Un vrai miroir aux alouettes :

La psychanalyse en ligne

Liliane Fainsilber

Comme j’ai choisi ce titre le miroir aux alouettes de la psychanalyse par Internet, j’ai effectué quelques recherches dans les dictionnaires et notamment dans celui d’Alain Rey, pour découvrir les surprises que cette expression pouvait nous réserver.

Avec le verbe mirer, le nom de miroir est apparu très tôt, il servait d’abord à s’admirer, comme en témoigne le grand air de Marguerite, dans Faust, lorsqu’elle chante « je ris de me voir si belle en ce miroir » ou encore la Reine du conte de Blanche Neige, quand elle interroge sans cesse son miroir pour savoir si elle est toujours la plus belle.

Quand ce miroir devient, plus tardivement, miroir aux alouettes, il a d’abord un sens propre. C’est un instrument de chasse. Ce miroir est une surface réfléchissant la lumière du soleil destinée à piéger les petits oiseaux. Une façon de les attraper pour pouvoir les manger.


(Le miroir aux alouettes schémas 1 et 2 )

En le prenant dans son sens figuré, si la psychanalyse en ligne est un vrai miroir aux alouettes, c’est parce qu’elle séduit par ses miroitements et ses apparentes facilités et trompe tous ceux qui se laissent piéger par elle.

Je vais essayer de démontrer comment ce miroir aux alouettes empêche de faire fonctionner le vrai miroir de l’analyse, ce miroir du schéma optique à qui Lacan a donné une seconde chance en le transférant, de façon tout à fait inattendue, du champ de l’optique dans le champ de la psychanalyse.

Voici ce schéma optique qui permet de rendre compte avec l’aide des trois registres du symbolique, de l’imaginaire et du réel, comment, quand nous trouvons en face de nous, de l’autre côté du miroir, l’image de nos rivaux dans le désir de l’Autre, nous passons en tant qu’analysants par toutes les couleurs de l’amour, de la haine et de la jalousie, pour réussir à surmonter progressivement, ces relations de concurrence, relations imaginaires, visant la mort de l’autre.

 


A partir de ces relations imaginaires, avec l’aide de l’interprétation, ce qu’on appelle castration symbolique, peut s’effectuer. Quel sens donnerons nous à cette castration symbolique ? Pour le dire le plus simplement possible, c’est ce qui permet de séparer son désir du désir de l’Autre, désir auquel, en raison de la névrose, nous étions restés suspendus, où accrochés. Ce désir étant bien sur celui de la mère et secondairement celui du père.

Si nous reprenons cette question dans le texte freudien, nous pouvons traduire cet accès au symbolique qui a une fonction pacifiante, qui met un terme à ces luttes sans merci, comme un franchissement, un abandon des positions oedipiennes avec l’instauration de l’idéal du moi qui est une identification symbolique, identification que Lacan l’isolera plus tard sous le nom de « trait unaire ».

Pour démontrer en quoi ces soit disant nouvelles perspectives de l’analyse empêchent tout ce qui peut être obtenu de ces franchissements, donc le vrai travail de symbolisation de l’analyse, mais surtout pour mettre en évidence pourquoi ces improvisations ne sont pas souhaitables et même nocives, je vais développer ces trois points :

- La première analyse, celle de Freud, a-t-elle été, comme le prétendent ces internétistes, une analyse par écrit ?

- Quelles différences y a-t-il entre l’écrit et la parole et en quoi ce passage par l’écrit rend-il impossible ce qu’on appelle à proprement parler, une interprétation.

- Pourquoi l’analyste et l’analysant doivent-ils se rencontrer en chair et en os pour que l’expérience analytique puisse avoir lieu ? Je l’illustrerai de quelques exemples cliniques, ce qui nous donnera l’occasion de critiquer, de faire objection – tout au moins je l’espère, à d’autres soit disant progrès de l’analyse en ligne, le fait que la webcam ou les visiophones permettrait de se parler et de se voir par ordinateur interposé. Mais occupons nous d’abord, de l’analyse par mails, de l’analyse par écrit.

La première analyse

Parmi tous les arguments publicitaires que vous pouvez aisément trouver sur ces sites qui prônent la psychanalyse en ligne, je n’en ai retenu qu’un seul, celui qui soutient qu’elle a un illustre précurseur en la personne de Freud lui-même. Il y est affirmé que c’est par écrit, dans sa correspondance avec Fliess, qu’il aurait fait son analyse.

J’ai retenu cet argument justement parce qu’il n’est pas facile de s’inscrire en faux contre cette assertion. En effet dans un premier mouvement, on pense que ce publiciste a raison.

