Pouvoir psychiatrique et pouvoir ordinal : deux problèmes pour les psychanalystes

L’amendement Accoyer suscite maintenant dans la presse le débat qui n’a pas eu lieu à l’Assemblée Nationale. La lecture de cet amendement ne va pas sans celle du rapport Pascal, Kovess-Mafety (représentatifs du milieu des cliniques psychiatriques privées à but lucratif), remis au ministre de la santé début octobre. Le rapport Clery-Melin situe l’amendement dans une logique d’ensemble de restructuration du champ de la santé mentale et éclaire son sens.

Il faut aussi lire le communiqué de l'Association française de psychiatrie (psychiatres libéraux, non psychanalystes). Son président, Christian Vasseur, proche de monsieur Accoyer, se réjouit de l’amendement, et définit ainsi les psychothérapies" : Les psychothérapies sont des traitements médico-psychologiques dont la conduite s’acquiert lors d’une pratique régulière et supervisée, nécessitant des capacités à établir un diagnostic étiopathogénique et un pronostic, au mieux des connaissances médicales en cours". Le texte de Clery-Melin et l’intervention de l’Association française de psychiatrie montrent que la psychanalyse est bien visée dans l’amendement.

Le débat public est confus car il entremêle trois problèmes très différents qui devraient être réfléchis de manière distincte: - le premier est celui de l’utilité d’augmenter le nombre de psychothérapies remboursées - le second est celui des sectes et du contrôle de la qualité des psychothérapies (remboursées ou non) - le troisième est celui de la formation des analystes. Sur les deux premiers points, ce qui ressort à la lecture des trois textes mentionnés, c’est une volonté nette de reprise en main par le pouvoir médical (et plus précisément psychiatrique), d'un champ, celui de la santé mentale, du trouble psychique, du malheur de vivre, où la position des psychiatres devenait petit à petit plus marginale.

Rappelons que ce milieu s'est vigoureusement opposé il y deux ans à la création d'un titre (d'une profession nouvelle) de psychothérapeute, alors même que cette profession existe dans d’autres pays européens. C'est aussi l'extension, dans le privé, de ce qui se faisait déjà depuis longtemps discrètement à l'hôpital et dans les secteurs de psychiatrie publique, la délégation de fait à des psychologues (voire à des infirmiers psy) de psychothérapies (remboursées par la Sécurité Sociale), que les psychiatres n'avaient pas le temps d'assurer (c'est mon hypothèse quant au grand silence actuel des psychiatres du public dans le débat ). Proposer des psychothérapies remboursées sur prescription du psychiatre (le rapport Clery Merlin insiste sur la nécessité de prescription par le psychiatre, même si la psychothérapie est faite par un psychologue agréé), est ainsi un moyen de s'assujettir les psychologues comme para-médicaux (comme des kinés) et globalement de damner le pion à toutes les formes de prise en charge de la souffrance psychique qui commençaient à échapper au pouvoir médical : je ne parle pas ici seulement de la psychanalyse, même si elle est visiblement visée par cette volonté de remise en ordre, mais de tout le travail d'"écoute" bénévole ou payant (en libéral) et des psychothérapies gratuites proposées par des associations parapubliques aux publics peu argentés.

Cette fonction psychothérapeutique n’est pas seulement portée par des psychiatres ou des psychologues, mais aussi et surtout par des travailleurs sociaux de tous métiers, des ethnologues, des philosophes, des juristes, des militants associatifs, de nombreux artistes, ayant bénéficié de formations spécifiques en psychothérapie (et ayant souvent fait une psychanalyse). Envisager qu’il n’y ait plus de psychothérapies que sur deux titres universitaires seulement (psychologie et psychiatrie) est une restriction forte quant à la conception de la formation culturelle de base utile à l’approche de la souffrance humaine. N’envisager la psychothérapie que remboursée par la Sécurité sociale est une tentative de remédicaliser les psychothérapies.

Envisager le fait d’en confier la prescription aux psychiatres (en en excluant au passage les médecins généralistes) est une tentative de repsychiatriser la souffrance, là où les tendances de fond allaient vers le développement de prises en charges à la fois non médicales et non psychiatriques. Par rapport à cette OPA d'un groupe professionnel sur un champ de pratiques, les psychanalystes peuvent réagir comme citoyens, mais ils doivent aussi réagir en ce que l’amendement vise la psychanalyse.

Une première réaction possible - et de nombreux analystes sur les listes de discussion ont réagi spontanément ainsi - ont réagi en disant : nous ne sommes pas concernés. On peut dire que c'était de la naïveté. On peut dire aussi que cela procédait d'une éthique claire, freudienne, visant à distinguer radicalement fonction psychothérapeutique et fonction analytique. Et finalement, d'un certain bon sens tactique.

En effet, une marge de manœuvre importante se dégage autour de l'écriture des décrets d'application. Les psychanalystes auraient pu peser pour qu'il devienne clair dans ses décrets d'application que l'amendement ne concernerait pas les psychanalyses. Il y avait de nombreux arguments objectifs ou de tactiques rhétoriques pour ce faire et réussir cette négociation. Mais il n'y avait pas de pouvoir à prendre à assumer cette position !

Visiblement une des figures de proue du champ analytique a choisi la tactique inverse : négocier, ("prise en passant",au jeu des échecs), une délégation de pouvoir : que les associations professionnelles (notamment les deux « grandes » Ecoles, citées à France culture le matin du 11/11 comme organisant un « hyper-contrôle » et un « parcours du combattant »(sic ! ) pour leurs rares membres, « 300 et 600 »), que ces associations professionnelles fassent la police elles mêmes dans le rang des psychanalystes. Cela revient de fait, sans le dire, à la possible création d'un quasi-Ordre professionnel des analystes co-géré par les associations officiellement reconnues, ou autrement dit à la mise en place d’une logique ordinale de la formation des analystes (par où on voit que le modèle médical continue à faire des ravages). JAM parvient aussi à occuper la scène médiatique de telle façon que, pour le grand public, il parle comme un représentant des analystes, comme leur chef (ceci dit, cela, c'est peut être de la responsabilité des autres). Et voilà comment, avec la mise en forme du débat autour de l'amendement Accoyer, les psychanalystes se retrouvent maintenant avec deux problèmes!

Lise Demailly