DES EVANESCENCES DU NOM A L’ŒUVRE :

Lecture de " La Traversière " d’Albertine Sarrazin

Un voyageur attentif dans l’espace littéraire rencontrerait sous l’égide des effets des évanescences du nom, l’œuvre d’Albertine Sarrazin.

Ils se présenteront à lui, au fil de la lecture de cette œuvre et plus particulièrement du troisième roman de l’auteur, " la Traversière ", sous la forme d’éclats semblables à ceux que délivrent les phares à la surface des eaux, lorsque, sous les cieux sombres, ils pincent le manteau noir de la mer.

Lorsqu’on est de veille sur un bateau, la nuit, la certitude la plus difficile à acquérir porte précisément sur la mesure de la durée des éclats. Les plus courts sont les plus hypothétiques, ceux sur lesquels l’assurance a le plus de mal à s’étayer.

Le navigateur dispose cependant du temps en sa faveur. Sur ce comptage, il peut revenir, attendant tout simplement que se manifeste à nouveau la lueur de ce code sur les eaux. Ainsi s’assura-t-il du message.

Albertine Sarrazin, quant à elle, aura été, à plein sous la puissance de ces feux d’une saisissante portée.

Elle n’aura pas disposé du temps du retour, de la contemplation. Elle aura du composer avec la fulgurance des inscriptions, et déchiffrer, dans sa nuit aveugle, ses propres coordonnées.

Confrontée à ces moments de disparition de son chiffre, elle aura dû, au sens propre, composer avec cette réalité, et cette composition portera sur son nom propre.

Le lecteur de l’œuvre d’Albertine Sarrazin, semblable en cela au navigateur, sera libre de s’autoriser autant de retours qu’il le souhaite sur ces textes, les éléments de sa biographie. Il aura le loisir d’en entendre les résonances, le rythme.

Il lui apparaîtra peut-être que ce dernier pourrait être transcrit ainsi, dans le code des voyages sur l’eau : un éclat court, deux secondes ; un éclat long, quinze secondes ; un éclat court, à nouveau deux secondes ; un éclat long, dix secondes.

Pour peu qu’il soit sensible à leur résonance analytique, il pourra entreprendre de dresser l’esquisse particulière des effets de ces éclipses du nom, selon les arcanes mêmes de ce qui fit devenir cet encodage à proprement parler impérieux pour Albertine Sarrazin.

A cette entrée dans le port de son œuvre, empruntant ses chemins de traverse qui peut-être sont semblables à ceux de son inconscient, je vous invite à me suivre.

Le 17 septembre 1937, une petite fille fut déposée sur les marches de l’Assistance Publique à Alger.

Rien de précis n’est dit nulle part sur ce qui présida aux choix du prénom et du nom qui lui échoient.

J’en fus donc réduite aux conjectures.

Le choix du prénom d’Albertine me semble avoir pu surgir d’une simple suggestion de l’une des personnes chargées de l’enfant.

Elle aurait été d’autant plus vite retenue qu’aucun embarras lié aux impératifs sourds de la transmission d’une lignée ne pouvait venir contrecarrer cette proposition, ni entraver la décision. Dans le cas d’espèce, la nomination d’un enfant abandonné relèverait plutôt d’une logique inverse puisque y est au principe l’absence de possibilité d’accès à une lignée.

Là peuvent alors se déployer largement, l’imaginaire des êtres dans l’entourage de l’enfant, leur désir d’enfant, leur souhait d’incarnation dans des figures de projections, les tentations de réparation des dommages qui fait leur quotidien professionnel.

Alors, qu’imaginer du choix du prénom qui la concerna ?

Fut-il le fruit d’une admiration pour l’œuvre de Proust, d’un vague et romantique sentiment d’envie envers son amour exclusif et possessif pour Albertine ? La passion, l’exclusivité jalouse, ont-elles été appelées à la rescousse pour tenter d’instaurer un éclairage des raisons de l’abandon ?