On ne peut nier que Freud éprouvait pour Fliess un intense amour de transfert – toute sa correspondance en témoigne – cependant ce petit chatouilleur de nez, comme l’avait prénommé Lacan, était-il pour autant mis en position d’analyste par Freud ?

En relisant les lettres que Freud lui adressait on peut tout à fait le contester. Il me semble que Fliess était le confident des progrès de son autoanalyse plus que son analyste. Je vous cite pour le démontrer quelques passages de ces lettres qui vont déjà nous introduire à la différence qu’il y a entre l’efficace d’une parole adressée à l’analyste et le fait de lui écrire. Dans la lettre 70, il lui écrit « Depuis quatre jours mon auto-analyse, que je considère comme indispensable à la compréhension de tout le problème, se poursuit dans mes rêves et m’a fourni les preuves et les renseignements les plus précieux… Ce qui me semble le plus difficile c’est d’exposer par écrit, le sujet est bien trop vaste. »

Il l’indique lui-même, le sujet est bien trop vaste, est-ce que sa pensée irait plus vite que sa plume ou bien pense-t-il déjà à ce qu’il va écrire de ces découvertes, non pas à Fliess, mais à ses futurs lecteurs, ceux qui liront son œuvre majeure, celle de l’Interprétation des rêves ? En tout cas ce n’est pas tellement à lui qu’il les raconte et ce n’est certainement pas Fliess qui est à même de les interpréter.

Freud donne cependant en confidence, à son compagnon de route, quelques indications sur ce qu’il a découvert avec notamment le souvenir qu’il a gardé d’avoir vu sa mère nue, au cours d’un voyage de Leipzig à Vienne. Souvenir auquel il attribue sa peur des voyages, qu’ailleurs il nomme sa phobie des chemins de fer.

Donc premier point, le sujet étant trop vaste, il n’écrit pas à Fliess tout ce qu’il a découvert, il garde pour lui notamment tous les rêves de transfert qu’il fait et qui se retrouveront presque tous regroupés sous le chapitre fort évocateur de Rêves absurdes dans l’interprétation des rêves. Il y est beaucoup question de désirs de mort éprouvés à l’égard du père mais aussi de la paranoïa de Fliess, de sa fausse science que Freud ne semblait pas ignorer tout au moins dans ses rêves, si ce n’est consciemment.

Fliess est l’objet de son transfert mais n’est pas son analyste. Ceux qui occupent cette place pourrait-on affirmer que ce sont ses analysants ? Je n’ose franchir ce pas mais quand même.

Un second passage de cette correspondance, démontre que Freud poursuit son analyse en parlant avec ses analysants, en concomitance avec eux. Dans la lettre 75, il écrit : « Mon auto-analyse reste toujours en plan. J’en ai maintenant compris la raison. C’est parce que je ne puis m’analyser moi-même qu’en me servant de connaissances objectivement acquises (comme pour un étranger). Une vraie auto-analyse est réellement impossible sans quoi il n’y aurait plus de maladie. Comme mes cas me posent encore certains autres problèmes, je me vois forcé d’arrêter ma propre analyse ».

Il ne peut donc que constater l’arrêt de sa propre analyse en relation avec celle de ses analysants. Ce constat semble en apparence relever d’une certaine mauvaise foi, Il faut qu’il s’occupe de ses analysants et donc il ne peut pas s’occuper de lui - mais dans les faits, ce lien est juste : c’est en parlant avec ses analysants, et en déchiffrant leurs symptômes, et non en écrivant à Fliess, qu’il peut, en fonction de ce qu’il a découvert, avec eux, en inférer quelque chose de sa propre position, qui est une position particulièrement scabreuse puisqu’il était lui même à la fois en position d’analysant et d’analyste, et ce dans le même temps.

Dans son lien avec ses analysants, quel pouvait alors être le rôle de Fliess ?

S’il lui avait été de quelque secours dans le déchiffrage de ses rêves et de ses symptômes, peut-être aurait-on pu rapprocher sa fonction d’un superviseur, de quelqu’un à qui on raconte, quand on est jeune analyste, les difficultés que l’on rencontre avec ses analysants, comment on se trouve pris dans leur histoire, et comment on peut arriver à s’en dégager.

Mais comme ce n’est pas le cas, je dirais qu’il était un accompagnant dans sa découverte de la psychanalyse, un compagnon de solitude, et que d’autre part cet accompagnement ne prenait la forme de l’écrit qu’entre deux congrès, puisque c’est ainsi qu’ils nommaient tous deux leurs rencontres pour discuter de vive voix de leurs travaux respectifs.

