A toutes celles qui ont accompagné Freud

sur les chemins de l’Inconscient

Liliane Fainsilber

(extrait de l'ouvrage "La place des femmes dans la psychanalyse")

 

 

 

 

Si les observations de Freud se lisent encore de nos jours comme des romans et "ne portent pour ainsi dire pas cette marque de sérieux propre aux écrits des savants" il n’y a à cela rien de surprenant puisque c’est toujours dans leurs petites histoires de famille que se trouvent cachées, pour les analysants, les causes de leurs symptômes.

Les vilains crapauds d’Emmy Von R.

C’est à propos d’Emmy que Freud évoque la dimension romanesque de toutes les premières observations de malades qu’il raconte dans les "Études sur l’hystérie".

Emmy (1) est une châtelaine, elle a des terres, des biens. Elle a épousé, très jeune, un homme beaucoup plus âgé qu’elle et qui, quelques années après, meurt brutalement. "La mort de son mari n’avait été suivie que de tourments et de tracas. La famille du mari qui s’était toujours opposée au mariage et s’était irritée de leur bonheur, insinuait maintenant qu’il avait été empoisonné par sa femme et voulait exiger une enquête". C’est donc cette jeune veuve de quarante ans qui vient voir Freud. Elle souffre de nombreux symptômes hystériques avec des hallucinations diverses surtout celles d’animaux dégoûtants, rats, serpents et crapauds gluants. Son histoire inaugure la clinique analytique, elle marque les premiers pas de l’invention de la psychanalyse. En effet, après l’histoire d’Anna O. racontée par Breuer, Freud relate, à son tour, celle d’Emmy, la première qu’il a choisie parmi ses patientes : "Le premier mai 1889, je fus appelé à donner mes soins à une dame d’environ quarante ans dont la maladie autant que la personnalité m’inspirèrent tant d’intérêt que je lui consacrai une grande partie de mon temps et que je pris à cœur de la guérir."

Freud écrit, avec les tourments de cette jeune veuve, une nouvelle version du conte de "La belle et la bête" dont les symboles sexuels sautent aux yeux, mais, pour Emmy, le conte finit mal, car jamais le vilain crapaud aimé de la princesse ne pourra se métamorphoser en Prince et les serpents de la tentation ne réussiront jamais à lui faire croquer la pomme. En effet, pour préserver la grande fortune de ses filles dont elle se trouvait être dépositaire, malgré les nombreuses occasions qui s’étaient présentées, elle n’accepta jamais de se remarier. Elle était pourtant fort séduisante. C’était en tout cas ce que pensait Freud.

La jeune fille au parapluie

Freud nous rapporte, dans l’une de ses précieuses petites notes des "Études sur l’hystérie", le cas d’une charmante et intelligente jeune fille - pour lui, elles l’étaient toutes - qu’il essayait d’hypnotiser en présence de son père, médecin (2). Il raconte dans cette très courte anecdote, que cette jeune fille marchait à tous petits pas, très courbée et titubait comme si elle avait été atteinte d’une maladie neurologique à localisation cérébelleuse. Un médecin consulté avait même pensé qu’il pouvait s’agir d’une "sclérose en plaques".

Malgré le diagnostic d’hystérie que Freud avait fermement posé, il n’avait pas réussi à utiliser pour elle son précieux talisman, le secret de déchiffrage de ses symptômes. Elle le tenait en échec. Elle arrivait donc à ses séances, toujours aussi chancelante, appuyée d’un côté sur un parapluie, de l’autre donnant le bras à son père.

Un peu vexé parce qu’elle mettait son savoir tout neuf en défaut, excédé par son absence de succès thérapeutique auprès de cette rebelle, Freud eut soudain un accès de mauvaise humeur et, pendant une de ces séances d’hypnose, il s’écria soudain : "Que votre parapluie se casse!". Comme dans le conte des trois souhaits, il avait dû exprimer ce vœu avant d’avoir le temps d’y penser et, à son grand étonnement, dès le lendemain, le parapluie de la jeune fille se cassait. Bien entendu, elle y avait mis du sien. "J’ignore, commente Freud, comment je fus assez bête pour essayer de suggestionner un parapluie!" Mais sa gentille patiente se chargea donc de réaliser son souhait : au cours d’une promenade, elle se mit à chanter de façon fort entraînante et, battant la mesure avec son parapluie, elle réussit enfin à le casser, en le heurtant très fort contre le sol.

