Un extrait du livre " La place des femmes dans la psychanalyse ", un ouvrage paru chez L'Harmattan en novembre 1999

La belle Cécilia, l'une des héroïnes des Etudes sur l'hystérie

Liliane Fainsilber

 

 

Le roman d'amour de Freud et de Cécilia, tel qu'il peut être deviné entre les lignes des "Études sur l'hystérie", comparé à celui de Breuer et d'Anna O. (1) est certes beaucoup plus discret mais il n'en est pas moins passionné. De plus, pour une fois, c'est une histoire qui finit bien.
Cette belle, mystérieuse et intelligente Cécilia est, avec Anna, la première égérie de la psychanalyse. Elle mérite toute notre attention puisque c'est à cause d'elle que Freud et Breuer ont publié ensemble, en 1893, leur "Communication préliminaire aux études sur l'hystérie".
Dans l'une de ses lettres adressées à Fliess, parmi celles restées longtemps inédites, Freud appelle Cécilia, "sa prima donna" et son "seul maître ès hystérie". Alors que ce sont d'autres hystériques qui occupent le devant de la scène, Emma, Catharina, Lucy et les autres et nous ne retrouvons sa présence essentielle mais très discrète que dans quelques notes, toujours un peu en marge de ces premières "Études sur l'hystérie".

Freud ne nous présente donc pour la première fois sa passionaria que dans une toute petite note : "de tous les cas que je décris ici, c'est ce dernier que j'ai le mieux étudié, j'ai pu y rassembler les preuves les plus convaincantes du mécanisme psychique des phénomènes hystériques décrits, malheureusement des raisons personnelles m'empêchent d'exposer tous les détails de cette observation" (2).
Heureusement, malgré cette déclaration d'intention, il ne peut - c'est manifeste - résister au plaisir de nous raconter quelques-uns des brûlants secrets la concernant. Nous apprenons ainsi que depuis de nombreuses années elle est affectée d'une hystérie chronique avec de très nombreuses et très riches manifestations symptomatiques et notamment une très récalcitrante névralgie faciale. Nous apprenons aussi qu'après avoir réussi à l'arracher, non sans mal, aux mains de ses dentistes, puisque les dents avaient été tout d'abord incriminées, Freud la traitait sous hypnose. Par ce moyen, elle avait retrouvé, peu à peu, les traces de tous ses anciens traumatismes mais au prix d'épouvantables souffrances car ces retrouvailles étaient toujours accompagnées de terrifiantes hallucinations. Nous sommes en 1898 et Freud nomme cette forme particulière d'hystérie dont elle souffre d'un nom savant : "Psychose hystérique d'abolition".

A en perdre l'esprit

Nous ne savons rien des raisons de cette dénomination si ce n'est ce que nous en dit Breuer : Cécilia souffre d'une forme très grave d'hystérie et elle tombe dans un état de stupeur, une sorte de débilité passagère quand elle est accaparée par des représentations inconscientes. "L'activité mentale, écrit Breuer, ne cessait de diminuer et au bout de quelques jours, n'importe quel observateur profane aurait considéré la malade comme faible d'esprit".
Ce serait donc cette faiblesse d'esprit qui caractériserait la psychose hystérique d'abolition. Cependant cet état se révèle fugace car dès que, sous l'effet de l'hypnose, cette femme est libérée de la tutelle des représentations qui accaparent toute son énergie psychique, elle retrouve aussitôt non seulement tous ses esprits mais également tout son esprit (3).

Une vraie Matahari
venue des pays de l'inconscient

Malgré cette forme particulière d'hystérie qui était accompagnée de nombreuses hallucinations et qui laissait cette patiente en quelque sorte abêtie ou hébétée, nous pouvons retrouver comment Freud reconnaît ses mérites et célèbre ses louanges: "C'est chez madame Cécilia M. que j'ai observé les plus beaux exemples de symbolisation et j'en puis dire qu'ils ont été les plus instructifs de tous les cas que j'ai traités". Elle devint ainsi, aux yeux de Freud et à nos yeux, la première reine des hystériques. Son prestige était grand car elle donna à Freud un très précieux talisman puisé aux sources mêmes du langage. Ce talisman, une fois en sa possession, permit à ce dernier d'inventer un moyen de guérison du symptôme par le simple pouvoir de la parole.
En effet, ce que Cécilia lui donna par amour, ce fut tout simplement le secret de fabrication du symptôme hystérique, le secret de sa "symbolisation déconcertée". Franchissant un pas de plus, avec les présents de Cécilia, Freud put alors repérer la façon dont le symptôme est fabriqué grâce au double sens des mots, soit comme un trait d'esprit soit comme un mauvais calembour, sans que celui qui en est l'auteur les reconnaisse pour tels tant qu'ils n'ont pas été interprétés.
Quelques pages plus loin, et cette fois-ci dans le texte même des "Études sur l'hystérie", l'inventeur de la psychanalyse, reconnaissant, s'acquitte gentiment de sa dette envers sa patiente. Cécilia sort de la clandestinité et il la nomme grand poète du symptôme : "Je n'ai pas réussi à trouver, écrit-il, chez aucune autre patiente, un emploi aussi poussé de la symbolisation. Madame Cécilia M. était il est vrai une femme remarquablement douée, en particulier pour les arts, don très développé qui l'avait amené à écrire de fort beaux poèmes" (4).

