Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 7

Une séance ultra-courte

Liliane Fainsilber

Témoignage

Une fois n’étant pas coutume, je me risque à porter témoignage d’une séance ultracourte telle que je l’ai vécue, au cours de mon analyse avec Lacan. En raison de sa brièveté, je peux la rapporter fidèlement mot pour mot.

A peine allongée sur le divan, comme si les mots me manquaient, je répétais trois fois :

C’est que… C’est que… C’est que…

Je n’ai jamais su ce que j’aurais bien pu dire à la suite de ces points de suspension. Rien d’autre ne me venait à l’idée et  Lacan m’a arrêtée tout aussitôt.

Cependant alors que, interloquée par cette brusque interruption, je m’apprêtais à franchir la porte de son appartement, il vint me rejoindre et me dit « voulez-vous rajouter autre chose ? » Sans aucune hésitation je lui ai répondu non.

Dans l’après-coup j’avais été très contente d’avoir pu répondre à sa question par la négative. Il n’y avait  vraiment rien à rajouter quant au manque phallique.

 Ce qu’il en restait  c’est le fait qu’on  ne pouvait  imaginer plus rude et plus brutale approche du complexe de castration féminin !

Mais ce que j’ai  trouvé extraordinaire c’est  qu’avec cette question qu’il m’avait ainsi posée, c’était sa castration à lui que Lacan  avait aussi mise en jeu. S’était-il trompé, en interrompant ainsi et aussi brutalement cette séance ?  J’étais  contente qu’il ait été capable de se poser cette question en même temps qu’il me la posait.

De cette séance, il y aurait encore beaucoup à dire mais je m’en tiendrai là, car je ne l’ai choisie que pour sa  valeur d’exemple de séance dite courte et qu’il vaudrait mieux appeler séance à durée indéterminée ou variable,  opposée non pas aux séances dites longues mais aux séances chronométrées, à horaires fixes et déterminés  - cette  détermination étant, elle aussi aléatoire, puisque elle est fixée par certains analystes à quarante cinq minutes, pour d’autres, à une heure et sans que rien ne justifie spécialement ce choix.

 

Polémiques autour des séances courtes de Lacan

 

Les séances dites courtes de Lacan suscitent encore de nos jours de vives polémiques aussi la question mérite-t-elle d’être posée à la lumière de ce que lui-même a pu en dire et en écrire.

En 1953, dans son grand texte des Ecrits « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » il avait abordé ce sujet sous ce titre  « Les résonances de l’interprétation et le temps du sujet dans la technique analytique ». Voici comment il l’introduisait :

« Nous voulons … toucher un autre aspect particulièrement brûlant dans l’actualité, la fonction du temps dans la technique. Nous voulons parler du temps de la séance.

Ici, il s’agit encore d’un élément qui appartient manifestement à la  réalité, puisqu’il représente notre temps de travail, et sous cet angle, il tombe sous le coup d’une réglementation professionnelle qui peut être tenue pour prévalente »(1).

Mais cela va plus loin et il en soulève alors un autre aspect beaucoup plus important, les incidences du temps de la séance tout d’abord par rapport à l’analyste puis par rapport à l’analysant.

Le temps de la séance par rapport à l’analyste

Et par rapport au groupe analytique

  A  propos de cette prise en considération, prise en compte de la durée des séances, il écrit  : « Mais ces incidences subjectives ne sont pas moins importantes. Et d’abord pour l’analyste. Le caractère tabou sous lequel on l’a produit dans de récents débats prouve assez que la subjectivité du groupe est fort peu libérée à son égard, et le caractère scrupuleux, pour ne pas dire obsessionnel, que prend pour certains sinon pour la plupart, l’observation d’un standard dont les variations historiques et géographiques ne semblent au reste inquiéter personne,  est bien le signe de l’existence d’un problème qu’on est d’autant moins disposé à aborder qu’on sent qu’il entraînerait fort loin dans la mise en question de l’analyste »(2).

Donc à cette question du temps des séances est bien liée la question de ce qui est la part de l’analyste dans le travail de l’analyse, en quoi il va pouvoir favoriser, provoquer, l’émergence, le surgissement de la vérité.