A coup sûr, l’époque entière retentissait des échos de la publication, douze ans auparavant, de " A la recherche du temps perdu ", d’" Albertine disparue " nommée encore " La fugitive " ou " La Prisonnière ".

Si cette figure de la littérature fut jamais du festin du baptême, alors le premier manteau de lettres que revêtit la petite fille recueillie, contenait déjà les traces de son destin, scellé entre les traces d’origine disparues à jamais et la tentation perpétuelle de la fugue, son prix de nasse tissée serré.

On peut peut-être aussi, s’autoriser un certain soulagement à y lire d’avance le goût pour la passion et les lettres.

De fait Albertine Sarrazin, fugua, aima passionnément, absolument, l’écriture et un homme. Elle fit œuvre de son nom, portant désormais la marque de son amour et n ‘eut de cesse de se faire publier pour pouvoir assister à sa consécration.

Mais j’anticipe.

Sarrasin est un nom d’épouse.

Le patronyme que reçut la petite fille à l’origine fut Damien.

Cette nomination vint-elle du simple hasard, de l’évidente opportunité offerte par le calendrier qui tendit à ceux qui l’accueillaient une fête de saint neuf jours après sa découverte ?

Neuf, ce chiffre du temps d’une gestation, ce parfum des tout nouveau-nés.

Plus prosaïquement sans doute mais aussi plus vraisemblablement, neuf jours utiles pour procéder aux formalités d’enregistrement de l’enfant à l’état Civil.

Peut-être aussi, qui sait, neuf jours aux parents pour qu’ils puissent se manifester, revenir sur leur difficile décision.

Un délai pour permettre de faire encore du neuf.

L’enfant à ce compte aura été enfantée par le temps. Elle porta un nom forgé d’une de ses unités de mesure que les hommes avaient émaillée de référents culturels et historiques.

Ce patronyme fut un météore dans la vie d’Albertine Sarrazin qui ne le portât guère plus que deux ans d’affilée. Il passera, singulière et coûteuse singularité, à deux reprises dans le ciel d’Albertine. Sa traîne aveuglante est celle de l’abandon réitéré. Il en borne le champ deux fois ensemencé.

Avant l’adoption, en effet, la toute petite enfant le portera deux ans durant lesquels elle demeure sous la sauvegarde de l’institution.

Puis elle fût adoptée et le perd : ses parents décident de la renommer complètement, prénom inclus.

Quinze ans après, où à peine plus, après que ses parents adoptifs l’aient reniée, au prétexte de sa première arrestation, et après qu’elle eût, en conséquence, perdu le droit de porter leur nom, elle le retrouve.

Elle redevient alors –mais peut-on exclure qu’elle pût avoir le sentiment d’en faire l’amère expérience pour la première fois- Albertine Damien.

Le fait et le contexte auront sur elle un effet de redoublement foudroyant.

Entre ces deux temps de l’enfance et de la prison, la fuite fit lien.

Elle mit en exercice et à l’épreuve, la promesse du vocable "se sauver ".

La première fuite de chez ses parents eut lieu après qu’elle eût appris, lors d’une algarade dont les échos retentiront à jamais, qu’elle était de fait une enfant adoptée. "Tirée du ruisseau " dira le père, qui l’enjoint à emprunter une maléfique trajectoire, à "aller se faire-oui " et gage qu’elle ne manquera pas de s’adonner à tous les vices.

" La maison à barreaux, ma petite, c’est ça qui t’attend ! "

Ces lettres de noblesse cinglantes, jetées ainsi à sa figure, Albertine les honorera à l’envie.

Elle fuit tout d’abord.

A l’occasion de sa première fuite, elle se prénomme. Du ruisseau, elle reprend le prénom.

Elle redevint Albertine ou plus exactement Albe.

" Albe, ça fait peut-être un peu mélo populaire, mais enfin c’est à moi. " dit-elle en parlant de ses "prénom et nom authentiques ".