Cependant, à la grande déception de Freud, elle continuait à chanceler de plus belle et surtout ne lui révélait pas plus, sous hypnose, les raisons et les mécanismes de ses symptômes hystériques. Il n’avait réussi, en tout et pour tout, qu’à établir une connexion entre l’apparition de ses troubles et la mort de celui qu’elle considérait comme son fiancé. Il lui avait en quelque sorte fait faux bond. Mais alors que les symptômes persistaient inchangés, il finit, un beau jour, par lui arracher une seule indication qui fut en quelque sorte fatale au traitement : "A peine eut-elle prononcé un mot, écrit Freud, qu’elle se tut et son père, assis derrière elle, se mit à sangloter amèrement. Je n’insistais pas davantage et je ne revis plus jamais ma malade."

Nous ne saurons donc jamais ce que Freud avait découvert des turpitudes ou des faiblesses de ce père mais l’important c’est ce point de butée qu’il rencontre pour la première fois.

Nous tombons donc de façon tout à fait inattendue et abrupte sur la question du trauma. Une séduction par le père était en effet, pour Freud, à ce moment - là, le pot aux roses du sexuel et de l’hystérie (3).

Toujours retrouvés au travers de toute son œuvre, quoi qu’on ait pu en dire, Freud n’a jamais abandonné ces deux termes du trauma et de la séduction même si cette dernière est ensuite relayée par le terme de fantasme. Mais en ce point inaugural de la psychanalyse, l’important est de bien souligner comment, accompagnant cette première rencontre du trauma, sous la forme de la séduction par le père, nous trouvons déjà les premières formulations théoriques de Freud sur la structure de chaque névrose en tant qu’elle s’organise autour de ce traumatisme psychique comme une perle névrotique autour de son petit grain de sable.

La belle Cécilia

Le roman d’amour de Freud et de Cécilia, tel qu’il peut être deviné entre les lignes des "Études sur l’hystérie", comparé à celui de Breuer et d’Anna O. (4) est certes beaucoup plus discret mais il n’en est pas moins passionné. De plus, pour une fois, c’est une histoire qui finit bien.

Cette belle, mystérieuse et intelligente Cécilia est, avec Anna, la première égérie de la psychanalyse. Elle mérite toute notre attention puisque c’est à cause d’elle que Freud et Breuer ont publié ensemble, en 1893, leur "Communication préliminaire aux études sur l’hystérie".

Dans l’une de ses lettres adressées à Fliess, parmi celles restées longtemps inédites, Freud appelle Cécilia, "sa prima donna" et son "seul maître ès hystérie". Alors que ce sont d’autres hystériques qui occupent le devant de la scène, Emma, Catharina, Lucy et les autres et nous ne retrouvons sa présence essentielle mais très discrète que dans quelques notes, toujours un peu en marge de ces premières "Études sur l’hystérie".

Freud ne nous présente donc pour la première fois sa passionaria que dans une toute petite note (5) : "De tous les cas que je décris ici, c’est ce dernier que j’ai le mieux étudié, j’ai pu y rassembler les preuves les plus convaincantes du mécanisme psychique des phénomènes hystériques décrits, malheureusement des raisons personnelles m’empêchent d’exposer tous les détails de cette observation".

Heureusement, malgré cette déclaration d’intention, il ne peut - c’est manifeste - résister au plaisir de nous raconter quelques-uns des brûlants secrets la concernant. Nous apprenons ainsi que depuis de nombreuses années elle est affectée d’une hystérie chronique avec de très nombreuses et très riches manifestations symptomatiques et notamment une très récalcitrante névralgie faciale. Nous apprenons aussi qu’après avoir réussi à l’arracher, non sans mal, aux mains de ses dentistes, puisque les dents avaient été tout d’abord incriminées, Freud la traitait sous hypnose. Par ce moyen, elle avait retrouvé, peu à peu, les traces de tous ses anciens traumatismes mais au prix d’épouvantables souffrances car ces retrouvailles étaient toujours accompagnées de terrifiantes hallucinations. Nous sommes en 1898 et Freud nomme cette forme particulière d’hystérie dont elle souffre d’un nom savant : "Psychose hystérique d’abolition".

A en perdre l’esprit

Nous ne savons rien des raisons de cette dénomination si ce n’est ce que nous en dit Breuer : Cécilia souffre d’une forme très grave d’hystérie et elle tombe dans un état de stupeur, une sorte de débilité passagère quand elle est accaparée par des représentations inconscientes. "L’activité mentale, écrit Breuer, ne cessait de diminuer et au bout de quelques jours, n’importe quel observateur profane aurait considéré la malade comme faible d’esprit".

Ce serait donc cette faiblesse d’esprit qui caractériserait la psychose hystérique d’abolition. Cependant cet état se révèle fugace car dès que, sous l’effet de l’hypnose, cette femme est libérée de la tutelle des représentations qui accaparent toute son énergie psychique, elle retrouve aussitôt non seulement tous ses esprits mais également tout son esprit ( 6) .

