L'analyste comme " espace de l'objet partiel "

I

Avec Abraham

 

 

C'est avec cette notion que Lacan va nous indiquer ce sur quoi a échoué aussi bien l'analyse de Dora que celle de la jeune homosexuelle.
Je reprends tout d'abord dans ces deux séminaires de l'Angoisse, du 9 et du 16 janvier 1963 comment cette dénomination ou cette approche un peu surprenante de la fonction de l'analyste comme un espace de l'objet partiel est explicitée.

Quand il s'y réfère, une première fois, dans la séance du 9 janvier voici comment il l'aborde :

" … je crois que la référence au transfert - et il vient justement de parler de la brillance de la couleur privilégiée dont peut se parer l'objet aimé (en i'(a) du schéma optique) à la limiter uniquement aux effets de répétition, aux effets de reproduction, est quelque chose qui mériterait tout à fait d'être étendu. La dimension diachronique risque, à force d'insister sur l'élément historique, sur l'élément répétition du vécu, risque de laisser de côté toute une dimension non moins importante qui est précisément ce qui peut apparaître, ce qui est inclus, latent dans la position de l'analyste, par quoi gît dans l'espace qu'il détermine la fonction de cet objet partiel.

Là il fait une référence expresse d'une part au mythe qu'il a inventé cette sorte de miracle par lequel lorsque la main se tend vers la fleur ou le fruit, ou encore une bûche incandescente, de ces objets sort une main qui se tend vers la première. Ce mythe est là pour rendre compte de cette substitution qui se produit lorsque celui qui était aimé devient désirant. Et du coup c'est l'amant, celui qui n'avait rien qui devient désirable.

Cette métaphore de l'amour se produit au cœur ou au centre de l'agalma quand l'autre, celui qui est le détenteur fictif de ces objets précieux s'avoue désirant.
C'est la façon dont j'ai lu le passage qui suit immédiatement après sa définition de l'analyste comme espace de l'objet partiel.
" C'est ce que, vous parlant du transfert… je désignais par la métaphore de la main qui se tend vers la bûche, cette bûche va s'enflammer et de la flamme une autre main apparaît qui se tend vers la première. C'est ce que j'ai également désigné, en étudiant le banquet de Platon, par la fonction nommée de l'agalma dans le discours d'Alcibiade.
" Je pense que l'insuffisance de cette référence synchronique à la fonction de l'objet partiel dans le relation analytique établit la base de l'ouverture d'un dossier concernant un domaine … à savoir qu'un certain nombre de boiteries de la fonction sexuelle peuvent être considérées comme distribuées dans un certain champ de ce qu'on peut appeler le résultat post-analytique. "
Autrement dit Lacan pense tout haut que Freud n'est pas le seul- et loin s'en faut - à rater ses analyses, ce dont témoigneraient " ces boiteries "
C'est là qu'il aborde la question du ratage de l'analyse de Dora et de la jeune homosexuelle :
" Si l'on part de l'idée que la limite de Freud ça a été la non-aperception de ce qu'il y avait à proprement analyser dans la relation synchronique de l'analysant à l'analyste concernant cette fonction de l'objet partiel, on y verra, et si vous voulez, j'y reviendrai, le ressort même de son échec… on y verra surtout pourquoi Freud nous désigne dans l'angoisse de castration la limite de l'analyse, précisément où lui restait pour son analysé, le lieu, le siège de cet objet partiel ".

Mais Lacan dans le fil de son discours, évoque aussitôt celui sur lequel il tombe souvent à bras raccourcis, j'ai nommé Maurice Bouvet. Là il fait appel à lui, pour indiquer que cette question de l'objet partiel détenu par l'analyste, n'est pas quelque chose de nouveau, n'ayant jamais encore été abordé.
C'est cette observation de Bouvet qui me semble-t-il nous permettra de comprendre et ce qui avait échappé à Freud et là où il aurait pu intervenir.

Mais avant de retrouver cette observation, je voudrais reprendre d'abord ce qu'Abraham, Mélanie Klein, puis Roger Money-Kyrle ont dit de cet objet partiel pour saisir surtout en quoi il peut être recélé, tout comme l'agalma de Socrate, par l'analyste.
Je voudrais donc développer ces quatre points :
1 - L'amour partiel de l'objet d'Abraham
2 - Le bon et le mauvais objet de Mélanie Klein
3- L'introjection de l'analysant décrite par Money-Kyrle
4- L'incorporation du phallus de l'analyste proposée par Maurice Bouvet

L'amour partiel de l'objet décrit par Karl Abraham

Abraham expose son approche de la relation d'objet dans son ouvrage " Développement de la libido, formation du caractère, Etudes cliniques, volume II de ses œuvres complètes.
Tout spécialement dans son article " Esquisse d'une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux ".
Il étend en effet les mécanismes d'incorporation cannibalique ou encore d'introjection, qui entrent en jeu dans les états maniaco-dépressifs et la mélancolie, aux différentes étapes de la libido et qui correspondent à des étapes la constitution de la relation d'objet.
C'est explicité en détail dans l'un des chapitres de ce grand texte qui a pour titre : " Débuts et développement de l'amour objectal ".