Première façon de donner acte à ce que son père vient de lui signifier.

Sur ce prénom, elle prendra appui d’un seul pied pour poursuivre méthodiquement l’ordre et l’esprit de ses prédictions maléfiques.

Je ne puis m’empêcher de penser à l’effet de métaphore dans ce cas de l’expression pied d’appel. L’appel durera à peine plus que le temps d’une mise à l’ombre, d’un procès

A la prostitution, au vol, à l’arnaque, aux mensonges, aux condamnations, elle ajouta un insigne de ce père adoptif : elle boira.

" Ah ! Père, en cela au moins j’avais été votre fille : j’avais hérité de votre soif."

Ses parents adoptifs lui ont repris leur nom au cours du procès. Elle était redevenue fille de : un trait, et de : un trait. Deux traits occupants un espace à clore, circonscrivant celui des inconnus des origines sur les registres d’état Civil.

La voilà fille de l’air, après avoir été l’enfant du temps et deux fois fille de personne.

On conçoit l’urgence et l’importance d’abréger l’expérience, d’acquérir un nom authentique, de compléter son nom.

Fille de l’air elle fut, réellement, le temps d’une évasion, d’un saut, d’une chute, d’une rencontre. Deux années avant cette conquête d’un nom d’épouse, inaugurant sa véritable consécration à la table du monde.

Elle épouse Lou, devient la Sarrazine, et mieux encore Madame.

"Appelez-moi Madame ! ". Elle est. Albertine Sarrazin.

Son nom authentique, en effet, ne fait pas l’ombre d’un doute : c’est Sarrazin.


L’enchanteur, c’est ainsi qu’elle désigne son époux.
Avec cette précision, nous est peut-être livrée l’une des clefs de son choix d’un homme et de son patronyme.

Aux côtés de l’enchanteur, elle se tenait déjà depuis ces temps de l’enfance durant lesquels, des heures, des jours durant, s’évadant sous la parure d’une fée, elle abreuvait un auditoire imaginaire du détail de ses exploits.

L’enchanteur avait, maintes fois déjà, répondu à ses appels.

Il le fera à nouveau, pour la première fois sous une forme incarnée, lorsqu’elle tomba proprement à ses pieds, chutant du mur de la prison d’où elle s’évade et se blessant.

Il la prend dans ses bras, la cache, la sauve, l’épouse.

L’eut-elle pris pour époux, ou autrement dit, eut-elle choisi ce patronyme pour compléter son nom, s’il se fût appelé autrement que Sarrazin ?

De ce nom, d’origine latine et arabe, les occidentaux du Moyen âge désignaient les musulmans.

Ce nom fit-il suture entre la terre étrangère des origines et l’énigme entourant le nom des origines ?

Permit-il que se rejoignent les deux rives de la Méditerranée, celles où elle fut enfantée et où elle naquit, et celles où elle vivait dans la turbulence de sa propre construction ?

Quoiqu’il en soit, sachons qu’ainsi, elle s’appelle.

La forme réfléchie de ce verbe, telle qu’elle l’emploie, dit tout de l’importance qu’elle accorde à faire elle-même ce nom, par son œuvre. Elle s’appelle à le faire. Elle s’y donnera droits.

L’enjeu de la fin de cette période de sa vie qui s’ouvre alors et durera dix ans, scandés par les allers retour en prison, les retrouvailles et les séparations d’avec Lou, vient sous sa plume, ramassé dans une formule qui dit tout des liens du nom et des conditions mêmes de la vitalité.

" Vous allez voir comment je m’appelle ! " est l’une des premières interpellations qu’elle lance à la face du monde dans lequel elle revient à l’issue de son avant dernière sortie de prison.

Cette interpellation est rapportée dans les toutes premières pages de la Traversière.

Elle est portée par son envie d’être publiée et plus encore, de devenir un nom. C’est dire combien le nom porte l’être, le soutient, le contient. Combien il est une bannière qui vaut de se brûler, d’être brûlé, et lorsqu’il manque de tout devoir tenter pour en conquérir un.

