Main basse sur la psychanalyse

 

Je me suis décidée à mettre noir sur blanc ce qui me tracasse à propos de l'amendement sur le statut des psychothérapeutes qui vient d'être soumis au vote de l'assemblée puis du sénat et qui sera sans nul doute adopté. Ce vote ne concerne pas tout au moins pour l'instant les psychanalystes mais ils seront visés aussi, ce n’est qu'un projet en attente car même si la guérison dans le cas de la psychanalyse, n'est pas sa visée première, elle sera elle aussi prise en compte comme une thérapeutique, contre l'avis clairement formulé aussi bien de Freud que de Lacan qui ont toujours affirmé que la guérison ne pouvait venir que de surcroît.

 

Dans les quelques textes que nous avons eu l'occasion de lire autour de l'amendement Bernard Accoyer, deux ou trois phrases m'ont beaucoup inquiétées, les unes ont été écrites ou prononcées par l'auteur de cet amendement, les autres par Jacques Alain Miller. Elles témoignent d'une connivence pour ne pas dire d'une complicité de fait. Je vais me contenter pour l'instant de les mettre ensemble telles que je les ai repérées :

 

1- Tout d'abord dans l'amendement lui-même : "Il convient, dit ce texte, donc de considérer les psychothérapies comme un véritable traitement. A ce titre, leur prescription et leurs conduites doivent être réservées à des professionnels détenteurs de diplômes universitaires, attestant d’une formation institutionnelle, garantie d’une compétence théorique, pouvant être doublée d’une expérience pratique". Retenez ce terme "attestant d'une formation institutionnelle" alors que le terme de formation analytique n'est même pas évoqué.

2- Dans sa discussion avec Jean-Pierre Elkabach et Miller, voici ce que dit B. Accoyer et ce que lui répond Miller : B. Accoyer : Mon amendement, ça concerne ceux qui traitent, et ceux qui traitent doivent avoir, et ça c'est une règle pour toutes les maladies, qu'elles soient des maladies de l'esprit, des maladies du corps, doivent avoir un minimum de connaissance, un contrôle de ces connaissances, et un contrôle de leur pratique. Ca ne va pas plus loin.

J-P Elkabbach : Vous êtes d'accord ? Vous êtes d'accord avec ça, Jacques Alain Miller ?

J A Miller : "La question se pose de savoir si ce problème doit être ou non traité par une loi. Peut-être, mais c'est à débattre".

La question se pose donc mais il faut en débattre, c'est ce que dit Miller. Il n'est pas foncièrement contre. Et c'est ce qui pose justement problème. Mais avançons dans cette lecture des textes :

B. Accoyer :... Il peut y avoir sur le problème des psychanalyses particulier, il peut y avoir des dispositions spéciales, mais qui ne peuvent échapper, si la psychanalyse s'inscrit dans un traitement du psyché, qui ne peut s'inscrire que dans une évaluation et un contrôle des connaissances ou des pratiques. C'est une question de sécurité et sanitaire.

J-P Elkabbach : Alors un mot là-dessus de Jacques Alain Miller, et je vous dirai merci, Bernard Accoyer.

J.A Miller : La sécurité en matière de santé mentale demande avant tout que les moyens de la psychiatrie soient augmentés… Voilà donc comment la psychanalyse tout d'abord définie comme une thérapeutique tombe maintenant dans le champ de la psychiatrie.

Mais avec le troisième texte de Jacques Alain Miller paru dans le monde nous voyons maintenant se dessiner sa stratégie.

3 - Voici ce qui a attiré mon attention : "Si Freud a tant écrit, et constamment renouvelé ses approches, on pourrait dire que c'est précisément parce qu'il voulait désespérément capturer ce petit a dans le discours scientifique, et en faire un objet comme les autres. Puis Lacan vint, qui dut conclure qu'il y avait dans le monde un type d'objet qui n'avait pas été repéré jusqu'alors (au moins en Occident) : il l'appela l'objet petit a. Du côté de l'analyste, cet objet est le ressort de l'acte analytique ; du côté du patient, c'est le résultat de l'opération. Son évaluation requiert des procédures singulières et évidemment confidentielles. C'est pourquoi la formation des psychanalystes a été traditionnellement assurée depuis Freud en dehors de l'Université, dans des associations, qui garantissent la formation et la pratique de leurs membres.

La plupart de ceux-ci travaillent, ou ont travaillé durant de longues années, dans les institutions publiques ; la très grande majorité a des diplômes universitaires de psychiatre ou de psychologue ; d'autres formations universitaires sont également accueillies ; mais ces formations préalables ne se confondent nullement avec la formation psychanalytique, qui est spécifique. Les associations ont chacune leurs protocoles d'évaluation et d'accréditation, sans cesse contrôlées par des pairs à travers de multiples conférences nationales et internationales. Ce qui a choqué dans l'épisode présent, qui devra être rapidement surmonté, c'est la trop grande discrétion et la précipitation qui ont marqué l'élaboration et le vote de ce malheureux amendement, et surtout le vocabulaire de l'urgence et de la menace qui a été employé. Ce style d'intimidation n'était pas digne de la représentation nationale, et il n'était pas approprié à une matière qui demande à être traitée avec tact et discernement, avec tout le respect que mérite la douleur psychique, même si elle n'apparaît pas sur les images de l'IRM, avec le respect aussi de ces psychothérapeutes indépendants, sans diplômes parfois, qui gèrent honnêtement un petit charisme personnel, offrant une écoute attentive et modeste à la misère du monde".

Au fond ce que JAM conteste à propos de la mise en place de cette loi ce n'est nullement le fond, c'est la forme et aussi le fait comme il l'avoue avec fatuité le fait qu'on ne l'a pas consulté.

Que pouvons nous déduire de tout cela, si ce n'est qu'avec, certes, quelques négociations, ce qui va se mettre en place, c'est un mode de reconnaissance des analystes non plus seulement au moyen de diplômes universitaires mais par un parcours institutionnel obligé qui garantira la formation et la pratique des analystes qui auront accepté d'entrer dans le rang, de s'y faire reconnaître.

La passe, que Lacan a pourtant formellement désavouée en 1978, en constatant son échec, va devenir désormais, un mode de reconnaissance, un mode de sélection des analystes qui seront habilités à pratiquer la psychanalyse, au nom de l'institution et au nom des lois de la république ! Aux diplômes universitaires qui n'en pouvaient mais pour garantir quoique ce soit de la formation du psychanalyste, désormais nous sommes sauvés, nous passerons tous par les fourches caudines des institutions analytiques, les autres prendront le risque d'être des hors-la -loi. Comment mettre ainsi à mal le fait qu'il n'y a que les analysants qui peuvent dire - et encore dans l'après-coup - si celui qui a occupé pour eux la place du psychanalyste a joué sa partie?

Comment juger de l'extérieur, qui est psychanalyste et qui ne l'est pas et lui en donner le titre, lui donner le droit d'exercer ce métier ? Cela me paraît relever de la plus grande outrecuidance. Il faut vraiment être culotté pour s'y risquer!

En plus de tout cela, nous allons assister à une lutte sans merci entre toutes les institutions analytiques pour obtenir une reconnaissance des instances gouvernementales. On se demande ce que deviendra dans tout cela la sérénité nécessaire aussi bien pour les analysants que pour les analystes. Il y a de quoi être très découragé mais ne pas réagir n'est pas souhaitable non plus. l'éthique de la psychanalyse l'exige me semble-t-il parce que nous sommes responsables, au moins pour un temps, le temps de notre vie, d'elle.

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Novembre 2003

Liliane Fainsilber