Un amour si parfait

Annik Salamon

 

 

 

Il était une fois, perdue dans la forêt, une petite princesse, qui se désolait d'être séparée, par sa faute, de ceux qu'elle aimait: son père, sa puissante bienfaitrice et son petit compagnon, le chat Beau Minon. Elle fit la rencontre d'une très vieille tortue qui lui proposa, en ces termes, de lui faire parcourir un très difficile chemin : "Si tu veux te mettre sous ma garde, si tu as le courage de monter sur mon dos, de ne pas descendre pendant six mois et de ne pas m'adresser une seule question jusqu'au terme de notre voyage, je te mènerai dans un endroit où tout te sera révélé".
Après beaucoup d'aventures, le conte trouvera sa fin dans le double mariage du papa avec la fée, et de Blondine avec Beau Minon, devenu le prince Parfait.

Vous avez peut être reconnu dans ces lignes un petit conte de la Comtesse de Ségur. Il va me servir d'introduction pour parler de la névrose obsessionnelle chez la femme. De ses aspects si divers et parfois si déconcertants, je vais essayer de repérer, chez trois femmes que nous connaissons par l'intermédiaire d'écrits, la perfection comme idéal inatteignable et l'oeuvre comme création symptomatique. Restera à ouvrir, comme piste de travail, la question de la position féminine dans son désir et sa jouissance possible, par rapport à la religion, "névrose obsessionnelle à caractère universel", selon le terme de Freud.

Les contes écrits par Sophie de Ségur pour ses petits enfants sont comme les récits d'un voyage initiatique. Le héros, le plus souvent un enfant, est dans une configuration oedipienne particulière, dominée par un personnage maternel tout puissant.
Sophie, fille du Comte Rostopchine, ancien gouverneur de Moscou, a été tendrement aimée par son père qui lui offrit le château et le domaine, en Normandie, où elle situera le décor des Petites Filles Modèles et de ses autres récits. Sa mère, convertie à la religion catholique, était une femme rigide et intolérante, dont elle admire le courage et la rigueur. Avec son époux, le Comte Eugène de Ségur, elle a engendré neuf enfants. C'était elle qui régnait sur les destinées familiales. Elle a aussi engendré, seule, tout un monde à travers ses récits, où le désir à l'horizon est du côté de la perfection. On atteint le paradis par des chemins caillouteux et semés d'obstacles où la dimension de l'exploit est présente à chaque épreuve.
L'exploit ne consiste pas à conquérir des mondes nouveaux ou de belles princesses, il consiste,par ses mérites, à sauver la vie de sa mère ou à rétablir ses proches dans leur dignité. Dans les histoires de Sophie, les mariages qui en marquent la fin sont toujours des
mariages où on reste en famille. Les filles de Blondine sont le portrait de leur mère et les garçons ressemblent au prince Parfait, leur père, ce qui permet de prévoir des tas et des tas d'aventures~ toutes semblables en leur répétition.
L'aventure, pour Sophie de Ségur, se terminera sous le nom de Soeur Marie Françoise du Saint Sacrement. Son coeur embaumé sera réuni au coeur, également embaumé, de son fils, Monseigneur de son état, dans un couvent. Ainsi mère et fils sont éternellement réunis.

