Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse

Lettre 12

 

 

Comment les énonciations des analysants redonnent vie

aux énoncés de la théorie analytique

"L'énoncé c'est le texte. L'énonciation c'est l'engendrement du texte où se trahit le sujet". Telle est la définition que donne l'Encyclopedia Universalis de ces deux termes.

Il ne faut cependant pas se fier à cette approche si simple. Celui qui se penche sur cette question s'aperçoit vite qu'un chat n'y retrouverait pas ses petits car les petits des linguistes ne sont pas ceux du psychanalyste. L'énonciation est en effet l'enfant illégitime des linguistes et des logiciens. Ils en ont un peu honte car elle altère et trouble la pureté de leurs énoncés.

Pour l'analyste, l'énonciation est une enfant de l'amour. Il la recueille précieusement dans les moindres interstices du discours de l'analysant. il l'accueille à bras ouverts.


Ces liens mystérieux de l'énoncé et de l'énonciation, à l'origine domaine du linguiste, révèlent en effet pour le psychanalyste les points d'émergence de la vérité. Ils permettent de saisir au plus juste les mécanismes signifiants de la formation des symptômes, lapsus, mots d'esprit, actes manqués, poèmes et œuvres d'art, formations langagières où se révèle le désir du sujet.

Un pavé dans la mare du signifié

Une énonciation perturbe toujours le cours tranquille des énoncés. Elle est irruption de la vérité et remise en cause des savoirs les plus solidement établis, elle arrive à l'improviste et fait toujours l'effet d'un vrai pavé dans la mare. Plouf ! ça dérange mais ça fait aussi du neuf.

Je ne résiste pas au plaisir, pour l'illustrer, de vous raconter deux petites histoires de pavés dans la mare. La première est empruntée à Freud. Un orateur au sein d'une assemblée comptait déclarer la séance ouverte mais au lieu de cela il dit "Je déclare la séance fermée !"

La seconde histoire est arrivée à l'un de mes proches. Il présidait lui aussi une assemblée, une assemblée de co-propriétaires, et seuls, ceux qui en ont fait l'expérience, savent à quel point ces sortes de réunions peuvent être ennuyeuses. Donc au cours de cette séance il s'est brusquement entendu dire : "Oui, pour cet escalier, il faudra au moins trois couilles de peinture". Sans nul doute, celles qu'on était entrain de lui casser.

De ces deux exemples, l'énoncé et l'énonciation peuvent être dégagés. Les énoncés "je déclare la séance ouverte", "Il faudra au moins trois couches de peinture".

Les effets de l'énonciation sont immédiats. A bon entendeur, salut !

Honneur à l'énonciation !

Par rapport à ces liens de l'énoncé et de l'énonciation, je me pose une série de questions et tout d'abord celle-ci :

Est-ce qu'une énonciation perd fatalement sa dimension de nouveauté pour trouver place dans les énoncés qui constituent le corpus de savoir de la théorie analytique ?

Je pense que oui, peut-être parce que toute énonciation est ponctuelle et fugitive : elle se fond immédiatement dans le cours du discours. Elle se banalise, comme si elle n'avait pas intérêt à se faire trop remarquer en tant que formation de l'inconscient.

Ceci explique sans doute le fait que les énonciations les plus vives, les plus tranchantes de Freud ou de Lacan arrivent à devenir de lamentables énoncés sans vie - du type "cet Autre qui n'existe pas" ou "il n'y a pas de rapport sexuel" ou encore que sais-je "l'inconscient est le discours de l'Autre' rabâchés à l'infini.

L'art de redonner vie aux énoncés les plus usés, les plus éculés !

Il est pourtant souhaitable que ces énoncés reprennent vie.

Quelle méthode, quel moyen utiliser ?

Nous pouvons pour cela nous fier au fait que l'analyste doit à chaque fois, avec chaque analysant, "refaire l'innocent".

Ce sont donc avant tout les énonciations des analysants qui remettent en cause le corpus théorique, l'ensemble des énoncés de la théorie analytique, cette masse de données, cette accumulation de savoir dont témoigne la littérature analytique. Par l'énonciation de ses symptômes, l'analysant remet sans cesse en cause le savoir constitué, si péniblement acquis de la psychanalyse.

Mais cette remise en cause de la théorie analytique doit être effectuée aussi par le psychanalyste. Pour cela il ne peut le faire qu'en tant qu'analysant, à l'écoute de son propre savoir inconscient. Ce que Lacan appelle la nécessaire ré-invention de la psychanalyse par chaque analyste passe par là.

Pour quelles raisons l'analyste devrait-il réinventer la psychanalyse ?

Pour quelles raisons en effet l'analysant/analyste aurait-il besoin de réinventer la théorie analytique alors qu'il a à sa disposition cette énorme masse de données que constitue la littérature analytique ?

C'est là que l'énonciation joue son rôle décisif :

Les énoncés de la théorie analytique sont nécessaires mais pourtant insuffisants. Il faut que le "Ils disent que..." de ces énoncés puisse effectivement devenir le "Je dis que..."

Comment cela est-il possible ?

Je me demande si ce n'est pas la clinique analytique qui se fait point de départ de cette énonciation nécessaire mais en tant qu'elle est soudain mise en connexion avec un élément de ce corpus théorique de la psychanalyse.Cette théorie surgit, le rappelle Freud, comme un invité impromptu, celui qu'on attendait pas. Elle semble donc surgir dans les associations libres du psychanalyste et en écho de ce que lui raconte l'analysant.

Cet énoncé ainsi évoqué peut alors retrouver sa valeur d'énonciation, reprendre vie, à condition que par le jeu du transfert, il provoque une autre énonciation, celle du sujet.

C'est ainsi que tout analyste, en position d'analysant, réinvente la psychanalyse.

Il peut effectivement dire à son tour : "je dis que...", ne serait-ce qu'en bafouillant lamentablement. Cette énonciation n'est encore qu'en attente, en attente d'interprétation.

Elle se présente au mieux comme une formulation énigmatique, au pire, comme un infâme charabia, non seulement pour les autres, mais pour le sujet lui-même. Un deuxième temps est donc nécessaire, celui de son interprétation : en l'énonçant devant un autre analyste, au cours d'un travail de cartel, cette énonciation peut être interprétée.

C'est ainsi que les énonciations des analysants, les propres énonciations de l'analyste, par ses élaborations théoriques, mais aussi celles des poètes, des romanciers, des philosophes ou encore celles des linguistes et des logiciens redonnent vie à la théorie analytique qui s'en trouve renouvelée.

Ces nouvelles énonciations, énonciations singulières de chaque analyste, permettent à cette théorie de reprendre des forces et d'échapper au dogmatisme qui constitue, pour elle le plus grand danger.

Grâce à elles, l'analyste resté analysant, assure modestement la survie de la psychanalyse, par sa réinvention. Modestement il prend place, en y inscrivant son nom, dans l'histoire du mouvement analytique.

Liliane Fainsilber

mai 2003

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