“Tous les parfums de l'Arabie ..."

Les femmes aussi rêvent de la mort de leur père

Dans l’inconscient, nous ne sommes, tous, qu’une bande d’assassins. Mais en toute bonne logique, celle de l’Oedipe, les femmes doivent rêver d’assassiner leur mère et les hommes leur père.

En effet au temps où Freud découvrait le complexe d’Œdipe, du même pas que ses analysants, c’était l’apanage des petits Œdipe de rencontrer un jour Laïos, leur père, à une croisée des chemins et de lui régler son compte.

Cette mauvaise rencontre obligée était épargnée à la petite fille. Elle avait comme autre destin celui d’avoir à détester sa mère, en tant qu’elle était sa dangereuse rivale auprès de son père.

Lady Macbeth, un modèle ?

Pourtant les faits, les faits cliniques démontrent que les femmes aussi rêvent de la mort de leur père. Comme Lady Macbeth, elles aussi peuvent avoir du sang sur les mains.

“Toujours cette odeur de sang ...Tous les parfums de l’Arabie ne rendront pas suave cette petite main... ! ”, soupire Lady Macbeth et elle revient toutes les nuits, dans ses rêves, sur les lieux de son crime.

Certes c’est son mari qui a assassiné le Roi Duncan, mais c’est elle qui a armé sa main et, selon son propre aveu, si la victime n’avait pas ressemblé, dans son sommeil, à son père, elle aurait, elle-même, porté les coups.

J’ai emprunté le premier rêve à Abraham. C’est un rêve de mégalomanie urinaire, très proche du rêve de Freud, le rêve dit du W.C de campagne. Il y a cependant une différence entre ces deux rêves, puisque Freud noie les parisiens sous les flots d’une rivière et Charcot devait être parmi les victimes, puisqu’il rêvait ainsi, par le pouvoir magique du flot urinaire de nettoyer les écuries d’Augias de la névrose, tandis que cette analysante noie tous les membres de sa famille dans un lac.

Voici le texte de ce rêve, tel qu’il est rapporté par Abraham dans son article "La valorisation narcissique des excrétions dans le rêve et la névrose » (2 ) :

“Je suis assise dans un fauteuil d’osier contre le mur d’une maison. La maison est proche d’un grand lac. La chaise est à proximité de l’eau. En plus des bateaux, de nombreuses personnes nagent dans le lac. Dans un bateau je vois deux hommes, l’un plus âgé et l’autre plus jeune. Tandis que le bateau vient vers moi, le vent se lève brusquement et il se forme une grande vague sur le lac, juste derrière le bateau. Elle engloutit le bateau et ses occupants. Les gens qui nageaient sont immergés. Seule une femme se maintient au dessus de l’eau, se rapproche de moi et tente d’attraper ma chaise. Je pense que je pourrais lui tendre une jambe mais j’éprouve aussi peu de pitié pour cette femme que pour les autres malheureux et je ne fais rien pour son sauvetage”. Abraham n’insiste pas sur les raisons qui font souhaiter, à cette analysante, la mort de tous les siens mais souligne le fait que “les rêves où le flot d’urines a des effets puissants s’observent très souvent chez les femmes ayant un complexe de virilité très accusé”.

Cette remarque nous permet déjà de bien repérer ce qui est toujours en cause, dans la structure d’une névrose obsessionnelle féminine, à savoir que, dans leur désir maintenu d’être l’objet phallique de leur mère, le père, les frères, tous les hommes, sont des objets rivaux et c’est à ce titre, qu’ils doivent disparaître.

Mais dans ce rêve de désir de mort, désir de mort à l’égard de la mère, comme objet aimé mais qui déçoit et désir de mort, à l’égard du père, comme objet rival, nous voyons apparaître, en outre, le terme, le signifiant, “sauvetage”.

Quand on rêve de sauver son père

d’une noyade certaine

Donc ce terme de sauvetage mérite d’être retenu, en raison de toutes les équivalences symboliques du verbe sauver : donner un enfant, recevoir un enfant ou encore épargner quelqu’un, lui laisser la vie sauve. C’est ainsi que les fantasmes de mort du père se trouvent, de fait, étroitement liés à des fantasmes de grossesse. C’est ce que révélait, notamment, le rêve de noyade, rapporté par Freud, dans son texte, “Rêve et télépathie” (3). Dans ce rêve, une femme tendait en vain la main à un homme inconnu dont la tête émergeait à peine de l’écume. Le désir de la mort du père qui s’y exprimait se camouflait sous le désir de le sauver.

