Parmi les textes des exposés de nos journées de travail des 20 et 21 juin 1992 parus dans les fascicules de "L'interprétation analytique", sous le titre "... pour que dure la psychanalyse", se trouvait ce texte d'Albert Maître qui n'a rien perdu de son actualité. Aussi ai-je souhaité le mettre à la disposition des lecteurs de ce site. Liliane Fainsilber. septembre 2008

 

 

 

àA propos du lien social des psychanalystes

Albert Maître

 

L'hypothèse selon laquelle les psychanalystes seraient une espèce en voie de disparition ne peut être réduite aux voeux de ses adversaires ou à l'humeur mélancolique des psychanalystes.
La psychanalyse est issue des rebus de la science qui ont fait retour sous l'aspect du discours de l'hystérique. L'extinction de la psychanalyse n'est pas tant à craindre de l'expansion de la science qui réduirait ces rebus, puisqu'en ce qui concerne le parlêtre le Réel est de structure, mais plutôt du développement des prothèses qui offriraient un palliatif au malaise dans la civilisation. Imaginons un jour prochain où les médications psychotropes seraient dépourvues d'effets secondaires qui limitent leur usage aujourd'hui, une toxicomanie, socialement admise, effacerait tout malaise dans la civilisation.

Ce préambule pour introduire une fiction; vous savez que les ethnologues se hâtent pour étudier les espèces en voie de disparition. Alors, imaginons qu'un de ces chercheurs se penche sur notre espèce. Une de ses premières constatations sera la dispersion de son lien social en de multiples groupes que souvent, ni la doctrine, ni la pratique, ne différencient.
Le lien social, chez les psychanalystes, lui apparaîtra comme problématique, voire comme un symptôme des psychanalystes.
S'il lui reste quelque culture freudienne peut être entendra t il ce symptôme comme une modalité à faire exister le Réel, tout en ne voulant rien en savoir.
S'il se penche sur l'histoire du mouvement psychanalytique, non pour y trouver un sens mais pour faire apparaître, derrière des répétitions, les faits de structure, il constatera que dès l'origine, ce lien social est apparu nécessaire et impossible.

En effet, la naissance de la psychanalyse, si elle résulte de l'auto analyse de Freud tel que le mythe fondateur l'a soutenu, se révèle indissociable d'une adresse à un sujet supposé savoir, Fliess en l'occurence.
On sait quel a été le destin de cette adresse, elle a sombré dans l'hainamoration, tout en générant la théorie "homosexuelle" de la paranoîa. Des modalités semblables vont se répéter avec Jung et Ferenczi. Dans son élaboration d'une théorie psychanalytique des psychoses, Freud va s'adresser à ces psychiatres issus d'une école prestigieuse (Zürich) comme à des sujets supposés savoir, ne pouvant ainsi entendre les demandes d'analyse qui lui étaient adressées.

On sait les vicissitudes de ces premiers liens sociaux. Ceux ci ne se limitaient pas à des relations particulières.

Dès 1902, Freud réunissait le mercredi soir, un groupe de médecins et intellectuels viennois intéressés par le nouveau champ que Freud avait ouvert dans la culture. Certains d'entre eux étaient des analysants de Freud. Si le cadre formel de ce qui deviendra, en 1908, la Société Psychanalytique de Vienne, était celui d'une société savante, ce lieu était pour Freud et ses compagnons, un lieu d'élaboration pour la psychanalyse.
Certes Freud y était en position de maître et les participants y poursuivaient leur analyse ou leur participation en tenait lieu. Le cadre formel d'une société savante n'excluait donc pas les phénomènes transférentiels et plus particulièrement sur le versant de l'hainamoration avec ses effets de conflits et de ruptures.

