Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 3

 

 

Aux sources du rêve

Liliane Fainsilber

"Dors, ce n'est qu'un rêve" peut se dire le rêveur. Il apaise ainsi son désir de dormir tandis que son désir inconscient, lui, en profite pour se faire reconnaître dans le contenu du rêve.

Mais ce désir ne peut dépasser les limites qui lui ont été données, les vigiles donnent aussitôt l'alarme et le rêve devient rêve d'angoisse ou cauchemar. Il trouble à ce moment le sommeil, il provoque le réveil.

" Un homme de vingt sept ans, gravement atteint depuis un an, a eu fréquemment entre onze et treize ans un rêve accompagné d'une angoisse très pénible : Il est poursuivi par un homme avec une hache, il voudrait courir mais il est comme paralysé et ne peut bouger. C'est certainement un bon exemple de cauchemar très commun et incontestablement sexuel".

C'est ainsi que Freud décrit dans son grand ouvrage "L'Interprétation des rêves", l'un des cauchemars qui semblent faire obstacle à sa théorie du rêve comme étant la réalisation d'un désir.

Ces "rêves à déplaisir" ( Unlusttraum) obligent donc Freud à modifier, à préciser sa formulation : "le rêve est accomplissement - déguisé - d'un désir - réprimé, refoulé -" (page 474 de la Traumdeutung).

Cependant en 1920, dans son "Au-delà du principe de plaisir", il décrit une autre catégorie de rêve qui fait non pas objection mais "exception à la théorie du rêve comme accomplissement de désir", ce sont d'une part les rêves de l'hystérie traumatique point de départ, ne l'oublions pas, de la découverte freudienne, d'autre part les rêves effectués au cours d'une psychanalyse.

Freud décrit en effet dans ce texte, d'un côté les rêves de réalisation de désir parmi lesquels sont rangés, c'est à souligner, les rêves d'angoisse et de punition et qui obéissent donc eux aussi au principe de plaisir et, de l'autre, ceux qui obéissent à la compulsion de répétition dans laquelle la pulsion de mort est à l'œuvre.

Voici le passage du texte de Freud qui en témoigne : "Ce serait... ici le moment de convenir d'une exception à la proposition : le rêve est un accomplissement de désir. Les rêves d'angoisse... ne constituent pas une telle exception ; les rêves de punition pas davantage : ils ne font que mettre à la place de l'accomplissement de désir rigoureusement interdit, la punition qu'il mérite et sont donc l'accomplissement de désir d'un sentiment de culpabilité lui-même réactionnel à la pulsion rejetée.

Mais les rêves de névrose d'accident... ne se laissent plus ramener au point de vue de l'accomplissement de désir, pas plus que les rêves qu'on voit se produire dans les psychanalyses et qui nous ramènent aux souvenirs des traumatismes psychiques de l'enfance. Ce sont des rêves qui obéissent bien là plutôt à la compulsion de répétition... S'il y a un "au-delà du principe de plaisir" il est logique d'admettre, même pour la tendance du rêve à accomplir le désir, l'existence d'un temps qui l'aurait précédée." ( page 75 "Essais de psychanalyse", Payot)

Mais les sources du rêve ne sont pas seulement celles de la pulsion de mort, ce sont aussi celles des rêves de Freud et de ses analysants tels qu'il les a racontés dans L'Interprétation des rêves, rêves qui ont permis l'invention de la psychanalyse et qui sont pour nous encore une inépuisable source d'enseignement par les effets de transfert qu'ils provoquent.

Enfin aux sources du rêve, soutenant sa fonction dans le champ analytique et son intérêt dans chaque psychanalyse, se trouve aussi la technique de son interprétation telle que Freud l'a posée accompagnée des quelques conseils qu'il nous donne :

"Il ne faut pas s'attendre à ce que l'interprétation tombe du ciel. Un certain entraînement est nécessaire... Celui qui veut y parvenir devra se pénétrer des tendances exprimées dans cet ouvrage et suivre les règles données ici : faire taire pendant l'interprétation toute critique, tout préjugé, tout parti pris affectif ou intellectuel. Il se rappellera le principe de Claude Bernard : "Travailler comme une bête", c'est à dire avec autant d'acharnement et en se préoccupant aussi peu des résultats. A qui suivra ces conseils, la tâche cessera d'être rude. L'interprétation d'un rêve ne se fait pas toujours d'une seule traite, il est fréquent que l'on se sente épuisé lorsqu'on a poursuivi toute une série d'idées, le rêve ne vous dit rien de plus ce jour-là ; en pareil cas, il est bon d' interrompre le travail et de le reprendre un autre jour. (p.444 de la Traumdeutung).

Cette approche laborieuse du rêve pourrait être le mot de passe du psychanalyste mais aussi bien celui du psychanalysant. Heureusement, ce labeur nous réserve quand même quelques plaisirs, quelques satisfactions de désir, la découverte des monts et merveilles que promet l'inconscient. Et comme chacun le sait les promesses ne sont pas forcément faites pour être tenues.

Liliane Fainsilber

mai 2001