Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 6

A la folie
La structure de la psychose

Liliane Fainsilber

 

Les analystes ont beaucoup écrit sur la structure de la psychose et sur ce qui pouvait permettre de la différentier de celle de la névrose. Il est difficile de s'y repérer dans la grande diversité de ces approches.

Aimée, Christine, Léa et les autres

Une de ses approches possibles est celle des éléments biographiques de Lacan, même si nous ne retenons que ceux qui ont marqué l'histoire du mouvement analytique.

Lacan est entré dans le champ de la psychanalyse accompagné par des femmes psychotiques. Aimée et toutes ses sœurs.

Peut-on en déduire que son histoire familiale lui avait donné un savoir sur la psychose ? Rien ne nous permet de l'affirmer si ce n'est que tout son enseignement à été consacré au Nom du père, à la métaphore paternelle, à celle qui fait justement défaut dans la psychose.

Nous savons aussi qu'Aimée, l'héroïne de sa thèse, était la mère de Didier Anzieu et que ce dernier, quelques années plus tard, a fait une analyse avec Lacan. Etrange destin qui n'a pas du être sans effet sur les approches théoriques de ces deux psychanalystes. Bien loin de les entacher de quelque suspicion, ces éléments biographiques sont au contraire les garants de la portée subjective de leurs énonciations.

Je ne connais pas bien le travail de Didier Anzieu. J'ai choisi, pour commencer à le lire, pour faire sa connaissance, la série de conférences qu'il avait faite à Montréal et qui a été publiée sous le titre "Des pensées pour la peau"(1). On y découvre que sa haine pour Lacan y est encore tenace mais jamais on ne saisit aussi bien comment elle est proche de l'amour. Il dit tout le mal qu'il peut de Lacan mais ne parvient pas tellement à s'en convaincre lui-même.

C'est un livre attachant. Ce dont il témoigne c'est que littéralement il a, sans nul doute, eu maintes fois besoin d'avoir à sauver sa peau : fort pudiquement il nous livre son histoire et celle de sa mère et nous avons ainsi, dans ce livre, une nouvelle version, une version filiale, de l'histoire d'Aimée.

Cet ouvrage mériterait par ailleurs une lecture attentive car elle exigerait de ce lecteur une reprise point par point de ce que Didier Anzieu conteste du travail d'analyste de Lacan : ses interprétations, ses séances courtes et ses élaborations théoriques. Mais ce serait nous éloigner de notre propos.

Pour ce qu'il en est du travail de Lacan, ce concept de la forclusion, de la forclusion du nom du père est un fait de structure et on ne pourra donc jamais y avoir accès. On ne peut en mesurer que ses effets.

Mais c'est avec ce que Lacan a appelé le moment fécond du délire qu'on peut en quelque sorte mesurer la justesse de ce concept : ce qui déclenche en effet le délire c'est la brusque rencontre avec un signifiant que le sujet n'a jamais symbolisé, le signifiant du père, le nom du père.

Avec ce repérage, outre son intérêt clinique qui reste actuel, on peut relire tous les premiers textes de Lacan sur la psychose, y compris sa thèse, et surtout les textes de Freud, textes qui n'en prennent que plus de poids, plus de force.

Le fantasme de grossesse de Schreber

Lacan apporte la preuve que Freud ne se repérait pas si mal que ça dans cette structure de la psychose, même s'il a toujours cherché en vain le mécanisme, différent du refoulement qui aurait pu en rendre compte. Il avait en effet d'emblée repéré que la question du père était au cœur de la problématique de Schreber : Il écrivait dans sa correspondance avec Jung : "Je n'ai pas lu la moitié du livre en Sicile - Il s'agissait des Mémoires du Président Schreber -, mais le secret est mis clairement au jour. La réduction du complexe nucléaire est facile. Sa femme tombe amoureuse du médecin et a pendant des années le portrait de celui-ci sur son bureau. Lui naturellement aussi, mais chez la femme il y a des déceptions, la progéniture échoue aussi - ils ne peuvent avoir d'enfants -. On en vient au conflit, il doit haïr Fleschig comme rival mais il l'aime en vertu de sa disposition au transfert provenant de sa première maladie. Ainsi la situation infantile est achevée et derrière Fleschig apparaît bientôt le père... il se confirme à nouveau ce qu'autrefois à Zurich nous avons illustré à propos de tant de cas paranoïdes, à savoir que les paranoïaques échouent dans la tâche d'éviter le réinvestissement de leurs tendances homosexuelles. (2) "

Dans ce fragment de lettre nous découvrons là le point de naissance de la théorie analytique concernant la psychose avec ce que Freud nomme "une explosion de libido homosexuelle". Cependant cette explosion est replacée par Freud, et c'est ce que les successeurs de Freud ont négligé, dans son contexte symbolique celui de l'Oedipe.