Une vraie Matahari

venue des pays de l’inconscient

Malgré cette forme particulière d’hystérie qui était accompagnée de nombreuses hallucinations et qui laissait cette patiente en quelque sorte abêtie ou hébétée, nous pouvons retrouver comment Freud reconnaît ses mérites et célèbre ses louanges: "C’est chez madame Cécilia M. que j’ai observé les plus beaux exemples de symbolisation et j’en puis dire qu’ils ont été les plus instructifs de tous les cas que j’ai traités". Elle devint ainsi, aux yeux de Freud et à nos yeux, la première reine des hystériques. Son prestige était grand car elle donna à Freud un très précieux talisman puisé aux sources mêmes du langage. Ce talisman, une fois en sa possession, permit à ce dernier d’inventer un moyen de guérison du symptôme par le simple pouvoir de la parole.

En effet, ce que Cécilia lui donna par amour, ce fut tout simplement le secret de fabrication du symptôme hystérique, le secret de sa "symbolisation déconcertée". Franchissant un pas de plus, avec les présents de Cécilia, Freud put alors repérer la façon dont le symptôme est fabriqué grâce au double sens des mots, soit comme un trait d’esprit soit comme un mauvais calembour, sans que celui qui en est l’auteur les reconnaisse pour tels tant qu’ils n’ont pas été interprétés.

Quelques pages plus loin (7), et cette fois-ci dans le texte même des "Études sur l’hystérie", l’inventeur de la psychanalyse, reconnaissant, s’acquitte gentiment de sa dette envers sa patiente. Cécilia sort de la clandestinité et il la nomme grand poète du symptôme : "Je n’ai pas réussi à trouver, écrit-il, chez aucune autre patiente, un emploi aussi poussé de la symbolisation. Madame Cécilia M. était, il est vrai, une femme remarquablement douée, en particulier pour les arts, don très développé qui l’avait amené à écrire de fort beaux poèmes".

Le symptôme, fleur du symbolique

En fait ce que Cécilia a appris à Freud, certes avec ses grands dons poétiques mais aussi avec sa très grande "complaisance somatique", c’est la façon dont elle inscrivait sur son corps - même, les expressions verbales les plus usuelles, les plus usées, en les prenant non seulement à la lettre mais en leur redonnant surtout une nouvelle jeunesse. Elle fabriquait en effet ses symptômes par "une régénération de leur sens". Toutes ces expressions, "il m’a fait battre le cœur", "il m’a donné un coup de sang", "j’en ai eu froid dans le dos", ou encore "les bras m’en sont tombés" reprennent donc leur poids de chair, de souffrance. Elles reprennent vie.

Pour illustrer son propos, Freud nous donne alors un exemple de cette symbolisation qui utilise si bien les voies de la complaisance somatique : "Lorsque Cécilia avait quinze ans, elle gardait le lit, sous la surveillance d’une grand-mère fort sévère, elle fut tout à coup saisie d’une douleur térébrante entre les deux yeux. Sa grand-mère l’avait regardée de façon si perçante que ce regard avait pénétré en vrille dans son cerveau."

Cependant, même si Cécilia était très douée pour la fabrication poétique de ses symptômes, c’est quand même Freud qui inventa la psychanalyse. En effet, à partir de ce tout premier repérage clinique concret du lien du symptôme au langage, il a su, lui, élaborer une toute première théorisation en posant deux hypothèses fondamentales concernant le mécanisme de la formation du symptôme hystérique :

1 - "L’hystérique redonne à ses innervations les plus fortes leur sens verbal primitif. Il s’agit d’une régénération de leur sens".

2 - "L’hystérique n’a peut-être pas pris le langage comme modèle mais a puisé aux mêmes sources que lui". Il pose donc l’hypothèse qu’il ne s’agit peut-être pas seulement d’une symbolisation, mais d’autre chose. Posons-nous la question. Quelles pourraient être ces sources du langage? Cette formule énigmatique est peut-être une des hypothèses les plus fondamentales de la psychanalyse.

"Aux sources mêmes du langage"

Nous pouvons avoir une idée de ces sources communes du langage et du symptôme en évoquant cette première Étrangère, cette Autre préhistorique que Freud a nommée dans "L’Esquisse d’une psychologie scientifique" (8). Ce champ qui se dessine du premier rapport à la mère est appelé par Freud : "Complexe d’Autrui". Cette première Autre est pour le petit nourrisson, celle qui lui est à la fois la plus indispensable pour sa survie, car Il est dépendant d’elle pour la satisfaction de ses besoins les plus élémentaires, mais également pour son entrée dans le monde du langage. Ce champ du "Nebenmensh", de l’Etranger a été, dans un effet d’après-coup, dégagé, articulé dans la structure, comme Réel, et nommé par Lacan : "Das Ding", "La Chose". C’est donc cette Chose qui constitue "les sources du langage"

Le nœud du symptôme

Cette "source du langage" repérée par l’intuition de Freud, cette première Étrangère, intervient donc comme un troisième terme nécessaire entre d’une part le symbolisme et d’autre part la complaisance somatique de l’hystérique. Ils réussissent ainsi, à eux trois, l’exploit de former le symptôme.