En 1910, le mouvement psychanalytique se trouve renforcé par l'adhésion des Zürichois. Freud estime le moment venu de donner à la psychanalyse une organisation de son lien social qui devrait favoriser sa reconnaissance par les autorités. C'est la naissance de l' I P A.
Ferenczi, qui se fait le porte parole de Freud au Congrès de Nuremberg, estime nécessaire le passage d'une stratégie de guérilla à celle d'une armée régulière, avec ce que cela implique de renoncement à l'individualisme, pour une discipline collective dans l'intérêt d'une cause commune. L' I P A devra reconnaître ceux qui se réclament d'elle et dénoncer les contre façons.
Dès lors,Ferenczi promet aux psychanalystes un accueil chaleureux dans les diverses institutions de soins et laboratoires de recherches ... Il s'interroge ensuite sur le mode associatif possible. La psychanalyse ne semble pas pouvoir en fonder un qui lui serait spécifique. Aussi, après avoir relevé les vicissitudes du modèle paternel qui caractérise les associations, il se résigne à espérer que l'analyse des membres d'une association de psychanalystes leur permettra de sacrifier les passions communes au profit de la cause analytique.
Freud, en même temps qu'il estimait nécessaire cette organisation, semblait n'avoir aucune illusion sur son aptitude à transmettre la psychanalyse puisqu'il constituait le "Comité Secret" pour y veiller.
Dans la pratique institutionnelle de l' I P A, la question de la transmission va être réduite à la notion de formation quand les normes en cours à l'Institut de Berlin seront généralisées, la reconnaissance des analystes s'effectuant sur le mode de la cooptation par les didacticiens. Si ce mode assure la fidélité à une doctrine, il ne produit que des semblables dans la perpétuation du même. Nous sommes dans une modalité de transmission imaginaire. Cette tendance va être renforcée par l'exil provoqué par le nazisme et la nécessité réelle pour beaucoup d'analystes, d'une reconnaissance par leurs nouvelles patries.
Lacan a montré l'adéquation entre ce type de structure institutionnelle et sa production doctrinale : la transmission imaginaire accouche de l'ego psychologie. et l' I P A se targue plus de sa formation d'analystes labellisés que de ses innovations théoriques.

Peut on dire que Freud ait raté la question de la transmission de la psychanalyse ? Il a incontestablement privilégié un souci de conservation de son oeuvre et de reconnaissance sociale, mais ce qu'il nous dit de la manière dont il a inventé la théorie sexuelle des névroses à partir de ce qu'il avait entendu et oublié de la part de Charcot, Breuer et Chrobak, et qui va resurgir plusieurs années après dans un agencement que ceux ci n'auraient pas reconnu, témoigne que la transmission de signifiant ne lui était pas étrangère. (cf. Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique. Gallimard, p. 77).
Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de transmission de la psychanalyse, mais d'une transmission symbolique que permet la psychanalyse et qui s'oppose à une transmission imaginaire conférée par une formation.
Freud vivant, sa position de créateu
r maintenait ouverte la chaîne signifiante puisqu'il était susceptible d'y ajouter un signifiant nouveau. Sa mort interrompit ce suspens, ses signifiants furent imaginarisés, traités comme des objets reliques.
Peut on s'étonner que, dès lors, ils se soient transmis selon les usages sociaux de transmission des biens, à savoir l'héritage familial. Il y a donc des raisons de structure et non strictement conjoncturelles à la transmission familiale en psychanalyse.

Après l'avoir pointé, Lacan ya succombé à son tour, oubliant son: "il n'y a pas de propriété intellectuelle". Le corollaire en est que les institutions qui deviennent l'affaire d'une famille ... d'un couple ... d'un clan d'amis, signent la nature imaginaire de la transmission et donc du lien social.
Que Freud et Lacan aient cédé sur leur désir d'analyste doit nous rappeler que la résistance, "c'est d'abord la résistance de l'analyste".

Parce qu'il avait été à même de constater les effets de l'institution sur l'état de la psychanalyse, Lacan avait posé quelques principes bien connus pour que dure la psychanalyse.

