L'analyste comme espace de l'objet partiel

IV


Les fantasmes d'incorporation phallique de Maurice Bouvet

 

Liliane Fainsilber


Je n'avais jamais repéré jusqu'à cette nouvelle lecture des textes de Maurice Bouvet, comment il se situait en fait dans la filiation analytique d'Abraham et de Mélanie Klein, reprenant à son compte ce qu'ils avaient tous deux décrit, l'un concernant l'amour partiel de l'objet qui évitait de l'avaler tout cru et surtout en entier, l'autre concernant les jeux d'introjection de l'objet, objet, selon les cas, bénéfique et apportant l'apaisement ou mauvais et persécuteur entrainant alors de fortes angoisses.

Il m'a semblé que ce que Maurice Bouvet apporte de nouveau, c'est quelque chose qui est de l'ordre du franchissement possible du roc de la castration tel que Freud l'a décrit, mais on peut dire aussi que par rapport à ce que pourra en avancer Lacan, il s'arrête en quelque sorte en route, avec ce qu'il appelle les fantasmes d'incorporation du phallus de l'analyste, incorporation qui reste au niveau imaginaire.
De ces fantasmes d'incorporation de son phallus, Maurice Bouvet en donne de nombreux exemples cliniques, aussi bien du côté des hommes que du côté des femmes.

Nous pouvons en effet lire l'observation de Renée de son grand article " Importance de la prise de conscience de l'envie du pénis dans la névrose obsessionnelle féminine ".
Mais ces fantasmes d'incorporation phallique sont mieux explicités encore à partir de ses études cliniques de grands obsessionnels hommes. Il les découvre en effet à partir de ce qu'il décrit comme des transferts homosexuels, le désir d'être aimé de l'analyste et d'avoir des rapports sexuels avec lui mais sous un mode oral.

Dans la filiation d'Abraham et de Mélanie Klein
Introjection et projection des bons et des mauvais objets

En se référant à Abraham et à Mélanie Klein, Bouvet décrit d'abord ces jeux d'introjection et de projection de l'objet qui ont lieu en cours d'analyse pour démontrer en quoi ce n'est que secondairement mais toujours de façon décisive qu'à lieu l'introjection passive et bénéfique du phallus de l'analyste, d'ailleurs Bouvet n'hésite pas à comparer cette incorporation au rituel de la communion dans le religion catholique.
Je rajoute ces deux citations de Bouvet qui éclairent les deux mécanismes.
Tout d'abord celle de l'introjection maléfique :
" L'introjection en effet d'une partie seulement de l'objet, lorsqu'elle est accompagnée d'un fort investissement agressif, entraîne une réaction d'angoisse extrêmement vive, un état " de panique ", selon l'expression de Glover. Le sujet se sent habité par une substance mauvaise, dangereuse, toxique, qui met en danger sa propre existence ou plus simplement son individualité. Il tend à se débarrasser de cet hôte dangereux en le rejetant loin de lui. En effet l'objet, qui a acquis ces propriétés vulnérantes par le fait d'une projection préalable sur lui, ainsi que j'y insisterai plus loin, des propres caractéristiques agressives du sujet, est ressenti. comme le vecteur d'un danger mortel, ou mieux comme animé d'une intention mauvaise ; c'est ainsi en tout cas que réagissent les sujets adultes qui se livrent à ces phantasmes d'incorporation avec fort investissement agressif ; la partie d'objet qu'ils incorporent possède les mêmes propriétés dangereuses que l'objet tout entier qui est visé dans leurs relations. D'ailleurs elle est, de par la correspondance symbolique de la partie au tout, représentative de la totalité de l'être avec qui ils nouent une telle relation, tout au moins dans une certaine mesure, car la relation d'objet n'y est pas rompue comme dans la mélancolie. Sans vouloir aborder ici le problème de la valeur conceptuelle de la notion d'objet partiel de Mélanie KLEIN, disons simplement : que les malades s'expriment effectivement comme si l'introjection agressive (dorénavant j'emploierai le plus souvent ce qualificatif pour éviter l'expression : avec fort investissement agressif) des parties d'objet équivalait non seulement à une destruction, mais au risque d'être habité par un agent destructeur. " Quels sont les sentiments qui accompagnent cette idée d'absorber votre sperme ? me disait l'un de mes patients dans un contexte d'irritation violente... J'ai peur d'en mourir... d'être transformé, d'être habité par un être tout-puissant et malfaisant qui échapperait à mon contrôle. " Dans d'autres circonstances, une telle introjection pourrait avoir un tout autre effet, et s'accompagner d'un sentiment de joie, de force, d'invulnérabilité ; mais il est vrai qu'elle se développerait dans une atmosphère non plus agressive, mais amoureuse, véritable introjection conservatrice, dont je parlerai plus loin. Qu'il me suffise de noter ici que, comme les activités anales, l'introjection peut revêtir selon les cas deux aspects opposés, et que ces significations différentes sont rigoureusement déterminées par l'état affectif qui l'accompagne ".