Nous retrouvons donc, même si c’est dans un effet d’après-coup, au nœud même de la formation du symptôme, les trois registres spécifiés par Lacan qui sont ceux du symbolique, de l’imaginaire et du réel :

- Le réel, comme cette source du langage, point de mystère.

- Le symbolisme, sous la forme de toutes ces locutions verbales qui donnent au sujet l’occasion ou le prétexte pour former le symptôme.

- L’imaginaire du corps qui fait don au symptôme de sa complaisance, qui lui prête ses organes ou ses appendices.

Voici le schéma de ces sources communes du langage et du symptôme tel qu’il se déduit du texte de Freud.

 

Quand ce sont les hystériques et non pas les psychotiques

qui souffrent de terrifiantes hallucinations

Cécilia était hantée sans doute les nuits de pleine lune par des images de diables et de sorcières. Emmy voyait surgir au détour des chemins des bêtes hideuses, rats, souris, serpents ou crapauds. Mais les plus spectaculaires de ces hallucinations hystériques sont incontestablement celles d’Anna O. telles qu’elles ont été décrites par Breuer. Alors qu’elle veillait son père malade, Anna "tomba dans un état de rêverie, et aperçut, comme sortant du mur, un serpent noir qui avançait vers le malade pour le mordre... Elle voulut mettre en fuite l’animal, mais resta comme paralysée, le bras droit endormi... En regardant ce bras, elle vit ses doigts se transformer en petits serpents à tête de mort".

Au cours d’une autre de ses hallucinations, elle vit que c’était son père lui-même qui avait une tête de mort. Cette vision avait surgit une première fois, quand un jour, elle avait rendu visite à l’une de ses tantes : "Elle avait aperçu dans la glace posée en face de la porte, un visage blême, non pas le sien, mais celui de son père, avec une tête de mort".

Breuer, dont Anna était la patiente, n’avait fait aucune tentative pour interpréter ses hallucinations. Il s’était contenté de faire ressurgir l’affect qui avait accompagné chacune de ces représentations. C’est Lacan qui en a donné une interprétation dans l’après-coup en prenant appui sur ce qu’écrivait Jones, à propos du serpent, sur le fait qu’il était un symbole du phallus. Tout en confirmant ce repérage il ajoute qu’il est certes symbole du phallus mais du phallus manquant et que de plus il n’est pas facile de savoir à qui il appartient. "...ce serpent n’est pas un symbole de la libido... Ce serpent n’est pas non plus, comme le professe Jones, le symbole du pénis, mais de la place où il manque" ( 9).

Mort du père ou la sienne. Phallus du père ou le sien (10). Ces hallucinations d’Anna surviennent au moment même où défaille, pour elle, la métaphore paternelle et où elle se trouve dans un état de très grande détresse, au moment où il s’agit pour elle d’affronter la mort réelle de son père.

Par ces deux hallucinations, celle des serpents et celle du père mort, nous voyons surgir les deux termes qui constituent la métaphore paternelle telle que Lacan l’a explicitement posée dans les "Écrits" (11). C’est un fait admis que la fonction du Nom-du-père mise en place par sa mort mythique instaure la loi de l’interdit de l’inceste. Mais ce qui est bien moins repéré c’est le fait que cette fonction du père symbolique dégage aussi, par contrecoup, au niveau de l’imaginaire, la signification du phallus telle que Lacan l’a énoncée comme faisant dépendre, dans un premier temps, l’émergence du désir du sujet du désir de la mère. C’est en effet sur ce désir de la mère que l’être humain prend appui avant de pouvoir s’en dégager, s’en échapper. et forger ainsi son propre désir par l’intervention bénéfique de cette même fonction du père.

Voici l’écriture que Lacan en propose, à partir de la formule même de la métaphore ou de "la substitution signifiante" :

 

Les deux beaux pendentifs de Cécilia

Nous trouvons, dans les "Études sur l’hystérie", une petite note extrêmement précieuse concernant les hallucinations hystériques de Cécilia (12). Freud décrit en effet ce qui les caractérise et donc les différencie des autres hallucinations, des hallucinations de la psychose, à savoir : le fait qu’elles soient sensibles aux interprétations de l’analyste.

"Un jour, nous raconte Freud, elle avait été poursuivie par une hallucination persistante dont la suppression avait réclamé beaucoup d’esprit (Witz). Elle nous voyait tous les deux, Breuer et moi, pendus - haut et court - à deux arbres du jardin. La veille, elle nous avait demandé un médicament que nous lui avions refusé...Furieuse, elle avait dû penser, "L’un est bien le pendant de l’autre!".