Ce rêve avait été raconté à Freud par l’une de ses correspondantes qui lui demandait de l’en délivrer, car c’était un rêve à répétition. Elle lui expliquait dans sa missive qu’il la poursuivait comme un fantôme et surtout qu’il était accompagné très fréquemment de chutes. Elle tombait de son lit et s’était déjà blessée plusieurs fois dans le feu de l’action de son rêve.

Il y a au milieu du texte de son rêve, un beau symbole phallique, un palmier.

Voici son contenu manifeste

« Je vois une langue de terre entourée d’eau. Les vagues sont projetées par la houle puis tirées en arrière. Sur la langue de terre se trouve un palmier, qui est un peu courbé vers l’eau. Une femme entoure d’un bras le tronc du palmier et se penche très profond vers l’eau où un homme tente de gagner la terre. A la fin, elle s’étend sur le sol, s’accroche très solidement de la main gauche au palmier et tend aussi loin que possible sa main droite à l’homme dans l’eau, sans l’atteindre. C’est là que je tombe du lit et je m’éveille. »

Il est vrai que Freud interprète ce rêve comme un typique rêve de naissance, sans évoquer ce registre du désir de vengeance à l’égard du père. Il est plus probant dans le premier rêve.

Je risque donc cette hypothèse,

Ces deux rêves de femmes, l’une hystérique, la correspondante de Freud, l’autre obsessionnelle, l’analysante d’Abraham, mettant en scène des fantasmes de sauvetage ou de non sauvetage, sont donc des rêves de mort du père mais de quel père ?

Pour préciser cette question, prenons appui sur le petit tableau que nous a donné Lacan concernant les trois fonctions du père, tel qu’on peut le reconstituer.


Par rapport à ce schéma (4), est-ce que nous ne pouvons pas déjà repérer que, dans le premier rêve, celui du lac, le désir de mort de cette analysante était lié à la frustration imaginaire d’un objet réel. Frustration de l’organe en tant que tel, frustration liée à son absence de pénis. C’était donc la fonction du père symbolique, en tant qu’agent d’une frustration imaginaire, qui était en cause.

Dans le second rêve de noyade, qui est en même temps un fantasme de grossesse, c’est la fonction du père imaginaire qui est mise en exercice. C’est de lui, en effet, que dépend la privation réelle de cet objet symbolique que devient l’enfant attendu du père.

C’est avec le second rêve de Dora (5), que nous pourrons peut-être mettre en évidence, la troisième fonction du père, celle du père réel.

Après la promenade au bord du lac

C’est avec un rêve bien connu des analystes, le deuxième rêve de Dora, qui est lui aussi un rêve de mort du père, que je voudrais dessiner la fonction du Père réel, celui qui préside à la castration symbolique du sujet. Ce rêve met en scène, pour Dora, un fantasme de défloration. Elle raconte :

“Je me promène dans une ville étrangère que je ne connais pas, je vois des rues et des places qui me sont étrangères. Dora, dans le fragment de ce rêve, est identifiée à son adorateur parti à l’étranger. “J’entre ensuite, dit-elle, dans une maison où j’habite, je vais dans ma chambre et j’y trouve une lettre de maman. Elle écrit que, comme j’étais sortie à l’insu de mes parents, elle n’avait pas voulu m’informer que papa était tombé malade. “Maintenant il est mort et si tu veux tu peux venir”. Ce fragment correspond donc à la réalisation de son désir concernant la mort de son père. Il se poursuit par l’exploration anatomique du corps d’une femme: “Ensuite je vois, devant moi, une épaisse forêt dans laquelle je pénètre et je questionne un homme que j’y rencontre ...”. La veille de ce rêve, quelqu’un avait porté un toast à la santé de son père. Justement, elle était un peu inquiète pour lui. Elle le trouvait fatigué.

Le thème de la lettre renvoie aussi à la lettre de Dora écrite pour ses parents où elle disait souhaiter mettre fin à ses jours. Mais elle renvoie aussi au propre désir de suicide du père.

Ce thème évoque aussi, comme pour les deux autres rêves, un fantasme de sauvetage. Cette lettre de Dora était, en effet, un appel au secours, elle souhaitait être sauvée par son père, être délivrée de ses désirs de mort. Par ce père, qui avait été sauvé, lui- même, par madame K. de ses désirs de suicide.

Ce fantasme de sauvetage peut être aussi interprété comme un fantasme de grossesse. Ceci est confirmé dans le récit : la lettre de Dora, écrite à ses parents, double, en effet, la lettre de la gouvernante. Vous vous en souvenez, cette dernière avait écrit aux siens pour leur dire qu’elle avait été subornée par Monsieur K. et craignait, dès lors, d’être enceinte. Elle avait mis Dora dans la confidence.