Le psychanalyste ne s'autorise que de lui même ... et de quelques autres.
Il n'y a pas de formation du psychanalyste, mais des formations de l'Inconscient.

Il n'y a pas de transmission de la psychanalyse, mais la nécessité pour chaque psychanalyste, d'avoir à la réinventer.

Cette dernière affirmation faisant suite à ce que Lacan avait lui même appelé : l'échec de la Passe.
Rappelons que cette expérience se situait dans une tentative de penser une institution pour la psychanalyse dans laquelle les différentes places déterminées par le lien social ne se distribueraient pas sur le mode habituel de la cooptation, mais par le témoignage sur la question du passage à l'analyste.
Si l'expérience n'a pas été concluante sur le plan institutionnel, elle a eu le mérite de soutenir une position éthique sur la transmission et donc sur le lien social des analystes.

C'est probablement à ce titre qu'un certain nombre d'associations issues de l'ex E F P, ont poursuivi l'expérience avec, semble t il, les mêmes conclusions que Lacan.
Ceci dit, le signifiant Passe ne garantit rien. En effet, on peut se demander ce que peut devenir cette expérience quand certains parlent de la constitution d'une clinique de la Passe en tant que savoir institutionnel qui, très probablement, la ramènerait dans une modalité de type formation.

La remarque que l'on peut faire par ailleurs, c'est que la théorie de la Passe se confond avec la théorie de la fin de l'analyse, telle que Lacan pouvait la produire en 1967 : la traversée du fantasme fondamental. Or, on peut se demander si ce qu'il avance dans ses derniers séminaires, plus particulièrement dans "le Sinthome", sur un irréductible du symptôme, ne vient pas poser les questions en termes un peu différents.
S'il peut y avoir par une analyse, réduction du symptôme névrotique, en tant que sens paternel, phallique donné au réel du manque de l'Autre, celui ci ne peut valoir, pour un sujet donné, que s'il le fait ex sister par une invention qui lui est propre et qui assure un effet de nomination dans un nouage borroméen à quatre.
La passage à l'analyste peut ainsi être entendu comme un Sinthome pour certains. A savoir que ne cesse pas de ne pas pouvoir s'écrire la rapport sexuel. Ceci ne peut pas aller sans produire du transfert, qui, s'il peut chuter dans le particulier d'une cure, n'est jamais "liquidé" car homéomorphe à l'Inconscient.
Le transfert, comme au temps des premiers psychanalystes, fonde notre lien social et exprime dans son paradoxe bien repéré par Freud, notre division subjective. Nos institutions ne peuvent, comme celles de tout parlêtre, que les mettre à jour.

Ainsi, si pour des raisons de structure, il n'y a pas d'institution qui serait spécifique à la psychanalyse, la question qui se pose, pour que dure la psychanalyse, c'est : comment éviter le pire ? On peut constater que les modes qui se sont mis en place avec Freud et Lacan (Eglise, Armée), s'ils réalisent une foule organisée, ne peuvent produire, pour des raisons structurelles, que des semblables.
A ce titre, ils ne sont pas compatibles avec l'éthique de la psychanalyse. Celle ci requiert que la question du passage à l'analyste, c'est à dire la transmission de la psychanalyse, ne cesse pas de se poser comme impossible.
La Passe n'est pas le seul dispositif envisageable pour soutenir un tel enjeu. Des cartels ayant pour objet la pratique où se pose la question du désir de l'analyste, peuvent y contribuer. Une telle nécessité éthique parait aujourd'hui menacée par les analystes eux mêmes quand ils demandent à l'Etat un statut des Psychanalystes. Ce qui conduira implacablement à la mise en place de cursus de formation et à une I P A lacanienne.

Les psychanalystes auront acquis une profession reconnue socialement au prix d'une transmission imaginaire
Notre ethnologue constatera qu'ils n'ont pas su réinventer la psychanalyse pour que celle ci dure.

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