Le chemin, dans sa réalité cahoteuse comme dans sa métaphore initiatique, est au coeur de la vie et l'oeuvre de Thérèsa de Ahumada y Cepeda, petite fille d'un juif converti et née près d'Avila, en 1515, d'une très pieuse dame, férue de romans de chevalerie, et d'un père également dévôt.
A sept ans déjà, petite fille exaltée, elle part avec son frère itau pays des Maures, en mendiant pour l'amour de Dieu, afin qu'on nous décapite là bas". Il s'agit pour elle d'aller "jouir de Dieu".
Après des années d'hésitations, entre vie conventuelle et vie mondaine, c'est dans la lecture de Saint Augustin, pécheur converti, et à la vue d'une représentation du Christ souffrant, qu'elle va mettre en oeuvre son désir de perfection, "afin, dit elle, de contenter le Seigneur en toutes choses".
Ce désir se vit pour elle dans la plus grande contradiction. Voulant prier et ne le pouvant pas, retirée du monde et en même temps au coeur de la vie sociale d'Avila, elle cherchera toute sa vie la caution de l'Eglise. Dans un Occident chrétien et divisé où l'Inquisition est toujours prête à traquer le Démon jusque dans les visions des nonnes, Thérèse choisit de réformer son Ordre, les Carmélites, au moyen d'une adresse personnelle à Dieu : l'oraison. Il s'agit de se rendre aveugle,sourd et muet, ne rien penser, afin de fixer son regard sur Dieu, "dans un commerce intime où l'on s'entretient seul à seul, souvent, avec ce Dieu dont on se sait aimé".
Au début de son expérience mystique, elle demande conseil. Elle en reçoit de très curieux, par exemple : "renoncer aux plaisirs et aux régals de Dieu", ou encore "se signer et faire la nique pour chasser le démon". On voit que la dimension de l'insulte n'est pas absente.
Les buts qu'elle se fixe sont doubles : sauver les âmes et fonder de nouveaux couvents.
Les âmes à faire naître par le baptême sont légion en Europe et surtout dans le Nouveau Monde. La tâche confine à l'exploit !
Quant à l'autorisation de fonder ses propres couvents, les Carmélites déchaussées, où l'on pratiquerait la prière dans le silence, la pauvreté et la solitude, elle va tout mettre en oeuvre pour l'arracher aux autorités, car, pour elle, il n'est pas question de sortir de l'Eglise et d'entrer en rébellion. Elle veut plutôt faire plier, amener à ses vues, tous ces autres à qui elle s'oppose, ses confesseurs,ses supérieurs, les Jésuites, les évêques,les Provinciaux de l'Ordre, jusqu'au Pape de qui elle veut recevoir cette autorisation. A partir de là, à 51 ans, commence une sorte de cheminement, cavalcade plutôt,de fondation en fondation, avec les négociations qui s'imposent, l'achat des terrains, les travaux à surveiller, les aménagements, etc. A chaque couvent établi, elle repart, son esprit
occupé à préparer le suivant. Ce n'est pas chez elle insatisfaction, mais bien accumulation, encore un, encore un, encore un. A cette sorte d'engendrement sans fin, jusqu'à la mort, cette recherche jamais terminée, on trouve un très bel écho dans un dessin célèbre de Saint Jean de la Croix. Il y illustre la montée vers la montagne "grasse et crémée dans laquelle il a plu à Dieu d'habiter", il jalonne ses chemins de tous les renoncements, le goût, la liberté, la science, ou bien les joies, les consolations, le savoir, tout y est pointé d'un "ni ça, ni ça, ni ça". Au milieu du chemin, un mot "rien". Puis le chemin se perd "il n'y a point de chemin par ici parce qu'il n'y a point de loi pour le Juste", et encore "Depuis que je me suis mis en rien, je trouve que rien ne me manque".


Le rien n'implique pas le pas de jouissance. C'est en contemplant le corps souffrant du Christ que Thérèse a commencé sa carrière. Le fait que Thérèse d'Avila se présente à nous plutôt comme une obsessionnelle, n'empêche pas de considérer la présence d'une parcelle hystérique, ce noyau de toutes les formes de névroses.
Le corps de Thérèse est en effet le lieu où vient s'inscrire son rapport d'être désirant au désir d'un autre. Ses maladies, ses crises, son "mal de coeur", selon son terme, qui la tourmenteront sa vie durant, sont là pour scander le temps de son désir et interroger le désir de son père qui s'oppose un moment à sa vocation religieuse.


Pour elle, il semble que les femmes ne soient pas des rivales. Les rivaux sont les hommes qu'elle s'efforce de plier à l'exigence de son désir. Les femmes, elle les utilise comme séductrices mandatées ou négociatrices, ou bien lorsqu'elle s'adresse à ses "filles", les Carmélites, elle les exhorte à être les plus viriles possibles. "Je voudrais, mes filles, que vous soyez des hommes forts. Si vous faites, vous, ce que vous devez, le Seigneur vous rendra si viriles que les hommes en seront ébahis".


Une femme désirante pour un homme, on en trouve trace au moins, dans la rencontre qu'elle fit dans sa jeunesse : un curé vivait dans le péché, possédé d'une femme qui lui avait confié une amulette, sorte d'objet fétiche. Après plusieurs semaines passées auprès de ce curé au charme duquel elle n'était pas insensible, Thérèse obtient et l'amulette et le salut de l'âme de ce pauvre homme qui en mourut tout juste un an après.
"Je vois que tous les hommes sont portés à préférer les femmes qu'ils voient enclines à la vertu. Elles doivent mieux les gagner ainsi, même dans le but qu'elles recherchent ici bas".

Pour une femme, qu'advient il quand Dieu n'occupe pas toute la place d'objet d'amour ?

Pour poser cette question et pour interroger la jouissance des femmes, j'ai choisi un personnage de fiction : il s'agit du "Récit de la Servante Zerline" d'Hermann Broch. En deux mots, l'histoire :
une servante raconte comment et pourquoi toute sa vie a tourné autour de ses efforts pour séduire et perdre l'amant de sa maitresse, pour l'amour du seul homme qui, à ses yeux, en vaille la peine.
Trois personnages autour d'elle :
" le Baron dont elle dit "il était de ceux qui sont au dessus des désirs et à cause de leur âme, ne devraient jamais

convoiter aucune femme".
. la Baronne qu'elle hait parce qu'elle ne satisfait pas son mari et qu'elle se laisse aimer sottement par un autre dont elle a une fille, fruit d'un adultère romantique et banal.
* l'Amant présenté comme une sorte de Don Juan, dont il porte d'ailleurs le nom féminisé, Von Juna, plein de convoitise pour toutes les femmes, sans rien vouloir risquer. Son destin est dans la fuite et dans l'exil.