Le symptôme, fleur du symbolique

En fait ce que Cécilia a appris à Freud, certes avec ses grands dons poétiques mais aussi avec sa très grande "complaisance somatique", c'est la façon dont elle inscrivait sur son corps - même, les expressions verbales les plus usuelles, les plus usées, en les prenant non seulement à la lettre mais en leur redonnant surtout une nouvelle jeunesse. Elle fabriquait en effet ses symptômes par "une régénération de leur sens". Toutes ces expressions, "il m'a fait battre le coeur", "il m'a donné un coup de sang", "j'en ai eu froid dans le dos", ou encore "les bras m'en sont tombés", reprennent donc leur poids de chair, de souffrance. Elles reprennent vie.
Pour illustrer son propos, Freud nous donne alors un exemple de cette symbolisation qui utilise si bien les voies de la complaisance somatique : "Lorsque Cécilia avait quinze ans, elle gardait le lit, sous la surveillance d'une grand-mère fort sévère, elle fut tout à coup saisie d'une douleur térébrante entre les deux yeux. Sa grand-mère l'avait regardée de façon si perçante que ce regard avait pénétré en vrille dans son cerveau."

Cependant, même si Cécilia était très douée pour la fabrication poétique de ses symptômes, c'est quand même Freud qui inventa la psychanalyse. En effet, à partir de ce tout premier repérage clinique concret du lien du symptôme au langage, il a su, lui, élaborer une toute première théorisation en posant deux hypothèses fondamentales concernant le mécanisme de la formation du symptôme hystérique :
1 - "L'hystérique redonne à ses innervations les plus fortes leur sens verbal primitif. Il s'agit d'une régénération de leur sens".
2 - "L'hystérique n'a peut-être pas pris le langage comme modèle mais a puisé aux mêmes sources que lui". Il pose donc l'hypothèse qu'il ne s'agit peut-être pas seulement d'une symbolisation, mais d'autre chose. Posons-nous la question. Quelles pourraient être ces sources du langage? Cette formule énigmatique est peut-être une des hypothèses les plus fondamentales de la psychanalyse.

"Aux sources mêmes du langage"

Nous pouvons avoir une idée de ces sources communes du langage et du symptôme en évoquant cette première Étrangère, cette Autre préhistorique que Freud a nommée dans "L'Esquisse d'une psychologie scientifique". Ce champ qui se dessine du premier rapport à la mère est appelé par Freud : "Complexe d'Autrui". Cette première Autre est pour le petit nourrisson, celle qui lui est à la fois la plus indispensable pour sa survie, car Il est dépendant d'elle pour la satisfaction de ses besoins les plus élémentaires, mais également pour son entrée dans le monde du langage. Ce champ du "Nebenmensh", de l'Etranger a été, dans un effet d'après-coup, dégagé, articulé dans la structure, comme Réel, et nommé par Lacan : "Das Ding", "La Chose" (5). C'est donc cette Chose qui constitue "les sources du langage"

Le noeud du symptôme

Cette "source du langage" repérée par l'intuition de Freud, cette première Étrangère, intervient donc comme un troisième terme nécessaire entre d'une part le symbolisme et d'autre part la complaisance somatique de l'hystérique. Ils réussissent ainsi, à eux trois, l'exploit de former le symptôme.
Nous retrouvons donc, même si c'est dans un effet d'après-coup, au noeud même de la formation du symptôme, les trois registres spécifiés par Lacan qui sont ceux du symbolique, de l'imaginaire et du réel :
- Le réel, comme cette source du langage, point de mystère.
- Le symbolisme, sous la forme de toutes ces locutions verbales qui donnent au sujet l'occasion ou le prétexte pour former le symptôme.
- L'imaginaire du corps qui fait don au symptôme de sa complaisance, qui lui prête ses organes ou ses appendices.

Quand ce sont les hystériques et non pas les psychotiques
qui souffrent de terrifiantes hallucinations

