Un cadeau de Freud refusé par Reik

(Sigmund Freud, Théodore Reik et Emile Zola)

Liliane Fainsilber

 

Emile Zola peint par Manet

Théodore Reik a écrit un livre de souvenirs sur sa rencontre avec Freud. Il lui a donné pour titre " Trente ans avec Freud ". C'est un livre précieux pour les témoignages qu'il donne de la personnalité de Freud et de ses liens avec ses premiers collaborateurs devenus en quelque sorte analystes sur le tas. Mais ce qui a, cette fois-ci tout au moins, surtout retenu mon attention c'est un cadeau que Freud avait souhaité faire à Reik, cadeau que celui-ci avait refusé.
Je vous raconte donc tout d'abord de quelle sorte de cadeau il s'agissait car vous verrez que nous pourrions, de nos jours encore, l'accepter, si ce n'est directement des mains de Freud, faute de savoir ce qu'il lui en avait dit, au moins par héritage.

Voici ce qu'en écrivait Reik : " Lorsque pour la première fois je fis sa connaissance, il m'écouta avec intérêt parler d'un travail que je consacrais au livre de Flaubert : La tentation de Saint Antoine. Il connaissait la valeur du livre et admirait son auteur. Peu après, à la publication de mon travail, en 1912 - c'était pour l'Europe, la première thèse de doctorat en psychanalyse - il me suggéra au cours d'une promenade d'écrire une monographie psychanalytique sur Emile Zola. Il savait une foule de choses étonnantes sur Zola : sur sa vie conjugale, ses deux enfants illégitimes, et cette compulsion au travail d'où nous vient l'étude la plus approfondie sur le sujet dont traite ses nouvelles. Freud me décrivit ensuite certains traits compulsifs très intéressants, chez Zola. J'ai toujours regretté de ne pas avoir pris note de la conversation ".
Reik, qui venait de rencontrer Freud, lorsqu'il lui proposa ce projet de travail, ne comprit que beaucoup plus tard, qu'il s'agissait dans ce refus d'une " hésitation infantile à l'égard d'un cadeau que [lui]'offrait un représentant du père ".
Et il évoque ce passage de Freud sur les rapports d'un fils adolescent à l'égard de son père, " cette répugnance inconsciente pousse le fils jusqu'à ne vouloir être en rien redevable à l'égard de son père, pas même de sa vie ".

Selon ce que nous raconte Reik, peut-être qu'au cours de cette première rencontre, Freud avait-il déjà repéré que, tout comme Emile Zola, ce nouveau venu au champ de la psychanalyse, souffrait d'une névrose obsessionnelle. Freud en lui proposant ce travail faisait donc pour ainsi dire d'une pierre deux coups, en l'incitant à travailler cette question de la névrose obsessionnelle. D'ailleurs dans les faits, même s'il n'a pas écrit une monographie sur Zola, Reik a écrit " Fragment d'une grande confession ", confession au cours de laquelle il décrit ses propres symptômes obsessionnels.

Je me suis demandée également ce qui avait intéressé Freud pour penser ainsi à cette monographie de Zola. Il avait en effet déjà écrit l'une de ces cinq psychanalyses dédiée à la névrose obsessionnelle sous le titre de L'Homme aux rats. Et au regard des symptômes de ce dernier, ceux d'Emile Zola n'étaient pas propres à susciter, me semble-t-il, beaucoup d'intérêt. Quelques obsessions, des rites conjuratoires, un substratum hystérique à cette structure obsessionnelle sous la forme de troubles divers : coliques intestinales, fausses crises d'angine de poitrine, ou encore besoins fréquents d'uriner, mais au demeurant rien de bien nouveau sous le soleil de la névrose obsessionnelle. On peut penser que Freud s'intéressait plutôt à l'œuvre de celui qui faisait sans doute partie, à ses yeux, de ceux qu'il appelait " grands hommes ". Il est plus probable qu'il s'intéressait avant tout à son œuvre, sa fabuleuse histoire d'une famille, celle des Rougon-Macquart, avec l'aide de ce que Zola appelait " l'hérédité névropathique ", en ayant emprunté ce terme aux scientifiques de son époque, avant tout aux médecins. Cette fragilité psychique, cette félure qui se transmettait d'une génération à l'autre, dans la série des vingt romans écrits par Zola, précède en effet de peu ce que Freud pourra dire de l'automatisme de répétition qui se transmet d'une génération à l'autre.
Mais ceci, Freud ne pourra le faire qu'après avoir coupé les ponts avec Charcot, c'est-à-dire après avoir abandonné ses attaches médicales, prenant appui sur l'anatomie et la physiologie, pour inventer la psychanalyse, fondée sur l'existence de l'inconscient.
Je ferais l'hypothèse que ce qui a intéressé Freud dans ces romans de Zola, c'est qu'il pouvait y lire une sorte de pré-histoire de la psychanalyse avec la description minutieuse des crises d'hystérie de la Tante Dide, l'ancêtre de cette famille, troubles psychiques qui selon ce qu'en écrivait Zola, se seraient transmis sous diverses formes, à tous ses rejetons.

Un contemporain de Zola avait fait une étude sur les liens de son génie à ses troubles névropathiques. C'était en 1896. Cet ouvrage du docteur Edouard Toulouse a pour titre " Enquête médico-psychologique sur les rapports de la supériorité intellectuelle avec la névropathie " et constituait donc déjà une monographie sur Zola que Freud aurait souhaité écrire et qu'il avait suggéré d'écrire à Théodore Reik, mais celle-ci prenait appui sur la clinique médicale. Ainsi nous avons droit à l'analyse des urines de Zola, de son champ visuel et des mensurations de sa boîte crânienne sans compter de ses empreintes digitales.
Emile Zola s'est si bien prêté à cette enquête, qu'il écrivait dans une lettre à ce médecin pour l'autoriser à publier son observation clinique : " Mon cerveau est comme dans un crâne de verre, je l'ai donné à tous et je ne crains pas que tous viennent y lire. Et quant à ma guenille humaine, puisque vous croyez qu'elle peut être bonne à quelque chose, comme enseignement et comme leçon, prenez-la donc : elle est à vous, elle est à tous. Si elle a quelques tares, il me semble pourtant qu'elle est assez saine et assez forte, pour que je ne sois pas trop honteux d'elle. D'ailleurs qu'importe, j'accepte la vérité ".

Nous ne savons donc pas ce qui avait intéressé Freud de la vie et de l'œuvre d'un des grands romanciers de son temps, avec Flaubert et Balzac, mais peut-être pourrions-nous à la lumière de cette histoire d'une famille, déchiffrer ce qu'a été pour lui son roman familial, en prenant bien sûr appui sur ce que Freud avait dit de ces romans familiaux que se forgent toujours les névrosés. Parmi cette histoire des Rougon-Macquart, je suggérerai bien celle du " Docteur Pascal ", homme de science, passionné par l'histoire de sa famille qui tel un patriarche biblique, beau vieillard à barbe blanche, sera à l'origine d'une rédemption de sa lignée, en fécondant une jeune Vierge, sa nièce.
Tout comme Booz endormi, ancêtre d'une lignée, il aurait pu avoir ce rêve :
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu. "

Tout comme Booz, Emile Zola a fait sortir de son ventre le grand arbre généalogique des Rougon-Macquart dont ses branches se sont déployées dans ses vingt romans.

 



 

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