La place des femmes dans la psychanalyse

La mal armée

les affres du complexe de castration féminin

 


(extraits de cet ouvrage paru chez L'Harmattan en novembre 1999)

Freud, mis au banc des accusés par les féministes, pourrait-il, de nos jours, être acquitté? La bataille n’est peut-être pas gagnée d’avance, sans doute aurait-il besoin, pour assurer sa défense, d’un bon avocat. Nous trouvons en effet dans sa correspondance une lettre (1) bien compromettante où Freud avoue son peu d’enthousiasme pour l’émancipation des femmes. Il se demande, au nom de quels avantages, elles pourraient souhaiter acquérir des droits civiques, dont le droit de vote, des droits juridiques, le droit de gérer leurs biens et surtout des droits aux études, un accès au monde de la culture, celui des lettres, des sciences et des arts? Telle est la question que se pose Freud. Il est sûr que Martha, sa fiancée, n’a pas à souhaiter de telles réalisations pour elle-même, elle trouvera le bonheur dans la douceur de son foyer, auprès de son mari et de ses enfants.

Nous ne pouvons bien sûr que regretter le fait que l’inventeur de la psychanalyse ne se soit pas fait le porte-parole des femmes pour les aider à acquérir ces droits, tout comme l’avait fait Condorcet au moment de la révolution française et un peu plus tard Jones Stuart Mill, mais sans nul doute, Freud a été simplement victime des préjugés de son époque et de son milieu. Mais ceci est d’autant plus surprenant qu’il avait lui-même traduit en allemand l’ouvrage de Stuart Mill "De l’émancipation des femmes" (2).

Tout bien pesé, puisque cette lettre adressée à Martha est datée de 1883, nous pouvons peut-être accorder à Freud des circonstances atténuantes, au nom du fait qu’il n’avait pas encore inventé la psychanalyse et donc découvert, pour lui-même, les effets peu souhaitables du complexe de castration.

La guerre des sexes

En effet serrés l’un contre l’autre, un homme et une femme peuvent s’aimer mais peuvent aussi se dresser l’un contre l’autre. Cette guerre des sexes est liée aux séquelles du complexe de castration, celui des hommes comme celui des femmes.

Les relations d’amour et de haine entre les hommes et les femmes sont donc inscrites très tôt dans leur double destin, dès l’enfance, au moment de la découverte de la différence des sexes.

Le petit garçon, après avoir longtemps hésité sur la réalité de sa découverte, celle de l’absence de phallus d’une femme, une fois celle-ci acceptée, déplacera son intérêt pour cet organe sur une autre partie du corps de la femme, ce qui lui permettra de l’aimer, mais il pourra aussi éprouver un certain mépris pitié ou horreur pour cette créature mutilée.

La petite fille sera, elle, profondément dévalorisée à ses propres yeux. Elle n’éprouvera plus qu’envie, jalousie et désir de vengeance envers ces garçons, ces hommes mieux pourvus qu’elle, ces heureux possesseurs de l’organe tant convoité, sauf si elle réussit à pouvoir se dire aimée d’un homme et à attendre de lui ce dont elle a été privée.

Les Amazones, ces femmes guerrières

Quels peuvent être les effets néfastes du complexe de castration féminin? Le mythe des Amazones nous en donne une idée, ce sont des femmes guerrières et chasseresses. Elles se brûlent le sein droit pour pouvoir tirer à l’arc. Elles renvoient à leurs pères, des étrangers, tous leurs enfants de sexe mâle et ne gardent auprès d’elles que leurs filles. Elles vivent donc entre femmes. Ce mythe a très peu inspiré les écrivains et beaucoup plus les peintres et les sculpteurs mais ces Amazones sont souvent représentées blessées.