Introjection du phallus de l'analyste

Quand il s'agit d'une introjection passive et bénéfique, Bouvet la rapproche du mécanisme de la succion du sein qui était, selon Abraham pré-ambivalente, c'est à dire ne comportait pas encore de désir de morsure, mais de par l'équivalence sein/pénis, c'est maintenant le phallus de l'analyste qui est incorporé par l'analysant, séance tenante, et qui lui permet en quelque sorte de s'approprier " les forces viriles de l'analyste, pour tout dire de s'identifier à lui.
" Cette sorte d'introjection que l'on pourrait peut-être qualifier de passive me paraît beaucoup mieux mériter le nom de conservatrice. N'a-t-elle pas des traits communs avec la communion religieuse où l'on avale sans mâcher le changement de forme du phantasme traduisant seulement, comme je l'ai fait remarquer plus haut, une modification capitale dans l'affectivité du sujet, elle provoque chez Paul, le même sentiment de force et d'identification à l'être idéal générateur de toutes les puissances. Et ceci se traduira concrètement, d'une part en effet dans les semaines qui suivirent il passa avec succès un examen comportant non seulement un écrit, mais aussi un oral, et embrassa une jeune fille pour la première fois de sa vie ; d'autre part, sur le plan analytique, il renonça presque complètement à ses techniques d'isolation ; l'un de ses besoins narcissiques fondamentaux était satisfait ; l'objet introjecté n'était plus mauvais ni dangereux, le désir de l'absorber ne se heurtait plus à une défense narcissique exaspérée. Bien au contraire, la possession de cet objet apportait un appoint considérable à ce même narcissisme. Devenu moins agressif, parce qu'il avait surmonté les anxiétés liées à l'acceptation de sa propre image reflétée par l'analyste, le sujet n'avait plus à projeter sur l'objet de son désir ses propres caractéristiques agressives. Le cercle vicieux névrotique se trouvait rompu comme si une sorte de satisfaction symbolique eût pu progressivement atténuer le sentiment de frustration, jamais apaisé jusqu'ici, qui donnait à la pulsion orale régressive toute sa qualité destructrice, et que sa signification libidinale ait pu enfin se dégager ". p. 136 " Le moi dans la névrose obsessionnelle " Relation d'objet

Maurice Bouvet en évoquant cette satisfaction symbolique, arrive en effet près du but, sauf que dans ce qu'il décrit il ne s'agit nullement de manque et de désir mais au contraire de puissance virile analogue à celle de l'analyste. Tous deux ne manquent de rien.


Du phallus imaginaire au phallus symbolique


Il n'empêche que d'un point de vue théorique, Bouvet a bien repéré le rôle que jouait l'analyste comme " espace de l'objet partiel ". Il prépare en quelque sorte le terrain pour la mise en place de cet objet détenu par l'analyste, comme agalma, mais qui n'est que le reflet de ce qui manque au sujet, son objet a, son objet partiel.


Lacan reprend ce texte de Bouvet dans le séminaire des Formations de l'inconscient, séances du 4 et du 11 juin. C'est un peu difficile et nous aurons sans doute l'occasion d'approcher à nouveau cette question, mais l'essentiel c'est le fait qu'à partir d'un rêve d'un des analysants de Bouvet, Lacan montre comment le phallus, le phallus imaginaire qui serait attribué à l'analyste, comme instrument de sa puissance, doit être érigé au rang de signifiant, comme marque de sa castration, mais avant tout comme marque de la castration de l'Autre.


Voici le texte de ce rêve où Bouvet y lit ces manifestations d'un transfert homosexuel éprouvé envers l'analyste et où Lacan en extrait cette fonction du phallus symbolique sous la forme… d'un bidet !
" je vous accompagne à votre domicile particulier - dans votre chambre il y a un grand lit - je m'y couche - je suis extrêmement gêné - il y a un bidet dans un coin de la chambre - je suis heureux quoique mal à l'aise. " Le malade n'eut pas beaucoup de difficultés à admettre la signification homosexuelle passive de ce rêve. Nous revînmes alors sur la part d'homosexualité qui existe chez tout sujet normal et qui permet l'identification de l'enfant à l'adulte de même sexe, du fils à son père, du disciple à son maître. Le malade résista assez longtemps à cette interprétation, puis l'accepta et nous livra avec plus de détails encore le matériel que nous avons condensé plus haut, en définissant exactement son intimité avec son frère. Il nous rapporta en particulier un souvenir d'enfance assez significatif et qui l'avait fortement troublé : " Un jour, mon frère se reposait dans sa chambre - j'y pénétrais pour prendre un livre ; dans son demi-sommeil, il m'attira vers lui et m'appela mon chéri, comme si j'étais une fille. - J'eus alors une impression indéfinissable de honte et de plaisir. " A partir de ce moment, l'attachement du malade pour son analyste se renforça nettement… "


Ce qui compte dans cette approche, c'est le fait que, par cette incorporation fantasmatique effectuée, Bouvet repère quelque chose de très important encore que théoriquement mal élaboré, le fait que par cette incorporation phallique, son analysant arrive à se dégager des fantasmes d'une mère très castratrice et surtout réussit à porter un regard amoureux sur sa femme, ce qui améliora notablement sa vie conjugale.

Donc il repère les effets cliniques de cette introjection symbolique mais que lui situe au niveau imaginaire, puisque il attribue cette amaélioration à l'aasimilation de la puissance de l'analyste, au lieu de l'attribuer au fonctionnement de la métaphore paternelle qui effectue une coupure entre le désir du sujet et le désir de l'Autre. Il la libère donc est du désir ce frère interdicteur et répressif par rapport à sa sexualité, mais aussi du désir de sa mère, qui malgré lui, le féminise, pour pouvoir être son objet phallique.

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