Pour Zerline, les hommes sont à deux positions possibles : Von Juna, l'homme des amours humaines, lui permet de mettre en scène son désir de maîtrise. Elle ne l'aime pas, elle le désire pour autant qu'il est l'instrument de jouissance pour une femme. C'est à ce titre qu'elle veut l'avoir.
L'autre position de l'homme est représentée par le Baron. Dans sa jeunesse, il lui a empoigné les seins avant de se consacrer à de plus hautes tâches. Elle lui voue un amour idéalisé et sans espoir.

Dans un désir de maîtrise, Zerline produit alors un double fantasme, lorsque Von Juna est accusé du meurtre d'une de ses maîtresses. Elle veut à la fois le sauver et le perdre. Elle détient des lettres compromettantes qu'elle envoie, après hésitation, au tribunal présidé par le Baron lui même. Elle pense ainsi que, ou bien sauvé par elle, il l'épousera par reconnaissance, ou bien il sera perdu à cause d'elle. Elle serait alors compromise et recevrait sa juste punition des mains du Baron. Lorsque ce dernier lui fait savoir qu'il n'utilisera pas les lettres et que Von Juna ne sera pas poursuivi, sa machination s'effondre, son fantasme de maîtrise absolue ne peut plus tenir. Désormais, pour cet homme unique, le Baron, Zerline qui vit des amours sans importance, maintient à l'horizon son fantasme d'amour impossible, dans la jouissance de se sentir la seule digne de porter son deuil.

Vis à vis des femmes, c'est autre chose. La fille adultérine, Hildegarde, sera incapable de demander à un homme l'amour qui la ferait désirante. Elle est pour Zerline l'instrument de sa vengeance Et c'est à la Baronne que sa haine et son mépris s'adressent, elle est coupable de n'avoir pas su retenir cet homme qui avait une âme, pas plus que l'autre, d'ailleurs.

Sophie, Zerline, Thérèse, trois femmes au destin dissemblable. C'est à leur discours que je me suis intéressée, pour interroger, au féminin, la position de sujet par rapport au désir. En d'autres termes, comment une femme soutient elle un désir sexué, en prenant appui sur des points d'identification ?

Le cadre de la religion catholique permet à Thérèse d'Avila, par un renoncement pulsionnel, de chercher la voie de la sublimation. Le Maître absolu est celui à qui elle offre ce renoncement, ce Dieu entre les mains de qui elle s'abandonne. En même temps, son identification au corps du Christ soufrant laisse entrevoir la voie de la jouissance qu'elle s'est choisie : "je voyais près de moi, à ma gauche, un ange dans sa forme corporelle ... Il n'était pas grand, plutôt petit, d'une grande beauté, son visage très enflammé le désignait comme des plus élevés ( ... ) Je voyais dans ses mains un long dard en or, avec au bout de la lance, me semblait il, un peu de feu. Je croyais sentir qu'il l'enfonçait dans mon coeur à plusieurs reprises, il m'atteignait jusqu'aux entrailles, on eût dit qu'il me les arrachait en le retirant, me laissant tout embrasée d'un grand amour de Dieu".
La jouissance mystique serait elle un moyen d'échapper à la castration ? "Dieu, c'est la femme rendue toute", dit Lacan. Dans le séminaire "Encore", c'est ainsi qu'il avance ce qu'il en est de la jouissance féminine, c'est à dire de ce que peut dire une femme. D'ailleurs, ajoute t il, ce ne sont pas nécessairement les femmes qui peuvent en parler, mais plutôt ceux "qui se rangent sous la bannière des femmes", au premier rang desquels il met Jean de la Croix. Thérèse n'a besoin d'aucun homme, c'est dans son identification au Christ souffrant qu'elle se soutient.

Ce que Zerline met en jeu, dans ses identifications viriles, est du côté de la destruction. L'homme est son rival parce qu'il possède l'organe de jouissance, mais il est asservi à la jouissance féminine. L'autre femme, la Baronne, l'épouse, la mère, Zerline continue fidèlement à en être la servante, elle la fixe à sa place de maîtresse pour mieux l'asservir. Sa place de femme, Zerline ne la conçoit qu'une fois posé un désir impossible, son désir pour le Baron, inaccessible. Aucun désir d'homme ne peut la déloger de cette place, et la fin du texte d'Hermann Broch qui met en scène ces paroles féminines, indique l'extinction de ses demandes d'amour.

La jouissance pour une femme ne peut se poser en termes symétriques de la jouissance de l'homme. Ce n'est pas seulement sur le thème et les variations de l'avoir ou pas, de l'être ou de ne pas l'être, c'est aussi, par rapport à l'homme, l'impossible complémentarité de l'objet cause de leur désir.

Sur cette position féminine, lorsqu'un homme en témoigne, je citerai pour finir, quelques lignes d'un poème de Jean de la Croix :

"Pour toute la beauté jamais je ne me perdrai mais bien pour un je ne sais quoi que l'on atteint d'aventure ".