Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 18

Les sirènes de la psychanalyse

par Internet

 

Avec les fulgurants progrès d'Internet, certains analysants, et il faut bien l'avouer, quelques analystes aussi, se demandent pourquoi la psychanalyse en ligne ne pourrait pas, à son tour, être essayée.
Comme le disent les publicités que l'on voit fleurir pour la promouvoir, avec la psychanalyse en ligne, plus besoin de vous allonger sur un divan, avec un écran d'ordinateur et quelques clics de souris, vous pourrez, installé confortablement, sur le canapé de votre salon, faire une psychanalyse à domicile.

Comment ces analystes en arrivent-ils à oublier qu' " écrire " n'est pas " parler " et " lire " n'est pas " écouter ", et que " répondre par mail " ne peut pas être équivalent du verbe " interpréter " ?
Comment, cher Nathanaël, ces mêmes analystes peuvent-ils méconnaître ce que formulait Lacan si justement, dans fonction et champ de la parole et du langage :
" La psychanalyse… n'a qu'un médium … la parole du patient. L'évidence de fait n'excuse pas qu'on le néglige. Or toute parole appelle réponse.
Nous montrerons qu'il n'est pas de parole sans réponse, même si elle ne rencontre que le silence, pourvu qu'elle ait un auditeur et que c'est là le cœur de sa fonction dans l'analyse ".

Mais dans l'analyse, la relation imaginaire, de vous à moi, dans la relation en miroir, a elle aussi son importance, car c'est par elle que passe l'accès à l'ordre symbolique, celui qui est introduit par l'interprétation.
" ... Le seul objet qui soit à la portée de l'analyste, c'est la relation imaginaire qui le lie au sujet en tant que moi, et faute de pouvoir l'éliminer, il peut s'en servir pour régler le débit de ses oreilles, selon l'usage que la physiologie, en accord avec l'Evangile, montre qu'il est normal d'en faire : des oreilles pour ne point entendre, autrement dit pour faire la détection de ce qui doit être entendu. "
Parler et entendre exigent dont la présence corporelle aussi bien de l'analysant que de l'analyste.
Lacan parle de la " présence de l'analyste " il en fait tout d'abord " l'implication de son écoute " et " la condition de la parole de l'analysant " (1).

Condition de la parole de l'analysant : Parmi ce qui doit être entendu, soulignons l'importance des trébuchements les plus " légiers ", les achoppements de la parole, les silences éloquents.
La présence de l'analyste sera nécessaire pour assurer ce qu'on appelle la scansion de la séance, la façon de l'interrompre au bon moment. Il faut que l'analyste soit là " en chair et en os ".

Mais surtout cette présence est encore décisive à un autre moment, celui du point d'acmé du transfert.
Lacan la décrit ainsi :
" … le sentiment de sa présence est… lié à un moment où le sujet ne peut que se taire, c'est à dire, le moment où il recule devant l'ombre de la demande.
Ainsi l'analyste est-il celui qui supporte la demande, non comme on le dit pour frustrer le sujet, mais pour que réapparaissent les signifiants où sa frustration est retenue " (2). Ces signifiants de la demande, s'appellent aussi les signifiants de la pulsion.

Comment le dire, cher Nathanaël, avec mes propres mots : si la présence réelle de l'analyste est nécessaire - et il s'agit là, non plus seulement de sa présence corporelle mais de sa présence " réelle " - c'est pour que l'analysant puisse venir y rencontrer, au plus intime de sa structure de sujet, le désir de l'analyste, désir qui vient occuper, de par la magie du transfert, la place qu'avait joué dans sa névrose, le désir de l'Autre, le désir parental.

Cette absence du corps, dans ces échanges sur Internet, fait obstacle à ce que les trois registres du symbolique, de l'imaginaire et du réel, soient noués ensemble avec le soutien de la parole. Ce qui manque, dans ces rencontres virtuelles, je dirais que tout d'abord c'est le silence de l'analyste, sa voix en tant qu'elle est le support corporel de son interprétation mais aussi et surtout cette présence réelle, énigmatique, autour de laquelle vient se heurter, mais aussi se mettre en jeu le fantasme de l'analysant, dans sa rencontre avec le désir du psychanalyste.

Quelles peuvent être les conséquences de cette absence ? Nous pouvons déjà avoir une idée, sur ces listes de discussion consacrées à la psychanalyse, du caractère immaîtrisable et totalement vain de ces explosions transférentielles qu'elles soient du côté de l'amour ou du côté de la haine.
Je ne vois donc aucune raison de trouver ce jeu dangereux avec l'inconscient respectable et à respecter. L'analyste n'est pas là pour jouer aux apprentis sorciers. Je suis presque sûre, il faudrait pouvoir en recueillir quelques témoignages, que cela peut entraîner d'imprévisibles, voire dangereux, acting out.


Enfin c'est ainsi que je formule pour l'instant ma tentative de rendre compte pourquoi cette dite psychanalyse sur Internet n'est pas possible et même n'est pas souhaitable.
Elle ne peut en effet que provoquer une culture intensive de la vie fantasmatique avec toute la violence qui lui est inhérente. Il n'y a pas un "à bon entendeur salut!" qui puisse y mettre un terme.


(1) J. Lacan, Ecrits, " La direction de la cure et les principes de son pouvoir, p. 618.
(2) Op. cit. On retrouve aussi cette présence de l'auditeur dans " Introduction au commentaire de Jean Hyppolite ", p. 373.

 

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