L’affirmation faite par ces risque-tout qui se disent encore analystes que cette psychanalyse première, celle de Freud, aurait été faite par écrit ne tient pas mais elle a l’intérêt de nous obliger à préciser la différence qu’il y a entre l’écrit et la parole.

L’écrit et la parole

Il faut partir de quelque chose qui paraît évident, une fois qu’on y a pensé, c’est que ce qui est écrit, on peut certes le lire, mais on ne peut pas l’entendre.

C’est donc ce qui fait obstacle à toute interprétation possible, tout au moins telle que Lacan la définit « A ce que vous entendez de signifiant, vous donnez une autre lecture que ce qu’il signifie ».

Il me semble que quand on lit au lieu d’entendre, on ne peut pas changer l’orthographe du mot, l’écrire autrement. Il n’y a pas, avec l’écrit, possibilité de faire entendre autre chose que ce qu’on écrit, pas de possibilité d’équivoque.

J’ai pris appui pour marquer cette différence sur ce que racontait Lacan à propos du discours de l’analyste qu’il a écrit avec quatre lettres reliées entre elles par des petites flèches. Il définit ce discours analytique comme une logique de l’action. Mais il rajoute aussitôt il faut que je vous le dise, parce que comme c’est écrit, vous ne pouvez pas l’entendre et il indique que « c’est en ça que l’écrit se différentie de la parole, qu’il faut y remettre de la parole et l’en beurrer sérieusement pour qu’il soit entendu. On peut écrire des tas de choses sans que ça parvienne à aucune oreille, c’est pourtant écrit. »

Cette définition de Lacan est intéressante parce qu’elle met bien en évidence que justement quand on parle on peut donner une autre lecture, parce qu’on peut l’entendre. Tandis que par écrit, alors qu’il s’agit pourtant de lecture, l’équivoque ne peut pas fonctionner.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais en essayant de formuler pourquoi installé confortablement sur le canapé de votre salon vous ne pourrez pas avec un écran d’ordinateur et quelques clics de souris faire une psychanalyse en ligne, nous sommes obligés en tant qu’analystes de nous poser des questions je dirais vitales sur la spécificité de l’expérience analytique et les conditions concrètes sans lesquelles elle ne peut avoir lieu.

Dans son grand texte inaugural « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Lacan rappelle le fait que la psychanalyse n’a qu’un médium, qu’un moyen d’action, celui de la parole.

Pour parler encore faut-il quelqu’un pour vous écouter, on ne peut faire une analyse en parlant aux murs ou en parlant tout seul. Il y faut un auditeur qui non seulement vous écoute mais également puisse vous répondre, cette écoute et cette réponse au débotté, si je puis dire, par surprise, exige donc cette présence effective de l’analysant et de l’analyste. On peut se parler et se parler pour de bon, même si ce n’est pas dans une position de réciprocité et que donc le « se parler » renvoie au sujet lui-même.

On voit déjà donc mieux où résident les différences entre une séance d’analyse et un rendez-vous internet. Ecrire n’est pas parler, lire n’est pas écouter et répondre à un mail n’est pas interpréter.

Mais qu’à cela ne tienne, comme on n’arrête pas le progrès, et bien, vous rétorqueront les tenants de cette néo-psychanalyse, vous pouvez installer chez vous une webcam ou un visiophone, et vous pourrez donc voir et surtout être vu tout à loisir par votre internétiste pendant que vous lui parlerez.

Je laisse de côté ce qu’implique cette vision instrumentalisée qui, me semble-t-il, ne peut qu’exalter l’exhibitionnisme de l’un des protagonistes ou le voyeurisme de l’autre et tomber dans le champ de la perversion.

Et je me contente d’aborder maintenant, dans cette optique, la troisième question qui nous sera fort utile pour avancer dans notre propos :

Pourquoi l’analyste et l’analysant doivent-ils se rencontrer en chair et en os pour que l’expérience analytique puisse avoir lieu ?

En chair et en os

Je vais introduire cette question par deux petits exemples cliniques qui vous indiquerons d’emblée où je veux en venir.

C’est tout d’abord l’histoire d’une première rencontre entre Reik, Théodore, de son prénom, et une jeune femme qui deviendra l’une de ses analysantes.