Jones donne un exemple très proche de ce mythe des Amazones, avec ce qu’il appelle le rêve heureux d’une féministe. Ce rêve a été inventé par un savant, un homme nommé Vaerting, qui a écrit un ouvrage "The dominant sex". Il y décrit, d’une façon tout à fait fantasmatique et fantaisiste, un "état matriarcal originaire" qui n’a jamais existé dans lequel le sexe prédominant est celui des femmes : "Nous apprenons notamment dans ce livre que, non seulement les enfants n’appartiennent qu’à la mère - le père n’ayant aucun lien de parenté avec eux... mais encore que ce sont les femmes qui détiennent le droit de propriété. La femme a le rôle du soupirant, elle peut avoir autant de maris ou d’amants qu’il lui plaît pour autant de temps qu’elle le veuille... le mari n’existe que pour le plaisir sexuel qu’il procure à sa femme, ainsi que pour le travail qu’il effectue sous ses ordres; quant aux autres aspects de son rôle, ils rappellent ceux que l’on tolère du frelon dans la ruche... Jones rajoute ce petit commentaire : "On a ici la représentation du rêve heureux d’une féministe, la vision d’un paradis dont elle aurait été chassée par la révolte masculine, mais qu’elle espère retrouver un jour"(3). Jones a sans nul doute raison mais il oublie ce faisant que ce texte a été écrit par un homme, et que cette description du pouvoir sans limites des femmes trahit donc, avant tout sa propre crainte de la toute puissance des femmes, quand aucun homme, investi de la fonction paternelle, n’intervient pour en marquer les limites.

Un exemple qui ne manque pas de sel

J’ai emprunté à nouveau à Jones un exemple de ces effets néfastes du complexe de castration mais cette fois-ci du côté des hommes. Il décrit la nécessité pour certains hommes de se rassurer devant les dangers de la castration par une surestimation virile. Ils éprouvent un solide mépris à l’égard des femmes qui masque en fait leur craintes de se voir châtrés par elles. Jones le décrit dans un article sur le symbolisme du sel dans le folklore et la superstition(4). Il indique que le sel est posé en équivalence avec le sperme et surtout l’urine et pour le démontrer il cite donc quelques titres de journaux. Nous sommes en 1912.

Jones écrit : "Dans le folklore et la superstition, le sel de façon caractéristique, représente le principe mâle, actif, fertilisant. On peut apprécier la vérité de cette dernière phrase en observant quelques titres de la presse quotidienne, où on a l’occasion de lire : l’homme, "sel de la terre", la science contre les partisans du droit de vote des femmes :

"Tandis que les suffragettes clament partout leur égalité avec l’homme- si ce n’est leur supériorité sur lui - , il appartenait aux savants d’établir que l’homme est littéralement "le sel de la terre". Deux célèbres hommes de science français viennent de rendre public le résultat d’une longue série d’expériences, qui les convainquent qu’aucun doute n’est permis: la femme de par l’infériorité de la teneur de son sang en chlorure de sodium, ne saurait être l’égale de l’homme..." L’acte d’accusation ne s’arrête pas là; en effet ces savants déclarent ensuite que leur recherche en physiologie et en psychologie prouve l’infériorité de la femme par rapport à l’homme dans tous les domaines - intelligence, bon sens et force physique. Inutile donc de poursuivre, nous retrouvons là, déployés, explicités en toute naïveté, tous les ingrédients qui fondent le racisme.

Une étude studieuse de l’envie du pénis dans le texte de Freud

Comment, malgré les effets désastreux de cette mauvaise rencontre que constitue la découverte de la différence des sexes comment y a-t-il un amour possible entre un homme et une femme?

La voie féminine qui permet cette expérience de l’amour ne peut être abordée qu’avec l’aide du concept clé du complexe de castration féminin que Freud a nommé "Pénisneid" et qui est traduit en français par le terme "Envie du pénis" (5).

On ne peut, pour saisir toute sa portée conceptuelle, se contenter de cette formule lapidaire donnée par Freud: "La petite fille est dès lors en proie à l’envie du pénis".

Chacune des occurrences de ce terme est, en effet, essentielle à retrouver et à replacer dans son contexte, pour mieux saisir, tout d’abord, avec quelles difficultés, mais aussi avec quel brio, Freud a réussi à explorer ce champ resté encore de nos jours très mystérieux de la sexualité féminine…

Notes

(1) S.Freud, lettre à Martha, Correspondance, p.87.

(2) J.S. Stuart Mill, De l'émancipation des femmes, Editions Avatar.

(3) E. Jones, "L'importance du sel dans la symbolique du folklore et de la religion", Psychanalyse, folklore et religion ; Payot, page 95 et 96.

(4) Op.cit.

(5) S.Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité. Gallimard.

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