Le temps de la séance  par rapport à ce que raconte l’analysant  

Lacan  souligne maintenant ce qu’il en est des implications subjectives de l’analysant par rapport à ce temps des séances : « Pour le sujet en analyse, d’autre part, on n’en saurait méconnaître l’importance. L’inconscient, profère-t-on, sur un ton d’autant plus entendu qu’on est moins capable de justifier ce qu’on veut dire, l’inconscient, dit-on, demande du temps pour se révéler.  Nous en sommes bien d’accord. Mais nous demandons quelle est sa mesure ? Est-ce celle de l’univers de la précision… ? Peut-être en prendrons-nous quelque meilleure idée en comparant le temps de la création d’un objet symbolique et le moment d’inattention où nous le laissons choir ?

Quoi qu’il en soit, si le travail de notre fonction, durant ce temps reste problématique, nous croyons avoir assez mis en évidence la fonction du travail dans ce qu’y réalise le patient ».

C’est donc l’analysant qui travaille mais ce qui est la fonction de l’analyste, c’est de recevoir le produit de ce travail : « Nous jouons un rôle d’enregistrement, en assumant la fonction fondamentale, en tout échange symbolique, de recueillir ce que do kamo,  l’homme dans son authenticité, appelle la parole qui dure.

Témoin pris à partie de la sincérité du sujet, dépositaire du procès verbal de son discours, référence de son exactitude, garant de sa droiture, gardien de son testament… l’analyste participe du scribe »(3).

La nécessité d’une ponctuation de la séance

Lacan  relie la nécessité de cette ponctuation à la fonction de scribe du psychanalyste. Il évoque à ce propos le fait que l’absence de ponctuation dans les textes canoniques chinois ou dans les écritures bibliques est source d’ambiguïté : « La ponctuation posée fixe le sens, son changement le renouvelle ou le bouleverse, et, fautive, elle équivaut à l’altérer. »

Il critique alors les séances chronométrées en indiquant qu’elles peuvent entraver, altérer le sens de ce qui tend ainsi à se dévoiler : «  L’indifférence avec laquelle la coupure du timing interrompt les moments de  hâte dans le sujet(4), peut être fatale à la conclusion vers quoi se précipitait son discours, voire y fixer un malentendu, sinon donner prétexte à une ruse rétorsive. »

Et à ce propos Lacan part aussitôt dans la démonstration de  l’usage nocif, l’exploitation que peut faire l’obsessionnel de cette technique : elle lui permet d’organiser ses systèmes de défense, ses fortifications de façon fort efficace, voire inexpugnable. Il donne, par contre,  ensuite un exemple clinique des effets bénéfiques que peuvent avoir les séances  adaptées au discours de l’analysant :

« Nous n’en dirions pas tant si nous n’étions pas convaincu qu’à expérimenter en un moment, venu à sa conclusion… ce qu’on a appelé nos séances courtes, nous avons pu faire venir au jour chez tel sujet mâle, des fantasmes de grossesse anale avec le rêve de sa résolution par césarienne, dans un délai  où autrement nous en aurions encore été à écouter ses spéculations sur l’art de Dostoïevski.

Au reste, nous ne sommes pas là pour défendre ce procédé, mais pour montrer qu’il a un sens dialectique précis dans son application technique." (5)

 

Et Lacan, faisant alors référence à la technique zen,  nous livre  cette si jolie formule résumant la justesse de sa position quant à la nécessité d’adapter le temps de la séance au temps d’émergence de la vérité du sujet, celui qu’il appelle le moment de conclure : « Car elle ne brise le discours que pour accoucher de la parole »(5).

 

 

(1) Ecrits, p. 312

(2) Op.cit. p. 312

(3) Op.Cit. p. 313

(4) Lacan évoque ici la fonction de la hâte dans le cours des trois temps logiques nécessaires à la constitution du sujet, l’instant de voir, le temps pour comprendre, le moment de conclure. Texte des Ecrits : « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée ». p.197.

(5) Op.cit. p. 314.

 

Liliane Fainsilber

septembre 2002

Retour lettres à un nouveau venu