Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 20

 

Au coeur de la névrose

les scènes primitives

Liliane Fainsilber

 

 

 

C'est avec Dora que Freud tente de décrire pour la première fois ce qui se passe dans une analyse.
Freud invente tout d'abord une métaphore fluviale pour décrire les premiers récits que font les analysants. Ils sont marqués d'incohérences, d'oublis, d'incertitudes, ils sont semblables au cours d'un fleuve encombré, ici et là de blocs de rochers, ailleurs de bancs de sable qui l'empêchent d'être navigable(1).
Le cours de ce récit ne pourra devenir cohérent que lorsque toutes ces amnésies auront disparu.

Cette incohérence du récit est donc lié au travail du refoulement qui provoque des amnésies, c'est à dire l'oubli des circonstances qui ont provoqué les symptômes. Ces circonstances peuvent être actuelles ou récentes mais elles ont toujours une source infantile, source qui ne peut être que retrouvée pour pouvoir permettre la résolution du symptôme.

Freud appelle ce minutieux travail de reconstitution d'un lointain passé "constructions en analyse". Il le décrit ainsi : "Quand l'analyste pense avoir retrouvé un événement important de son enfance il le propose alors à son analysant en ces termes: "jusqu'à votre énième année vous vous êtes considéré comme le possesseur unique de votre mère. A ce moment là un deuxième enfant est arrivé et avec lui une forte déception. Votre mère vous a quitté quelques temps et même après, elle ne s'est plus consacré à vous exclusivement. Vos sentiments envers elle sont devenus ambivalents. Votre père a acquis depuis une nouvelle signification pour vous. ..."(2)
Est-ce que nous ne voyons pas apparaître là une élégante mise en perspective de toute la structure d'une névrose? Elle se dessine autour de cette rencontre décisive du désir de la mère, dans une confrontation avec un objet rival qui occupe cette place convoitée d'objet du désir de l'Autre.
Normalement le père, c'est sa fonction, est là pour débusquer l'enfant de cette place d'objet métonymique de la mère. De par l'interdit de l'inceste il ne pourra plus être l'unique possesseur mais surtout, si on peut dire, l'unique possédé de sa mère. Dans la névrose, ce désir d'être désiré est en partie maintenu. Il doit devenir interdit par tout ce qui se met en jeu dans l'analyse autour du désir du psychanalyste en tant que tel.
De ces constructions en analyse, Freud nous a laissé quelques exemples notamment avec l'histoire magistrale de l'Homme aux rats, mais aussi bien avec celle de l'Homme aux loups et de Dora.

Un metteur en scène... de la scène primitive

"L'intention du travail analytique, écrit Freud, est d'amener le patient à lever les refoulements des débuts de son développement... pour les remplacer par des réactions qui correspondent à un état de maturité psychique". (3)
L'analyste ne peut travailler pour cela que sur la matière psychique que lui fournit l'analysant, "des fragments de souvenirs contenus de façon déformée dans les rêves", des souvenirs écrans mais aussi "des idées incidentes qui émergent lorsqu'il se laisse aller à l'association libre" et enfin "des actions plus ou moins importantes du patient à l'intérieur ou à l'extérieur de la situation analytique qui mettent en scène avec l'aide du transfert les souvenirs oubliés et favorisent aussi le retour des affects appartenant au refoulé."
Comment avec tous ces matériaux psychiques pouvons nous retrouver le chemin de ces souvenirs perdus ?
Freud utilise, pour décrire sa démarche une métaphore théâtrale: Le travail psychique consiste en deux pièces distinctes qui se jouent sur deux scènes séparées et concernent deux personnages dont chacun est chargé d'un rôle différent".
Dans ce travail, l'analyste devient en quelque sorte le régisseur chargé de maintenir des liens entre les deux scènes, les deux pièces de théâtre qui s'y jouent et surtout entre les protagonistes du drame. Ainsi pour maintenir cette métaphore, lorsque l'analyste communique à son patient les constructions qu'il a échafaudées, il établit pour un court moment un lien entre les deux scénarios.

Il joue le plus souvent les trouble-fêtes sur la scène de son analysant y provoquant des quiproquos et des rebondissements de l'action.
Mais il est tout aussi fructueux que l'analysant vienne à son tour déranger le jeu de l'analyste dans sa propre mise en scène car le confort ne convient vraiment pas à ce métier de baladin de l'inconscient.

