Lettres à un nouveau venu

Lettre 5

 

 

un vrai supplice de Tantale

notes sur la névrose obsessionnelle

Liliane Fainsilber

 

 

Avec une inextinguible soif,

voici une des approches possibles de la névrose obsessionnelle:

A la fin du séminaire "Les formations de l'inconscient", pour expliciter, mettre à plat, la structure d'une névrose obsessionnelle, Lacan évoque le mythe de Tantale.

J'ai donc retrouvé et exploré ce mythe qui est important puisque Lacan l'utilise pour mettre en place sur le graphe du désir la petite lettre d° qui spécifie le désir de l'obsessionnel : désir impossible, désir évanescent, désir condamné à disparaître en présence de son objet, en tant que ce désir réalisé, mis à exécution, impliquerait justement sa destruction.

Vous vous souvenez peut-être que Tantale était un fils de Zeus et l'ancêtre de la famille des Atrides ; Il fut surtout le responsable de leurs malheurs car tous furent punis, de génération en génération, pour le crime qu'il avait commis. A cette lignée appartiennent en effet Iphigénie sacrifiée par son père Agamemnon, lui-même assassiné par sa femme Clytemnestre avec aide de son amant puis vengé par son fils Oreste qui tue à son tour sa mère.

Tantale avait donc invité tous les dieux à un grand banquet. Pour préparer ce festin et faire honneur à ses invités, il tua son fils Pélops, le fit bouillir dans un grand chaudron et servit donc à ses hôtes ce mets de choix.

Les Dieux horrifiés par ce crime cannibalique le punirent sévèrement.

Ils le condamnèrent à séjourner éternellement au milieu d'une rivière dont l'eau claire disparaissait dès qu'il se baissait pour tenter de la boire.

De même les branches d'arbre chargés des plus beaux fruits, poires, pommes et douces figues se penchaient sur ce cours d'eau mais dès qu'il avançait la main pour les saisir, le vent les élevait hors de sa portée.

Lacan nous dit : "l'obsessionnel est un Tantale"

Pour quelles raisons, pour quels crimes commis, se condamne-t-il lui même à ce supplice?

 

Je vous en propose une approche théorique, une approche méta-psychologique : l'élaboration théorique la plus tardive de Freud concernant la N.O., celle qui se trouve dans "Le Moi et le ça". Plus précisément dans deux petits chapitres ayant pour titre "Les deux espèces de pulsion" et "Etats de dépendance du mol"- Etats de que l'on trouve dans les névroses et les psychoses, cet asservissement du moi étant lié aux pulsions meurtrières du ça à l'égard de ses objets et à la désapprobation du Surmoi à l'égard du moi qu'il rend responsables de tels désirs.

Le désir de destruction de l'objet

En 1923 avec l'Au-delà du principe de plaisir, donc bien longtemps après le texte majeur de l'Homme aux rats, Freud tente de rendre à nouveau compte de ce qui pourrait décider du choix de la névrose obsessionnelle.

Il décrit ainsi les effets dévastateurs de la pulsion de mort lorsqu'elle est à l'œuvre dans la vie de l'obsessionnel sous la forme de la pulsion de destruction.

J'essaie de reconstituer pour vous les étapes de sa démonstration :

La pulsion de mort en se mélangeant à la pulsion de vie peut être neutralisée, mais cette neutralisation est quand même très relative puisque elle ne protège que le sujet en déviant cette pulsion de mort vers l'extérieur sous la forme d'une pulsion de destruction. La composante sadique de la pulsion sexuelle est ainsi définie comme un mélange réussi des pulsions de vie et de mort.

Dans le cas des névroses et des psychoses cette réunion, amalgame des pulsions de vie et de mort ne s'est pas effectuée et la pulsion de destruction trouve alors refuge dans le Surmoi qui devenu sadique, persécute allégrement et en toute impunité ce pauvre moi du névrosé qui est accablé sous le poids de sa culpabilité.

