LLettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 10

 

Sommes nous, tous, des rescapés d’Auschwitz

 


Aussi distanciée soit elle, aussi froide et dénuée de pathos fut elle, toute littérature qui témoigne des camps est éprouvante. Plus d’une fois l’insupportable vous décourage d’en poursuivre la lecture, le souffle coupé vous laissez passer une heure, un jour, une semaine et parfois même une grande partie de votre vie avant d’en reprendre le cours. C’est que cela nécessite de la part du lecteur aussi, une distanciation, un temps singulier qui lui permettra de réajuster son appréhension du texte. Il doit y mettre du sien, il le doit à l’auteur, il le doit à Auschwitz, il le doit à l’humanité. C’est une épreuve physique, le corps y est engagé et son intégrité éprouvée. Elle éveille des souffrances âgées : faim, soif, saleté, puanteur, faim, honte, détresse de la dépendance physique et morale. Malgré cela, cette empathie imaginaire, vous êtes irrémédiablement exclu du cœur de l’atteinte symbolique du sujet et quoique vous fassiez rien ne résiste à ce constat : vous n’y étiez pas. Rien ne vous autorise d’en parler… à moins que vous ne soyez juif ? Vous ne sauriez le dire mais il vous semble bien que la tâche ne saurait être si aisée. Le lecteur ne se pose pas cette question, il est l’enfant qu’on sépare des bras de sa mère, il est la victime du sort ignoble qui départage les uns et les autres, il est le vieillard et l’adolescent, la femme qui se repoudre pour être présentable devant le bourreau, il est aussi le survivant, il est aussi la survivante. Et le livre refermé vous demeurez sous le regard d’Auschwitz. Parle-t-on des sans papiers ? D’épuration ethnique ? De clonage ? De sélection génique ? Auschwitz est là, plutôt son spectre, sa menace diffuse, insidieuse. Tout se mesurerait à son aune. Il ne saurait plus être question de race, de nationalité, d’être juif soi même ou non. Auschwitz est une menace planétaire, universelle. Des stades de Santiago aux carnages du Rwanda, de l’épuration religieuse algérienne à l’épuration laïque russe. Comment ne pas adhérer au constat que dresse Imre Kertész dans le discours qu’il tint à Stockholm pour la remise du prix Nobel :

" … A propos d’Auschwitz, on ne peut écrire qu’un roman noir, ou sauf votre respect, un roman-feuilleton dont l’action commence à Auschwitz et dure jusqu’à nos jours. Je veux dire par là qu’il ne s’est rien passé depuis Auschwitz qui est annulé Auschwitz, qui ait réfuté Auschwitz. "

Des tragédies du passé, il en subsiste des traces dans la mémoire collective et si l’on est de culture française, le massacre de la St Barthélemy demeure évocateur alors qu’au Danemark il est passé inaperçu. Chaque nation, chaque peuple aurait ainsi pu conserver à son usage personnel quelque exaction particulière. Mais Auschwitz est d’une telle radicalité que ces singularités volent en éclat, il condense et attire en lui la somme de toutes ces infamies, il est le cœur radioactif de ce qui a failli détruire l’humain.

Dans l’échelle du crime l’escalade qui mène du parricide à l’atteinte à la condition humaine est frappante. Le travail de sape de ce qui constitua la culture et la civilisation dans l’atteinte symbolique de la fonction paternelle et de l’interdit de l’inceste via le débat sur la clonage d’êtres humains, nous démontre quasi quotidiennement ce que le dessein profond de la solution finale était. La destruction de l’humain !

Alors citons Kertész à nouveau :

" Je n’ai jamais eu la tentation de considérer les questions relatives à l’Holocauste comme un conflit inextricable entre les Allemands et les Juifs ; je n’ai jamais cru que c’était l’un des chapitres du martyre juif qui succède logiquement aux épreuves précédentes ; je n’y ai jamais vu un déraillement soudain de l’histoire, un pogrome d’une ampleur plus importante que les autres ou encore les conditions de la fondation d’un Etat juif. Dans l’Holocauste j’ai découvert la condition humaine, le terminus d’une grande aventure où les Européens sont arrivés au bout de 2000 ans de culture et de morale. "

Ce retrait, cet effacement d’Imre Kertész a la portée, la profonde humanité du retrait freudien dans le Moïse, il laisse une place vide à l’humain pour que chacun puisse œuvrer à l’après Auschwitz :

" D’anciennes prophéties disent que Dieu est mort. Il ne fait aucun doute, qu’après Auschwitz, nous sommes restés livrés à nous même. Il nous a fallu créer nos valeurs, jour après jour, par un travail éthique opiniâtre mais invisible qui finira par produire les valeurs qui donneront peut être* naissance à la culture européenne. "

Alors, dans le droit fil de ce qu’énonce Imre Kertész, je peux avancer : nous sommes tous des rescapés d’Auschwitz.


* souligné par moi

Romain S Kchouk

mars 2003


Vous comprenez mon hésitation, aujourd’hui, avec un tel contexte. Le vœu de Kertész que je fais mien, parce qu’il faut bien accorder quelque crédit à la vie et à l’humain, sinon à quoi bon ? Ce vœu donc, peut heurter toutes les personnes qui ressentent si douloureusement cette catastrophe.

Lorsque Freud soustrait Moïse du peuple juif, c’est avec une gravité extrême qu’il le fait, lorsque Kertész soustrait Auschwitz du peuple juif c’est la même gravité, pour laisser à l’origine symbolique une place vide et ne pas l’occuper par le juif comme les nazis le projetaient.

 

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