En déchiffrant cette hallucination comme une réalisation de désir - "Qu’ils aillent se faire pendre, tous les deux!" -, Freud nous donne ainsi un des plus beaux exemples d’interprétation dans sa qualité de trait d’esprit.

L’existence de ces hallucinations dans une structure hystérique pourtant incontestable pose également une autre question : la psychose hystérique existe-t-elle?

Lorsque Freud avait étudié les hallucinations très particulières de la "psychose hystérique" dans les deux manuscrits H et K, on peut se demander s’il ne pensait pas à sa belle Cécilia et à ses terribles hallucinations de diables et de sorcières. Ces deux manuscrits (13) ont en effet été écrits aux temps des "Études sur l’hystérie", puisque l’un est daté de 1895 et l’autre de 1896.

Une métapsychologie des hallucinations hystériques

Dans le premier manuscrit, le manuscrit H, Freud dissocie et même oppose l’hystérie classique avec conversion et ce qu’il appelle une psychose hystérique avec des manifestations hallucinatoires.

Dans l’hystérie classique, les représentations inconciliables sont rejetées par le moi. Elles sont donc détachées de la conscience et refoulées tandis que leurs affects sont déplacés et trouvent à s’exprimer dans le somatique, par conversion. Une douleur morale deviendra mal au cœur.

Dans le cas de la psychose hystérique, les représentations chassées reprennent le dessus, même si elles sont désagréables au moi. Elles ne se laissent pas maîtriser par lui, réussissent à échapper à la défense et font à nouveau irruption au niveau du conscient. C’est donc une révolte des représentations refoulées : "c’est la représentation chassée du conscient qui reprend le dessus. Le type en est l’accès hystérique et l’état secondaire".

Les représentations du délire paranoïaque reviennent bien, elles aussi, dans le conscient mais semblent venir du monde extérieur. Comme les représentations hystériques, elles sont désagréables au moi mais elles servent aussi à la défense, puisque le sujet ne se sent pas responsable de ce qui lui arrive. Ces représentations servent par exemple à nier un amour homosexuel inconciliable avec les intérêts du moi, en le transformant en délire de persécution.

Une odeur d’entremets brûlé,

l’hallucination hystérique de Lucy

Les mécanismes provoquant les hallucinations dans une structure hystérique et dans une psychose sont donc radicalement différents :

- Dans l’hystérie, les hallucinations et "l’état psychotique" surviennent lorsqu’il y a un véritable "état de subjugation du moi, une soumission du moi", par effondrement des systèmes de défense ou par force excessive des représentations intolérables.

C’est sans doute cette dernière - la force de la représentation intolérable - qui provoque l’hallucination olfactive de Lucy (14) . Cette jeune gouvernante qui s’occupait de deux petites filles, après la mort de leur mère, était tombée amoureuse de son patron. Elle avait consulté Freud parce qu’elle sentait une persistante odeur d’entremets brûlé qui fut ensuite remplacée par une non moins persistante odeur de cigare. Ce symptôme constituait la trace d’un événement traumatique, la perte d’un espoir, celui de voir son amour partagé. Une fois interprétée, cette hallucination avait disparu et il ne restait plus à cette jeune femme qu’à accepter de reprendre sa place, celle qu’elle partageait avec les autres domestiques de la maison. Elle ne deviendrait jamais la maîtresse des lieux, l’aimée, la préférée, comme cela arrive dans les romans d’amour quand les princes épousent des bergères.

- Tout autre est le mécanisme des hallucinations dans la psychose, la vraie psychose. Les représentations inconciliables ne sont pas refoulées mais projetées dans le monde extérieur. "Ce n’est pas moi, puisque c’est l’autre" se dit le psychotique. Ainsi s’instaurent les trois formes de délire décrits par Freud, érotomanie, persécution, jalousie.

Il est donc tout à fait intéressant de voir comment dans ce texte si précoce de 1895, Freud avait déjà réussi à déployer toute une métapsychologie de ces états appelés "Psychose hystérique". Mais qu’il semble qu’il décrit en fait sous ce nom les classiques attaques hystériques avec leur phase passionnelle et que ce sont donc ces dernières qu’il oppose de façon ferme et radicale aux mécanismes de la paranoïa. Ce que nous avons surtout à retenir de ces premiers essais de théorisation c’est le fait que les hallucinations peuvent accompagner un accès hystérique en tant que formes particulières de retour du refoulé.

En effet quand ces hallucinations surviennent c’est parce que le comité de censure est débordé. Elles arrivent donc en force et surtout sans prendre la peine de négocier avec le contre-investissement assuré par le moi qui a pour mission d’essayer de les contenir. Elles ne sont donc pas associées à une représentation de la défense pour fabriquer un vrai symptôme, c’est à dire une formation de compromis.