Abraham reprend ce que Freud a déjà décrit des phases de la constitution de l'objet d'amour. Le stade auto-érotique, le stade narcissique et enfin le stade objectal. Il développe au sein de ce stade nommé par Freud stade objectal
C'est ce stade qu'il va étudier en décrivant en une étape intermédiaire entre cet amour narcissique et le plein amour d'objet, c'est ce qu'il appelle l'amour partiel de l'objet. Le sujet n'aime en quelque sorte qu'une seule partie de l'objet. .
Il en donne deux exemples cliniques. Une femme kleptomane, qui souffrait " d'un intérêt exclusif compulsionnel pour une seule partie du corps de son père, son pénis. Son père n'avait plus eu pour cette patiente l'existence d'un être total, il n'en restait qu'une seule partie. Celle-ci était l'objet de sa compulsion à voir (guetter les contours génitaux à travers les vêtements du père) ? De plus elle s'identifiait inconsciemment tantôt avec le père, tantôt avec ses organes génitaux, qui en étaient devenus le représentant ".
Abraham rajoute une interprétation de sa kleptomanie comme étaient la manifestation d'un désir de castration par morsure, dévoration d'une partie à laquelle la patiente s'identifiait ensuite.
Une autre de ses analysantes qui souffrait également de kleptomanie avait elle aussi le désir " d'arracher avec les dents tout ce qui dépassait ". Abraham lie ces deux désirs au complexe de castration féminin.
" Dès qu'elle faisait la connaissance d'un homme, elle avait la représentation obsédante de lui arracher le pénis avec les dents ".

Mais il rajoute que la mère de cette dernière analysante, était elle aussi représentée par une seule partie de son corps, par les seins, indiscutablement identifiés à un pénis féminin.
Abraham affirme que cet amour partiel de l'objet a laissé des traces dans les relations d'amour et il en rajoute même cette appréciation : " Indiscutablement, c'est là un grand témoignage d'amour que de mettre sur le même plan une autre personne et une partie de son corps narcissiquement très prisé ".

Cela rappelle ce que racontait Freud à propos de complexe de castration féminin. Tout ce qu'on peut obtenir, à la fin d'une analyse, c'est le fait qu'une femme puisse étendre son amour de l'organe au porteur de celui-ci.

Il y a une remarque d'Abraham à propos du fétichisme qui est très amusante dans le choix de ses mots : " Si nous admettons " l'amour partiel " que nous avons décrit comme une étape du développement de l'amour objectal, nous parvenons à d'autres éclaircissements. Une particularité des perversions sexuelles sur laquelle Sachs a encore insisté récemment s'explique mieux : leur polarisation sur certaines parties du corps de l'objet, dont le choix nous frappe souvent par son étrangeté. C'est le cas des fétichistes, pour lesquels un être n'est que la breloque de cette partie unique de son corps à l'attrait invincible ".

Vive l'amour, l'amour de l'objet partiel !

Telle est la conclusion à laquelle nous arrivons, avec Freud et Abraham.
Mais avec ce que Lacan évoque de la métaphore de l'amour, celle selon laquelle, l'objet qui était au départ aimé devient désirant et l'amant, de ce fait désirable, est-ce qu'une étape n'est pas franchie ? Laquelle ? Ne serait-ce pas celle de l'amour au désir ?
Mais est-ce que cet amour partiel de l'objet décrit par Abraham, centré sur l'objet viril, ne vous évoque pas ce que Lacan avait raconté de ce film japonais qu'il avait eu l'occasion de voir et par lequel il avait été soufflé. Il avait dit que ce qui l'avait frappé c'était le fait qu'il s'agissait d'érotisme féminin.
La seule question qu'on ne se pose pas, à propos de ce film, L'empire des sens, c'est en fait à qui appartient cet érotisme. Peut-être, comme pour le masochisme, a-t-on peut être été un peu vite, en attribuant à une femme ce dit érotisme.
Et si cet érotisme féminin était celui du partenaire masculin ?
C'est une question que je laisse en suspens.

Je travaillerai ensuite dans une seconde partie les bons et les mauvais objets de Mélanie Klein, puis la fonction de cet objet partiel incorporé par l'analyste, en cours d'analyse, tel que la décrit Roger Money-Kyrle, puis ce qu'en fait Bouvet dans l'analyse de Renée, une de ses analysantes, une femme obsessionnelle. Nous pourrons en déduire l'usage qu'aurait pu en faire Freud avec Dora et avec Sarah.
Entre Abraham, Mélanie Klein et Money-Kyrle existe une filiation analytique : Mélanie Klein a en effet été une analysante d'Abraham, et Money-Kyrle était un élève de Mélanie, celle que Lacan appelait la " géniale tripière "

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Suite : L'espace de l'objet partiel II. Les bons et les mauvais objets de Mélanie Klein