Un rêve de Freud


Dans l'Interprétation des rêves, Freud nous a confié, avec un rêve, le secret de la scène primitive qui avait dû, comme pour tous ses analysants, constituer le soubassement de sa névrose, une névrose obsessionnelle. Il avait fait ce rêve alors qu'il était âgé de sept ou huit ans et l'avait analysé environ trente ans plus tard (4).
Voici donc la mise en scène de son rêve telle qu'il nous la raconte :
" Il était extrêmement net et montrait ma mère chérie avec une expression de visage particulièrement tranquille et endormie, portée dans sa chambre et étendue sur le lit par deux (ou trois) personnages munis de becs d'oiseaux ? Je me réveillais pleurant et criant, et troublait le sommeil de mes parents ".

Freud avait emprunté ces personnages à la bible de Meyerson, des Dieux à tête d'éperviers sculptés sur une stèle funéraire égyptienne.
Mais par son interprétation, Freud s'éloigne très vite de ses sources d'inspiration égyptienne, pour évoquer un petit galopin déluré qui lui avait appris comment on disait faire l'amour, Freud utilise le terme de coïter, en argot : c'est le verbe " vögeln " qui est utilisé et qui donc été évoqué par les têtes d'oiseaux, " Vogel ".

Freud interprétant ce rêve, indique que la source de son angoisse, voir sa mère morte, n'était que le camouflage d'un autre désir, un désir sexuel : " Mon angoisse, effet du refoulement, peut se ramener à un désir obscur, manifestement sexuel, qu'exprime bien le contenu visuel du rêve ".

En tout cas avec cet exemple, on voit bien les deux scénarios, celui du contenu manifeste du rêve, une grandiose mise en scène avec des personnages hiératiques égyptiens, et celui plus déluré, et plus salace, du rêve une fois interprété.

Les mises en scène du symptôme

Dès le début de son invention de la psychanalyse, Freud avait décrit les attaques hystériques comme étant des pantomimes exprimant, comme le rêve des fantasmes inconscients(5). Mais comme cette figuration a subi, sous l'influence de la censure, des déformations sévères, elles sont tout aussi énigmatiques que le texte manifeste d'un rêve. Comme lui, cette pantomime doit être interprétée.

Un double fantasme hystérique

Mais Freud rajoute cet autre élément d'importance : " ce qui rend l'attaque impénétrable, c'est que la malade entreprend d'exécuter les faits et gestes de deux personnes intervenant dans le fantasme, autrement dit, elle se livre à une identification multiple"(6).

Et Freud se réfère alors à un autre texte qui s'appelle " Les fantasmes hystériques et leur rapport à la bi-sexualité " (7) où il précise ce fait : chaque fantasme hystérique, qui sous-tend le symptôme, exprime un double fantasme, un fantasme sexuel féminin et un fantasme sexuel masculin, de telle sorte que l'un de ces fantasmes est toujours un fantasme homosexuel.

Ce double fantasme hystérique est également fondateur de la névrose obsessionnelle, car c'est un fait bien connu, il existe au cœur de cette névrose, un noyau hystérique. Il suffit d'évoquer pour le justifier, les symptômes intestinaux de l'Homme aux loups.

La mère morte


Et si ce rêve de Freud prenait, à la lumière de ces approches, un nouveau sens?
Ce rêve pose en effet une question : pourquoi Freud enfant ne rêve-t-il pas plutôt de la mort de son père, si c'était sa mère qui était l'objet de son fantasme sexuel ? Etait-ce parce que la jouissance sexuelle est souvent appelée " Petite mort " ?
Ce désir de la mort de la mère peut aussi être interprété d'une autre façon :
Si on se réfère à ce double fantasme hystérique, dans l'un, effectivement, identifié à son père, il désirait avoir des rapports sexuels avec sa mère.
Mais dans l'autre, identifié à sa mère, on saisit mieux pourquoi, dans l'amour qu'il attendait de son père, c'est de sa mère dont il souhaitait se débarrasser par la mort, puisqu'elle était son objet rival, en même temps que son objet d'amour.

Ce rêve mettrait donc en scène le double fantasme oedipien de Freud. Dans une de ses lettres à Fliess, il écrivait, à propos de la bisexualité, " en ce qui la concerne, tu as certainement raison. Je m'habitue à considérer chaque acte sexuel comme impliquant quatre personnes... ". Au cours de la scène primitive, en tenant compte de celui qui en est l'observateur, peut-être pourrions nous arriver au moins jusqu'à cinq, et pourquoi pas, peut-être jusqu'à six personnes.

Liliane Fainsilber


(1) - S. Freud, Cinq Psychanalyses, Dora, p. 8.
(2) - S. Freud, Résultats, idées, problèmes, Constructions dans l'analyse, p. 269.
(3) - Op. cit. p.273
(4) - S. Freud, L'Interprétation des rêves, p. 495.
(5) - S. Freud, Névrose, psychose et perversion, " Considérations générales sur l'attaque hystérique, p. 160.
(6) - Op. cit. p. 162.
(7) - S. Freud, Névrose, psychose et perversion, " Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité ". p. 149.


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