Ainsi, selon les premières formulations de Freud, quand au cours d’un accès hystérique surviennent des hallucinations c’est parce que ces représentations arrivent en contrebande. Elles n’ont pas eu le temps de demander un passeport pour entrer dans le champ de la conscience. Elles ne cessent que lorsqu’elles sont enfin en règle avec leur pays d’accueil. Elles disparaissent, au moment même où, interprétées, elles deviennent conscientes. L’hallucination de Cécilia cessa au moment même où Freud lui avait donné par son interprétation accès à son désir, celui de les envoyer se faire pendre ailleurs. Il en était de même pour l’hallucination de Lucy. Il ne lui était pas interdit d’éprouver des sentiments pour son patron. Elle était libre de l’aimer, même si cet amour devait rester secret.

Les premières interprétations de Freud

Madame Cécilia M. avait pu fabriquer, au moyen du langage, un de ses plus beaux symptômes: au cours d’un séjour dans une maison de santé, il surgit au moment d'un repas alors qu’elle devait être présentée à l’ensemble des pensionnaires et que donc le médecin de l’établissement était galamment venu lui offrir son bras. Elle fut tout à coup saisie d’une violente douleur au talon. Elle donnait, par ce symptôme, la démonstration éclatante qu’on ne pouvait compter sur elle, car elle "marchait aussi mal" qu’elle "présentait mal". C’est donc avec ce verbe allemand, "Aufstreten", qui veut dire tout à la fois "marcher mal" et "présenter mal" qu’elle avait construit sa petite mise en scène qui en disait long sur sa structure hystérique. Les équivoques signifiantes, celles qui font le succès des traits d’esprit, sont donc déjà utilisées par Freud à la fois pour interpréter les hallucinations hystériques de Cécilia et ses symptômes de conversion fort variés. Ils ont donc tous la même structure de langage, même s’ils n’obéissent pas tous aux mêmes modes de formation, et le fait que ces hallucinations soient sensibles à l’interprétation signe leur nature hystérique.

Avec son hallucination des pendentifs, ses défaillances au bras de ses médecins et le regard perçant de sa grand-mère, nous reconstituons, par bribes et par petits bouts, en notes et entre les lignes, la belle histoire hystérique de Cécilia. Freud n’a donc pas pu s’empêcher, malgré ce qu’il avait écrit, de nous faire partager sa passion pour elle, son étonnement et son admiration "pour la beauté intellectuelle" de ce travail de l’inconscient mis en jeu dans le moindre de ses symptômes.

Coups et blessures

De toutes les inventions symptomatiques de Cécilia, celle que Freud a sans doute le mieux étudiée est celle des arborescences de sa névralgie faciale. Elles sont en effet très révélatrices des méthodes utilisées par Freud pour mettre en perspective, en structure, tous les mécanismes de formation du symptôme autour du noyau pathogène.

Elle souffrait donc depuis de très nombreuses années d’une névralgie faciale extrêmement douloureuse et très invalidante. Sa première crise déclenchée quinze ans auparavant était survenue au cours de sa première grossesse. A l’occasion de chacune de ses crises, les dents accusées d’être la cause de ses douleurs étaient de ce fait condamnées à être arrachées. Au cours de l’un de ses multiples accès, Cécilia ayant épuisé la patience de tous ses dentistes et de tous ses médecins, donna sa chance à Freud et accepta enfin qu’il la traite sous hypnose. Il jeta, tout d’abord, un vigoureux interdit sur ses névralgies qui obéirent, comme par miracle, au doigt et à l’œil. Elle se le tinrent pour dit. Cependant, après ces premiers brillants succès thérapeutiques, d’autres symptômes firent bientôt leur apparition. Freud eut ainsi l’occasion de la traiter pendant trois ans. Il s’occupa d’elle matin et soir, tout comme l’avait fait Breuer avec Anna O.

Au cours de ces séances quotidiennes d’hypnose surgit enfin, accompagné d’hallucinations, de douleurs et de longues déclamations, "un événement du passé qui expliquait l’état d’âme éprouvé et qui pouvait avoir déterminé le symptôme actuel". Tout au long de ce travail extrêmement pénible pour tous les deux, Freud put alors déchiffrer le sens de cette si douloureuse névralgie faciale ou tout au moins quelques-uns de ses sens, puisque le symptôme est toujours très richement surdéterminé et toujours prêt à retrouver sa vitalité. En effet, un jour, en parlant de sa vie conjugale, mais nous n’en saurons pas plus, elle porta tout d’un coup la main à sa joue en éprouvant une violente douleur et s’écria : "C’est comme un coup reçu en plein visage!"

"La douleur et l’accès trouvèrent là leur point final. Pendant neuf (15) autres jours, elle retrouva beaucoup d’autres scènes où les offenses reprenaient le chemin de cette conversion".

