogue rapporté du Petit Hans avec sa mère. Nous y découvrons en effet ce qui constitue le nœud si on peut dire de son symptôme, le nœud du complexe de castration, le sien et surtout  celui de sa mère, l'un s'articulant à l'autre  :

Voici ce qu'en écrit Freud : "Les premières communications relatives à Hans datent  du temps où il n'avait pas encore tout à fait trois ans. Il manifestait alors un intérêt... un intérêt tout particulièrement vif pour cette partie de son corps qu'il était accoutumé à désigner du nom de "fait pipi"[1]. Il posa un jour à sa mère cette question :

Hans - Maman as-tu toi aussi un fait-pipi ?

Maman - Bien entendu, pourquoi ?

Hans - J'ai seulement pensé... "

 

A partir de la réponse ambiguë de sa mère, jouant si on peut dire sur les mots : "Bien entendu, pourquoi ? C'est sûr que j'en ai un ! ", notre petit héros œdipien est contraint d'entreprendre un bien long périple avec ses chevaux d'angoisse.

 

Dans ce schéma du rapport triple de la mère, de l'enfant et du phallus,  la phobie apporte un remède, vient suppléer à la  carence du père réel, qui doit intervenir pour permettre à l'enfant de ne pas rester asservi, assujetti, au désir de sa mère.

Lacan définit la phobie comme un "mode de solution de ce problème difficile introduit par les relations de l'enfant et de la mère.

Je vous l'ai déjà montré l'année dernière, dit-il, que pour qu'il y ait ces trois termes" l'enfant, la mère et le phallus, ce qui constitue  un espace clos, un espace  étouffant, "il fallait cette organisation du monde symbolique qui s'appelle le père. La phobie est plutôt de cet ordre là, de ce lien cernant, c'est à dire de l'appel à la rescousse à un moment particulièrement critique... de l'appel à un élément symbolique dont la singularité est d'apparaître comme extrêmement symbolique... "[2]

C'est cette singularité,  essentiellement d'ordre symbolique, que Jacy Arditi met en exercice dans son texte, "De peur de perdre le verbe", lorsque le père réel fait cruellement défaut, lorsque ce que dit le père ne compte pas dans la parole de la mère, que pour elle, il ne fait pas autorité.

Pour tenter d'échapper à l'emprise de la mère, à la violence de son désir,  sont appelés à l'aide, tous les animaux de la création, ceux de l'arche de Noé.

  Liliane Fainsilber

février 2003

 Lien avec le texte de Jacy Arditi : "de peur de perdre la verbe"

 

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[1] - En allemand "Wiwimacher". N.d.T.

[2] - J. Lacan, La relation d'objet, séance du 5 décembre 1956.