Ce travail, qui à proprement parler, en passe d’abord par se forger elle-même un nom, la vie l’a condamnée à devoir le consolider à plusieurs reprises. La conquête comportera plusieurs batailles.

En premier lieu, il s’agit de conquérir un vrai nom, un nom de lignée.

" Dans ma famille, le seul qui ne soit pas bidon, c’est Lou " indiquera-t-elle.

Une fois en possession de ce vrai nom, ce nom d’épouse, Sarrazin, nom de substitution pourrait-on dire, se présente une autre exigence.

Il faut encore qu’elle s’y fasse reconnaître, elle, qui le porte.

Une fois conquis, il reste en donc à l’affermir, à ce qu’il devienne aussi son insigne.

A ce titre, son itinéraire littéraire compta pour une pièce majeure, capitale.

Toutes les batailles qu’elle livre avec l’objectif unique en tête d’ajouter au catalogue des éditeurs " le nom qui manque " dit-elle, celui de Sarrazin, sont celles de la légitimité.

Elle comblera de son nom, ce vide aux pages du catalogue de l’éditeur.

Elle aura anobli ses lettres d’origine.

Ainsi, après ses propres actes de baptême, ses choix de ses nom et prénom, celui qu’elle se donne et épouse, consolide-t-elle l’édifice de celui qu’elle se fait, ce renom littéraire. Elle s’y incarnera d’une inscription majeure.

Après seulement elle pourra avoir des enfants de chair. Ils pourront naître de quelqu’un.

Dans cette attente elle métaphorise ce temps prochain.

Elle écrit.

Cette expérience est vécue, en tout cas décrite comme une gestation. Elle accueille la nouvelle de la décision de la publier, comme l’annonce de sa proche délivrance. Lorsque le livre conquiert une matérialité, c’est qu’elle vient d’enfanter :

" Mon enfant est né ! Il est sorti de moi, de mon éditeur et de l’enchanteur … ".

De cette alliance, de ces enfants de lettres, se complétera son état civil. Elle remplit les espaces demeurés vacants après les mentions né de…. et de…..

Lorsqu’ils seront pleins, elle pourra lâcher prise.

Ses milliers de jumeaux, libérés, colporteront son nom.

Albertine Sarrazin dédia La Traversière, son troisième et dernier récit " A feu mon ex-père ".

Lors du procès, pour amorcer une justification à l’abandon de sa fille, celui-ci avait dit, à la barre : " Nous sommes trop vieux ".

Albertine avait en vain attendu une suite, un retour sur cette formulation sans conclusion, une reprise. Le silence était venu repousser toute possibilité de reprendre chez eux, sous leur autorité, cette jeune fille encore mineure.

Les mots qui auraient pu compléter cette phrase n’étaient jamais venus.

" Il était déjà trop tard. " conclura Albertine Sarrazin en commentant, vingt ans après, cet événement, cernant à juste titre combien cette conscience du manque, à ce moment là, recouvrait mal un autre manque, plus fondamental, plus originel de mots, de noms, d’inscription, de son être dans l’univers des autres.

Le trajet d’Albertine de l’Assistance Publique jusqu’à sa geôle de justice, aura duré dix sept ans. Un petit pas très vert entre deux abandons.

Lorsque à l’aide de ses deux premiers récits, elle aura eu raison de la restitution de son histoire, lorsque avec le troisième, elle aura triomphé à l’aide de son désir d’écrire, elle s’inclinera.

Alors, très vite elle mourra.

Avant que son bic ne soit trop vieux lui aussi, que les mots ne lui viennent plus.

Peut-on y voir sans frayeur, une action en miroir à l’ancienne défaillance paternelle qui la concerna ?

Dans le cas d’Albertine Sarrazin, y avait-il la place pour une durable substitution?


janvier 2000

Fabienne Jourdan

fj.saf94@wanadoo

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