Arrivés tous deux, avec cette gifle, tout près du noyau pathogène, Freud put remarquer que ce symptôme primaire ne s’était pas d’abord effectué par symbolisation mais par simple contiguïté de hasard :elle avait peut-être eu mal aux dents ce jour là. Cependant Freud souligne aussi sans l’expliciter davantage, sans l’exploiter plus, que ce premier accès de douleur était survenu alors qu’elle se trouvait être enceinte, au cours des premiers mois de sa première grossesse. Cette névralgie faciale exprimait donc peut-être aussi un désir d’enfant, un désir d’enfant persistant comme en témoigne également l’apparition de ce chiffre neuf, ces neufs jours, ces neufs séances.

La perle de l’hystérique

Freud utilise la névralgie faciale de Cécilia pour esquisser une première description topologique de la structuration des symptômes autour du trauma. Il trouve pour la décrire une métaphore usuelle, celle de l’huître fabriquant sa perle autour d’un grain de sable.

Il décrit l’organisation des symptômes en couches concentriques en prenant en compte trois éléments : une organisation par thèmes, une par ordre chronologique et une par des liens logiques (par association d’idées) (16).

Il y a donc tout d’abord un événement traumatique. C’est un noyau de souvenirs "où le facteur traumatisant a culminé". "Autour de ce noyau se trouve une quantité abondante de matériaux mnémoniques qu’il va falloir étudier à fond dans l’analyse en ordre triple".

1- Tous ces matériaux symptomatiques sont tout d’abord organisés en couches concentriques par thèmes.

Dans l’histoire d’Anna, c’est par exemple la série des troubles de l’audition ou de la soif ou encore de ses troubles de la parole, puisqu’elle avait perdu l’usage de sa langue maternelle, l’allemand, et ne pouvait plus parler ou lire qu’en anglais.

Dans l’histoire de Cécilia, autour du noyau pathogène, la première fois, le symptôme s’était constitué par contiguïté et non par symbolisation. Elle avait eu en effet, ce jour là, mal aux dents. Ensuite par des symbolisations successives, les symptômes firent perle autour de ce grain de sable. Mais au fil du temps, cette conversion somatique prit appui sur une locution verbale imagée que Freud finit par retrouver et qui mit fin à la névralgie rebelle: "ce fut comme un coup reçu en plein visage".

La superposition des thèmes, dans l’histoire de Cécilia, pourrait s’organiser ainsi, le thème donc de la névralgie faciale, le thème de sa douleur au talon mais aussi bien le thème de ses angoisses et de ses hallucinations à propos des diables et des sorcières.

2 - Freud décrit comment chacun de ces thèmes subit aussi la contrainte du temps : Anna avait progressivement reconstitué toute la chronologie des événements concernant la mort de son père, à partir de sa première hallucination, celle des petits serpents à tête de mort.

La névralgie faciale de Cécilia avait été nourrie par des offenses subies au cours des quinze dernières années écoulées à partir du trauma.

3 - Le troisième ordre d’organisation est celui des associations logiques qui traversent en zigzag, de façon "radiaire" les différentes couches que constituent les thèmes. Pour rejoindre le lac du sexuel, le gouffre du trauma - tout comme les petits ruisseaux font les grandes rivières - les associations logiques partent à chaque fois du point le plus extérieur. Ce point est celui qui concerne l’analyste, le point du transfert. Ces associations logiques rejoignent par une série de confluents, en s’associant les unes avec les autres, le réel traumatique, lieu de la répétition.

C’est donc avec ces trois éléments, thèmes, temps, liens logiques, s’organisant autour de ce point central du trauma, que Freud tente de décrire pour la première fois ce qu’il en est de la structure d’une névrose hystérique.

 

Pérennité du trauma

Au moment des "Études sur l’hystérie", en 1895, le trauma était, pour Freud, une expérience sexuelle précoce avec séduction de la part d’un adulte pervers.

Ce n’est qu’en 1897, au moment de son auto-analyse, qu’il a pu substituer à ce noyau pathogène de la séduction, l’Oedipe et la scène primitive interprétée en termes de pulsions partielles et donc selon les théories sexuelles infantiles. Ainsi, pour Cécilia, les signifiants oraux et sadiques de la pulsion se retrouvent dans son symptôme : C’était autour des dents, peut-être avec une faim de loup mais aussi avec des coups, des coups de dents, que s’organisait le symptôme de Cécilia et ceci pendant les tous premiers mois de sa première grossesse.