Ce rêve exprime, avant tout, les désirs de vengeance de Dora à l’égard de son père, de Monsieur K. et de Freud qui, tous trois, à des titres divers, l’avait profondément trahie.

Désir de vengeance à l’égard de son père qui avait, en effet, préféré croire Monsieur K : celui-ci pour se disculper d’avoir fait à Dora une déclaration d’amour, avait préféré accuser la jeune fille. Il avait suggéré que s’intéressant beaucoup aux choses sexuelles, elle avait fort bien pu inventer toute la scène. Mais Dora souhaitait tout autant se venger de Monsieur K. et de Freud : elle leur donnait, dans son rêve, à tous les trois congé. Elle les congédiait.

Mais qui était, en fait, le père de Dora?

Freud le décrivait en termes élogieux : ils étaient du même bord. ”A l’époque où j’entrepris le traitement de la jeune fille, son père approchait de la cinquantaine. C’était un homme d’une grande activité et d’un talent peu commun, grand industriel, jouissant d’une très belle situation matérielle”. Il y avait une très grande tendresse entre le père et sa fille. “Cette tendresse avait été accrue depuis l’âge de six ans par les nombreuses et graves maladies du père”. Notamment une affection tuberculeuse et syphilitique pour compléter le tableau. Freud vit pour la première fois le père de Dora à l’occasion “d’un accès de confusion mentale, suivi de phénomènes paralytiques et de troubles psychiques légers”. C’est Monsieur K, en personne, qui conseilla à son ami de venir voir Freud pour le consulter. Ce dernier entreprit aussitôt un “énergique” traitement antisyphilitique qui fut efficace. ”C’est probablement, écrit-il, du fait de cette heureuse intervention - il l’avait sauvé - que le père me présenta, quatre ans plus tard, sa fille nettement névrosée et que, deux ans plus tard, il me la confia en vue d’un traitement psychothérapique”. Rappelons en quelles circonstances :

Les parents furent un jour effrayés par une lettre qu’ils avaient trouvée dans ou sur le secrétaire de la jeune fille, lettre dans laquelle elle leur faisait ses adieux - elle leur donnait déjà congé - disant ne plus pouvoir supporter la vie”. Lorsqu’un jour, après une discussion insignifiante entre le père et la fille, elle eut un évanouissement, duquel elle garda de l’amnésie, il décida, malgré la résistance qu’elle opposa, de la faire soigner par moi”.

La petite note que Freud rajoute en marge du texte (6) , à propos de cet évanouissement est, elle aussi, bien éclairante : “Je crois, écrit Freud, que, lors de cette crise, on put aussi observer des convulsions et un état délirant”.

Bien sûr Freud n’avait pas encore écrit “Dostoïevski et le parricide” (7) et il n’avait pas encore fait le lien de la crise d’épilepsie avec les désirs de mort à l’égard du père mais c’est intéressant de les trouver déjà là dans l’après-coup, à propos de l’attaque hystérique de Dora inaugurale de son analyse.

Pour revenir au rêve de Dora, concernant les désirs de mort à l’égard de son père, pour pouvoir lui donner toute sa portée et surtout, dégager la fonction du père réel de Dora, il faut le référer, non plus au quatuor classique, très souvent décrit, composé de Dora, Monsieur K., son père et Madame K, mais à un sextuor, en redonnant, d’une part, toute sa place à la mère qui a été un peu trop vite jetée aux oubliettes, en insistant, d’autre part, sur l’importance du personnage de la gouvernante des enfants K.. Gouvernante que Monsieur K avait également courtisée en même temps que Dora et qui avait d’ailleurs obtenu ses faveurs.

Et la mère de Dora?

Le portrait de la mère de Dora, brossé par Freud, est sans aucune mansuétude. “Je n’ai pas connu la mère de Dora, indique Freud, d’après les renseignements fournis par son père et par Dora, je fus amené à me la représenter comme une femme peu instruite et surtout inintelligente qui avait concentré, surtout depuis la maladie de son mari et la désunion qui s’ensuivit, tout son intérêt sur le ménage”. Il est intéressant de voir comment, sans s’y attarder plus, Freud relie cette “psychose de la ménagère” à l’impuissance du mari.