A propos la mélancolie, Freud écrit que ce qui règne maintenant dans le

Surmoi c'est pour ainsi dire, un pure culture de la pulsion de mort.

Cette même pulsion de mort règne tout autant dans le Surmoi quand il s'agit d'une névrose obsessionnelle mais au moins le sujet est-il au dire de Freud immunisé contre le danger de suicide, il en est beaucoup mieux protégé que l'hystérique. Freud attribue cette protection au fait que l'objet de l' obsessionnel a été maintenu. Je vous cite ce passage qui me semble très important pour décrire ces amours si difficiles de l'obsessionnel

" Dans la névrose obsessionnelle, il est devenu possible par une régression à l'organisation prégénitale que les impulsions amoureuses se transposent en impulsion d'agression contre l'objet. Ici encore la pulsion de destruction a été libérée et cherche à détruire l'objet. Le moi n'a pas pris en lui ces tendances et il lutte contre elles par des formations réactionnelles et des mesures préventives". Mais le Surmoi se comporte vis à vis du moi comme si celui-ci était responsable de ces désirs de mort à l'égard de l'objet. "Impuissant des deux côtés le moi se défend vainement" aussi bien contre ses désirs meurtriers venus du ça que contre les reproches que lui adresse le Surmoi.

"Le premier résultat, écrit Freud, est une interminable auto-torture et dans un temps ultérieur une torture systématique de l'objet, dans la mesure ou il peut être atteint".

Voici donc ce que dit Freud de ces difficiles amours de l'obsessionnel en des termes bien rudes "torture systématique de celui qui est pourtant sensé être son objet d'amour et qui par la force des choses devient son objet de haine.

Les sources vives du désir

C'est donc à partir de ce texte de Freud que Lacan inscrira sur le graphe du désir, sous la forme d'une petite lettre do, la fonction des désirs de mort de l'obsessionnel, désirs qu'il éprouve aussi bien à l'égard de son objet d'amour que de son objet rival.

Mais bien avant lui, Saint Augustin, dans ses confessions, avait décrit cette intolérable situation :

"...Qui va me rappeler les péchés de mon enfance? ... Quel était donc mon péché d’alors? Etait-ce de pleurer avidement après la mamelle? Or, si je convoitais aujourd’hui avec cette même avidité la nourriture de mon âge, ne serais-je pas ridicule et répréhensible? Je l’étais donc alors... Etait-il donc bien, vu l’âge si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se pouvait impunément donner; de s’emporter avec violence contre ceux sur qui l’on n’a aucun droit, personnes libres, âgées, père, mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier désir; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible, pour avoir refusé une pernicieuse obéissance?

Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore, et regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose connue; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à cette source de lait abondamment épanché de n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie?"

Pour évoquer les désirs de mort éprouvés à l'égard de tout objet rival, Lacan évoque très souvent cette scène de l'invidia décrite par Saint Augustin (1) celle de cet enfant contemplant d'un regard empoisonné son petit frère de lait, tétant le sein de sa mère".

Par l'intervention du symbolique, par la fonction du père, cette situation de rivalité imaginaire, ne pouvant entraîner que la mort de l'un ou de l'autre, doit être surmontée. Cependant en raison des défaillances de la métaphore paternelle, l'obsessionnel reste en arrêt devant cette scène, éprouvant sans cesse cette jalousie fondatrice de la dimension du désir, où ce qui est convoité c'est l'objet même du désir de l'autre.

Les pommes, les poires, tous les fruits merveilleux du corps féminin échappent désormais à la prise de ce Tantale. Mais il reste prisonnier de ces sources vives, il hante leurs rives. Il ne saurait y renoncer, les abandonner.

C'est ainsi qu'au "désir insatisfait de l'hystérique" s'oppose le "désir impossible de l'obsessionnel".

Janvier 2002

Liliane Fainsilber

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