Pourtant dans les Cinq psychanalyses Freud écrit : "Nous nous retrouvons... dans le cas de Schreber sur le terrain familier du complexe paternel. Si la lutte contre Fleschig finit par se dévoiler, aux yeux de Schreber, comme étant un confit avec Dieu, c'est que nous devons traduire ce dernier combat par un conflit avec le père... (3) "

Mais Freud rajoute en note, et c'est ce qui a surtout retenu mon attention, que le fantasme de désir féminin de Schreber, son désir d'être aimé du père comme une femme et d'en recevoir non pas un enfant mais des milliers d'enfants, tels qu'il pourrait en repeupler la terre entière, n'est que l'une des formes classiques que revêt chez l'enfant ce complexe central.

Ce fantasme de grossesse est donc décrit d'emblée dans une référence à l'Oedipe, à cette forme d'Oedipe que Freud appelle Oedipe inversé et qui est caractérisé par le fait que c'est à la mère que l'enfant s'identifie, en tant qu'elle est objet de haine, tandis que se maintient le lien au père en tant qu'objet d'amour.

Freud maintient donc l'existence de ce complexe nucléaire œdipien au cœur de la psychose mais souligne alors que rien ne permet de différentier la névrose de la psychose puisque ce complexe nucléaire leur est commun. Il ne peut donc rendre compte des raisons pour lesquelles cet amour pour le père et ce désir d'avoir un enfant de lui, se manifestent dans un délire au lieu de se manifester dans un symptôme. C'est cette raison que Lacan nous indique avec ce concept de la forclusion du nom du père.

"Le moment fécond du délire"

Après avoir comparé le fantasme de grossesse d'un homme hystérique, le conducteur de tramway(4), et le fantasme de grossesse de Schreber, Lacan en apporte un troisième exemple clinique pris sur le vif, celui d'un homme qui alors qu'il allait être père, s'était soudain mis à délirer.

Il rappelle auparavant ce qu'il en est de ce signifiant du père :

" Avant qu'il y ait le nom du père, il n'y avait pas de père. Il y avait toutes sortes d'autres choses, et Freud entrevoit - c 'est bien pour cela qu'il a écrit Totem et tabou -... il peut entrevoir ce qu'il pourrait y avoir, mais assurément avant que le terme de père ne soit institué dans un certain registre, historiquement il n'y avait pas de père".

Mais Lacan nous invite à ne pas remonter à propos du père jusqu'à Mathusalem et d'observer ce qui se passe à notre portée.

"J'ai montré dans une des mes présentations de malades, un antillais qui montrait dans son histoire familiale la problématique de l'ancêtre originel. C'était le français qui était venu s'installer là-bas, qui avait eu une vie extraordinairement héroïque, une sorte de pionnier... qui était devenu l'idéal de toute la famille.

Ce personnage, lui-même très déraciné... se voit littéralement un jour en possession d'une femme qui lui annonce qu'elle va avoir un enfant ; on ne sait pas s'il est de lui mais on sait très exactement que c'est dans le délai de quelques jours, qu'éclatent à ce moment là les premières hallucinations de ce personnage. C'est dans la mesure où on lui annonce tu vas être père, que quelque chose se produit, qu'un personnage apparaît qui lui dit " tu es Saint Thomas" - je crois que c'est de Saint Thomas le douteur qui devait s'agir et non de Saint Thomas d'Aquin, les annonciations qui suivent ne laissent aucun doute. Elles viennent d'Elisabeth, celle à qui on a annoncé fort tard dans sa vie qu'elle allait être porteuse d'un enfant. Bref, la connexion de ce registre de la paternité avec l'éclosion d'un certain nombre de phénomènes qui se présentent comme des révélations d'annonciations concernant tout ce qui peut bien faire "concevoir" à quelqu'un, qui par ailleurs ne peut littéralement pas, et ce n'est pas par hasard que j'emploie le terme "concevoir", ce que peut être une génération... (5) "

Avec l'introduction de ce signifiant "concevoir" Lacan fait une vraie trouvaille. Faute de pouvoir concevoir ce que c'est qu'être père, ce sujet psychotique l'exprime par son délire, par un fantasme de conception, une immaculée conception. Ce terme d'Immaculée conception que l'Eglise réserve à la Vierge Marie, à propos de son enfantement par Dieu le père, peut aussi être retrouvé dans l'histoire mouvementée du délire de Schreber.