Mais Freud n’aurait-il pas un peu trop vite entériné les assertions de Dora concernant ses liens à sa mère ? ”Les rapports entre la mère et la fille étaient, depuis des années, très peu affectueux. La fille ne prêtait aucune attention à sa mère, la critiquait durement et s’était complètement dérobée à son influence”.

Ce qui permet de le supposer c’est ce que rajoute Freud, tout aussitôt, le fait que “le frère unique de la jeune fille, plus âgé qu’elle d’un an et demi, avait jadis été le modèle auquel son amour -propre aspirait à ressembler”. Ce fils était le préféré de sa mère. Pour être l’objet désiré par elle, elle s’était identifiée à lui. Son rôle avait donc été décisif dans la structuration de la névrose de Dora, dans le maintien de sa position hystérique.

Moeurs ancillaires

Concernant le sixième personnage, celui de la Gouvernante, on peut se demander si les préjugés de Freud, sans doute liés à ceux de son époque, peut-être même préjugés de classe, concernant la domesticité, ne l’ont pas empêché de faire une juste interprétation de la rancune de Dora envers Monsieur K. Il avait pourtant bien repéré que la phrase prononcée par Monsieur K: “Vous savez bien que ma femme n’est rien pour moi”, dite à Dora et à la gouvernante, avait été la raison de la gifle, mais il l’a interprétée un peu à côté. Il ne pouvait sans doute penser que Dora était tout simplement jalouse de la gouvernante qui avait eu les faveurs de son maître. Au lieu de dire à Dora “Il vous a traitée comme une gouvernante”, il aurait beaucoup mieux fait de lui dire “Il vous a trompée avec la gouvernante”. Cette interprétation n’aurait sans doute rien changé pour monsieur K. mais Freud, lui, aurait sauvé sa mise et pu poursuivre l’analyse, en quittant le trio viril maléfique qu’il constituait avec le père de Dora et Monsieur K.

Les trois pères de Dora

Dans ce rêve, nous les retrouvons : Le père symbolique est celui qui est présent dans le questionnement de Dora au sujet de sa propre féminité et de celle de Madame K.. La fonction de ce père symbolique est, sans nul doute, mise en scène par cet homme qu’elle rencontre dans la forêt et auquel elle demande son chemin. Le père imaginaire est évoqué, lui, par les fantasmes de sauvetage et de grossesse de Dora. Mais ce rêve ouvre surtout la question de la fonction du père réel dans l’analyse, si cette fonction assure, pour une femme, tout à la fois la sortie de l’Oedipe et la fin de l’analyse.

C’est à partir des désirs de mort à l’égard du père, non pas comme un objet rival, comme objet de haine, mais comme objet aimé, désirs de mort liés à la déception, à la trahison, au dépit, que s’effectue la transformation de l’amour en identification. Identification spécifique qui marque la sortie de l’Oedipe. Identification aux insignes du père que Freud appelle Idéal du moi. Identification qui a, pour Lacan, une fonction “normativante” et ”typifiante” quant au sexe (8). Plus tard, Lacan aurait dit, de cette identification au père, qu’elle permet à une femme de s’inscrire dans la fonction phallique, comme être sexué.

Tout comme pour le garçon, c’est ce que j’ai essayé de préciser, cette identification terminale de l’Oedipe est donc bien liée, aussi, aux désirs de mort à l’égard du père. Mais pour le garçon, il s’agit, en principe, de désirs de mort à l’encontre d’un père haï pour la fille, de désirs de mort à l’égard d’un père aimé, trop aimé et qui vous a trahie. Une autre question se pose qui reste encore pour moi très énigmatique et, pour tout dire, irrésolue : ne pourrait-on pas nouer ensemble, d’un même mouvement, à la fin de l’Oedipe, les trois morts du père : la mort symbolique du père réel, la mort imaginaire du père symbolique et la mort réelle du père imaginaire? Ce sont ces trois morts qui constitueraient en quelque sorte le garant de cette sortie difficile, de cette mauvaise passe de l’Oedipe.

Freud avait beaucoup de filles, notamment Anna, celle qu’à la fin de sa vie, il appelait son Antigone. Comment aurait-il pu penser que sa fille pût nourrir des désirs de mort à son égard ?

Notes

1- Shakespeare, Macbeth.

2- K. Abraham, Œuvres complètes, tome II, p.97.

3- S. Freud, « Rêve et télépathie », Résultats, idées, problèmes, vol.II, PUF.

4- J. Lacan, séminaire La relation d’objet. séance du 12 décembre 58

5- S. Freud, Cinq Psychanalyses, p. 69.

6- J. Lacan, Séminaire des Formations de l’inconscient. 15 janvier 58.

 

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