Au terme de sa vie consacrée à la psychanalyse, Freud décrit le symptôme comme un effet du complexe de castration. Dans son article de 1937, "Clivage du moi et mécanisme de défense", le trauma est désormais défini comme la découverte de l‘impensable castration de la mère et l’horreur que suscite cette découverte. On peut certes pour tenter d’y échapper se raccrocher momentanément au fait que le père, lui, a le phallus. On croit en lui. On croit même en Dieu. Mais du même coup, avec ces symptômes qui étouffent la haine du père, on peut aussi réussir à masquer, par les fantasmes de sa mort, la nécessité de sa castration. C’est ce dont souffrent aussi les analystes. Ils espèrent toujours en trouver "Au-moins-un" qui, par miracle, pourrait échapper à la castration. C’est de ce faux espoir que survivent les institutions analytiques qui ne tiennent que parce qu’elles se reconnaissent un chef qui assure ainsi la cohésion du groupe.

En ce temps des "Études sur l’hystérie"

Alors que Freud n’a pas encore donné à sa découverte le nom de Psychanalyse, avec Anna, Cécilia, Emmy, Lucy et toutes les autres, il a pourtant déjà repéré les mécanismes de formation du symptôme hystérique qui, étant déchiffré, cesse. Il a déjà ébauché une première théorisation de la structure de la névrose autour du trauma avec la métaphore de la perle de l’huître. Mais la question qui reste en suspens et qui le restera toujours pour lui est bien celle de rendre compte des différences fondamentales entre les névroses et les psychoses, puisque devant ces dernières, le psychanalyste en est réduit à rester coi : ses interprétations sont sans effet. Il s’appuie, pour tenter de résoudre cette difficulté, sur les mécanismes métapsychologiques différents des hallucinations hystériques et des hallucinations psychotiques.

Mais surtout au moment - même où Freud commence à nous parler de l’histoire clinique d’Emmy Von R. et qu’il indique donc que toutes ces histoires de malades peuvent se lire comme des romans, il ajoute de façon incidente une remarque qui a tout son intérêt :

".... un exposé détaillé des processus psychiques comme celui que l’on a coutume de trouver chez les romanciers, me permet, en n’employant qu’un petit nombre de formules psychologiques, d’acquérir quelques notions du déroulement d’une hystérie. Ces sortes d’observations doivent être jugées comme celles d’ordre psychiatrique mais ont sur elles un avantage : le rapport étroit qui existe entre l’histoire de la maladie et les symptômes morbides, rapports que nous recherchons vainement dans les biographies d’autres psychoses" (17).

Il a donc déjà repéré trois éléments différentiels qui spécifient le phénomène psychotique : le mécanisme - même des hallucinations comme étant des représentations inconciliables qui, rejetées par le moi, reviennent modifiées mais du monde extérieur, l’impossibilité de les faire cesser par l’interprétation et le fait aussi que ces symptômes psychotiques sont en quelque sorte en rupture de ban, coupés de l’histoire familiale d’un sujet et ne peuvent pas, par le travail de l’analyse, être mis en continuité avec elle pour y retrouver leur place.

Extraits du livre

"La place des femmes dans la psychanalyse"

L'Harmattan, 1996.

Notes

1 - Op. cit., p.35.

2 - Op. cit., p.78.

3 - il ne savait pas encore que c'était aussi le pot aux roses du sexuel.

4 - L. Fainsilber, "les noirs serpents d'Anna O.", Eloge de l'hystérie masculine, L'Harmattan, 1996.

5 - S. Freud, Etudes sur l'hystérie, p. 53.

6 - Pour nous en convaincre Breuer indique qu'elle était alors capable de jouer deux parties d'échec à la fois.

7 - Op. cit., p. 140 à 145.

8 - S. Freud, "Esquisse d'une psychologie scientifique", Naissance de la psychanalyse, p. 348, 349. ( L'esquisse a été envoyée à Fliess en 1895 et les Etudes sur l'Hystérie ont été publiées la même année).

9 - J. Lacan, "sur la théorie du symbolisme d'Ernest Jones", Ecrits, Seuil.

10 - Ces serpents dansent certes au bout des doigts d' Anna mais le phallus "même s'il peut faire l'envie du sujet, toute femme qu'elle est, ne surgit si importunément que d'être bel et bien là au présent... dans le lit où il clabote avec le mourant". Op.cit, p.702.

11 - J. Lacan, "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose", Ecrits, Seuil, p.145. Voir aussi les deux chapitres du présent ouvrage consacrés aux effets de la métaphore paternelle , "L'embarquement pour Cythère", et "sous le signe de la tromperie de l'amour".

12 - S. Freud, Op. cit., p. 145.

13 - S. Freud, Naissance de la psychanalyse, p.98, p. 129.

14 - Op. cit., p.83.

15 - Noter l'importance du chiffre neuf pour repérer les fantasmes de grossesse tel que Freud le souligne à propos de l'histoire du peintre Christophe Haitzmann.

16 - Op. Cit., p.233, 234.

17 - Op. cit. p.128.

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