C'est en effet avec des symptômes d'hypochondrie que ce grand paranoïaque décrit pour la première fois son fantasme de procréation : "quelque chose d'analogue à la conception de Jésus-Christ par une vierge immaculée, c'est à dire par une vierge qui n'a jamais couché avec un homme s'est produit dans mon propre corps. A deux reprises différentes déjà (cela au temps où je séjournais encore à la clinique de Fleschig) j'ai possédé des organes génitaux féminins quoique imparfaitement développés, et j'aie ressenti dans mon corps des tressautements comme ceux qui correspondent aux premières manifestations vitales de l'embryon humain : des nerfs de Dieu correspondant à la semence masculine avaient été projetés dans mon corps par un miracle divin ; une fécondation s'était ainsi produite"( 6).

Ce fantasme de grossesse par identification à la Vierge Marie, subit d'autres transformations, dans la fil de son délire puisque d'autres grands mythes sont également évoqués par Schreber, celui de Noé, celui de Deucalion et de Pyrrha, et aussi celui de Rhéa Sylvia, celle qui avec l'aide du dieu Mars avait mis au monde les deux jumeaux Rémus et Romulus, fondateurs de Rome. Toutes les possibilités de mise au monde d'un enfant par un homme ou par une femme sont fantasmatiquement évoqués.

Freud avait fait grand cas de ce fantasme de grossesse de Schreber puisque à propos du Peintre Christophe Haitzmann, un hystérique du temps passé, et de son fantasme de grossesse, il écrivait : "Il y a peu d’autres parties des découvertes faites par la psychanalyse sur la vie psychique de l’enfant qui paraissent aussi repoussantes et incroyables à l’adulte normal que la position féminine passive à l’égard du père et le fantasme de grossesse qui s’ensuit pour le petit garçon. Nous ne pouvons en parler sans inquiétude et sans éprouver le besoin de nous justifier que depuis que le président du sénat de Saxe, Daniel Paul Schreber, a divulgué l’histoire de son affection psychotique et de son haut degré de guérison.

Par cette publication inestimable, nous apprenons que Monsieur le Président du Sénat reçut, aux environs de la cinquantième année de sa vie, la ferme conviction que Dieu - lequel porte du reste les traits manifestes de son père, le vénérable médecin que fût le docteur Schreber - avait pris la ferme résolution de l’émasculer, de l’utiliser comme une femme et de faire naître de lui des humains nouveaux d’esprit schrebériens... Celui qui rédigea ainsi, avec beaucoup d’esprit, l’histoire de son propre cas ne pouvait certes pas se douter qu’à travers elle il avait mis au jour un facteur pathogène typique."

Et c'est aussi à propos de ce même fantasme de grossesse de Schreber, en le comparant cette fois-ci au fantasme de grossesse du conducteur de tramway, un hystérique du temps de Freud, que Lacan pose les trois modes d'instauration de la fonction paternelle :

Du père symbolique, pour le sujet dit normal, par un conflit imaginaire,

Du père imaginaire, pour le sujet névrosé, par une grossesse symbolique qui s'exprime dans un symptôme.

Du père réel, pour le sujet psychotique, par le délire. S'agit-il alors d'une grossesse imaginaire ?

Le symptôme dans sa fonction de suppléance du Nom du père

De ces trois modes d'instauration, à partir de celle qui caractérise le névrosé, à savoir cette grossesse qu'il qualifie de symbolique, Lacan, beaucoup plus tard, isolera cette fonction du Sinthome comme exerçant une fonction de suppléance de la métaphore paternelle, du nom du père.

Il prendra pour cela appui sur l'œuvre de celui qu'il nommera "Joyce - le - symptôme". Il en isolera une écriture, celle du Sinthome qui en assurant une réparation du nœud borroméen, en faisant tenir, malgré tout, ensemble les trois ronds du symbolique de l'imaginaire et du réel, sauve le névrosé de la folie. Au nom de ce Sinthome, de son Sinthome, on ne peut donc pas dire que Joyce était fou (7). C'est ce que Lacan développe avec la sublimation de Joyce, son écriture, qui lui permettait de suppléer aux carences de la fonction paternelle. Ainsi Lacan nous donne -t-il un tout nouvel éclairage de cette fonction de la sublimation.

février 2002

Liliane Fainsilber

Notes

1 - Didier Anzieu, Des pensées pour la peau, Apsygée, 1991

2 - S. Freud, C. Jung, Correspondance,

3 - Sigmund Freud, Cinq psychanalyses, P.U.F., p. 302.

4 - L'observation d'Eisler commentée par Lacan dans le séminaire des psychoses a été traduite et se trouve mise à disposition des lecteurs sur notre site le goût de la psychanalyse :

5 - Jacques Lacan, séminaire des psychoses, séance du 27 juin 1956.

6 - Les mémoires du Président Schreber, Seuil, note 1, p. 21.

7 - séminaire du Sinthome, séance du 10 février 1976.

Retour Lettres