Elle vient donc le voir pour reprendre un travail analytique avec lui. A la fin de cette première séance, Reik ressent une certaine irritation mais se dépêche de penser à autre chose. Quand elle le rappelle deux jours après pour décider d’un autre rendez-vous, il a oublié jusqu’à son nom. Analysant cet oubli, il retrouve ce qui l’avait énervé. Au moment de partir, tout en lui demandant s’il acceptait de commencer ce travail, sans attendre sa réponse, elle avait rajouté que sans doute il lui conseillerait plutôt d’aller voir le docteur N., comme par hasard, l’un de ses éminents confrères, les mettant donc d’emblée, en concurrence, l’un avec l’autre. Ce faisant, elle lui avait jeté, écrit Reik, un regard narquois. Il y a deux jolies pages sur cette histoire, mais je la résumerai ainsi, pour mon propos, elle l’avait mis, dès cette première séance, au pied du mur de son désir, du désir du psychanalyste.

L’autre petite séquence clinique est celle d’une fin de séance avec l’acte du paiement. Je vous raconte, à cette occasion, un souvenir de ma propre analyse. Un jour, au moment de payer Lacan, de la main à la main, je laisse tomber un des billets par terre. Je me baisse pour le ramasser et le lui donner, et il me dit « excusez-moi ». Lacan était déjà très âgé, mais s’il avait pu, il se serait comporté comme un galant homme et aurait ramassé ce que j’avais laissé tomber. C’est tout au moins ce qu’impliquait sa réponse.

Cet acte manqué n’aurait jamais pu survenir et prendre une telle portée, s’il y avait eu, interposés entre l’analysant et l’analyste, une webcam ou un visiophone. Cette portée, je ne fais ici, que la suggérer, étant celle de pouvoir se compter comme une femme et ce par rapport à un homme et ce dans le registre du semblant de la mascarade phallique. Cette petite mise en scène n’étant pas dépourvue d’une certaine ironie aussi bien de ma part que de la sienne.

Mais cette nécessité de la présence réelle de l’analysant et de l’analyste peut également être justifiée par de nombreuses autres références aussi bien cliniques que théoriques.

J’en évoque quelques unes, si la présence « en chair et en os » de l’analyste est nécessaire c’est tout d’abord parce que, nous l’avons vu, elle est condition de la parole de l’analysant. Parmi ce qui doit être entendu, soulignons l’importance des trébuchements les plus « légiers », les achoppements de la parole, les silences éloquents. Elle est également nécessaire pour assurer ce que Lacan a appelé la scansion de la séance, la façon de l’interrompre au bon moment.

Elle est encore nécessaire parce que dans l’analyse, la relation imaginaire de vous à moi, dans la relation en miroir, a elle aussi son importance, puisque c’est par ces relations de rivalité avec le petit autre, l’objet rival, que l’accès au symbolique, par l’interprétation, peut être assuré.

Enfin si la présence corporelle de l’analyste est nécessaire – et il ne s’agit plus seulement de sa présence corporelle mais de sa présence réelle, c’est pour que l’analysant puisse venir y rencontrer, au plus intime de sa structure de sujet, le désir de l’analyste, désir qui vient occuper de par la magie du transfert, la place qu’avait joué dans sa névrose, le désir parental, celui que Lacan appelle désir de l’Autre avec un grand A.

Ce qui manque donc dans ces rencontres virtuelles, je dirais que c’est tout d’abord le silence de l’analyste, sa voix, en tant qu’elle est le support corporel de son interprétation, mais aussi et surtout cette présence réelle, énigmatique, autour de laquelle vient se heurter mais aussi se mettre en jeu le fantasme de l’analysant dans sa rencontre avec le désir de l’analyste.

Quelles peuvent être les conséquences de cette absence ?

Nous pouvons déjà en avoir une idée sur les listes de discussion consacrées à la psychanalyse. C’est avant tout le caractère immaîtrisable et totalement vain des explosions transférentielles, qu’elles soient d’amour ou de haine. Je suis sûre - il faudrait pouvoir en apporter quelques témoignages - que ces séances en ligne ne peuvent entraîner que d’imprévisibles, voire dangereux, acting out.

Or les analystes ne sont pas là pour jouer aux apprentis sorciers avec les symptômes de leurs analysants. Ces séances en ligne ne peuvent en effet que provoquer une culture intensive de la vie fantasmatique avec toute la violence qui lui est inhérente. Il n’y pas de à bon entendeur salut, pour y mettre un terme.

Reprenant ce que Lacan disait à propos de la coupure, de la scansion de chaque séance, je vous proposerais en guise de conclusion cette formule, avec la psychanalyse en ligne, l’analyste ne peut interrompre le discours pour accoucher de la parole. Il ne peut y avoir naissance de cette parole, mais une simple dérive du discours poursuivi jusqu’à l’infini.

novembre 2004

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lien avec un autre texte : Les sirènes de la psychanalyse par internet.

La question de la présence réelle de l'analyste y étant davantage développée.