Cécilia était hantée sans doute les nuits de pleine lune par des images de diables et de sorcières. Emmy voyait surgir au détour des chemins des bêtes hideuses, rats, souris, serpents ou crapauds. Mais les plus spectaculaires de ces hallucinations hystériques sont incontestablement celles d'Anna O. telles qu'elles ont été décrites par Breuer. Alors qu'elle veillait son père malade, Anna "tomba dans un état de rêverie, et aperçut, comme sortant du mur, un serpent noir qui avançait vers le malade pour le mordre... Elle voulut mettre en fuite l'animal, mais resta comme paralysée, le bras droit endormi...En regardant ce bras, elle vit ses doigts se transformer en petits serpents à tête de mort".
Au cours d'une autre de ses hallucinations, elle vit que c'était son père lui-même qui avait une tête de mort. Cette vision avait surgit une première fois, quand un jour, elle avait rendu visite à l'une de ses tantes : "Elle avait aperçu dans la glace posée en face de la porte, un visage blême, non pas le sien, mais celui de son père, avec une tête de mort".
Breuer, dont Anna était la patiente, n'avait fait aucune tentative pour interpréter ses hallucinations. Il s'était contenté de faire ressurgir l'affect qui avait accompagné chacune de ces représentations. C'est Lacan qui en a donné une interprétation dans l'après-coup en prenant appui sur ce qu'écrivait Jones, à propos du serpent, sur le fait qu'il était un symbole du phallus. Tout en confirmant ce repérage il ajoute qu'il est certes symbole du phallus mais du phallus manquant et que de plus il n'est pas facile de savoir à qui il appartient. "...ce serpent n'est pas un symbole de la libido... Ce serpent n'est pas non plus, comme le professe Jones, le symbole du pénis, mais de la place où il manque" (7).
Mort du père ou la sienne. Phallus du père ou le sien (8). Ces hallucinations d'Anna surviennent au moment même où défaille, pour elle, la métaphore paternelle et où elle se trouve dans un état de très grande détresse, au moment où il s'agit pour elle d'affronter la mort réelle de son père.
Par ces deux hallucinations, celle des serpents et celle du père mort, nous voyons surgir les deux termes qui constituent la métaphore paternelle telle que Lacan l'a explicitement posée dans les "Écrits"(9). C'est un fait admis que la fonction du Nom-du-père mise en place par sa mort mythique instaure la loi de l'interdit de l'inceste. Mais ce qui est bien moins repéré c'est le fait que cette fonction du père symbolique dégage aussi, par contre-coup, au niveau de l'imaginaire, la signification du phallus telle que Lacan l'a énoncée comme faisant dépendre, dans un premier temps, l'émergence du désir du sujet du désir de la mère. C'est en effet sur ce désir de la mère que l'être humain prend appui avant de pouvoir s'en dégager, s'en échapper et forger ainsi son propre désir par l'intervention bénéfique de cette même fonction du père.
Voici l'écriture que Lacan en propose, à partir de la formule même de la métaphore ou de "la substitution signifiante" :

Les deux beaux pendentifs de Cécilia

Nous trouvons, dans les "Études sur l'hystérie", une petite note extrêmement précieuse concernant les hallucinations hystériques de Cécilia (9). Freud décrit en effet ce qui les caractérise et donc les différencie des autres hallucinations, des hallucinations de la psychose, à savoir : le fait qu'elles soient sensibles aux interprétations de l'analyste.
"Un jour, nous raconte Freud, elle avait été poursuivie par une hallucination persistante dont la suppression avait réclamé beaucoup d'esprit (Witz). Elle nous voyait tous les deux, Breuer et moi, pendus - haut et court - à deux arbres du jardin. La veille, elle nous avait demandé un médicament que nous lui avions refusé...Furieuse, elle avait dû penser, "L'un est bien le pendant de l'autre!".
En déchiffrant cette hallucination comme une réalisation de désir - "Qu'ils aillent se faire pendre, tous les deux!" -, Freud nous donne ainsi un des plus beaux exemples d'interprétation dans sa qualité de trait d'esprit.
L'existence de ces hallucinations dans une structure hystérique pourtant incontestable pose également une autre question : la psychose hystérique existe-t-elle?
Lorsque Freud avait étudié les hallucinations très particulières de la "psychose hystérique" dans les deux manuscrits H et K, on peut se demander s'il ne pensait pas à sa belle Cécilia et à ses terribles hallucinations de diables et de sorcières. Ces deux manuscrits16 ont en effet été écrits aux temps des "Études sur l'hystérie", puisque l'un est daté de 1895 et l'autre de 1896.

Une métapsychologie des hallucinations hystériques

Dans le premier manuscrit, le manuscrit H, Freud dissocie et même oppose l'hystérie classique avec conversion et ce qu'il appelle une psychose hystérique avec des manifestations hallucinatoires.
Dans l'hystérie classique, les représentations inconciliables sont rejetées par le moi. Elles sont donc détachées de la conscience et refoulées tandis que leurs affects sont déplacés et trouvent à s'exprimer dans le somatique, par conversion. Une douleur morale deviendra mal au coeur.
Dans le cas de la psychose hystérique, les représentations chassées reprennent le dessus, même si elles sont désagréables au moi. Elles ne se laissent pas maîtriser par lui, réussissent à échapper à la défense et font à nouveau irruption au niveau du conscient. C'est donc une révolte des représentations refoulées : "c'est la représentation chassée du conscient qui reprend le dessus. Le type en est l'accès hystérique et l'état secondaire".
Les représentations du délire paranoïaque reviennent bien, elles aussi, dans le conscient mais semblent venir du monde extérieur. Comme les représentations hystériques, elles sont désagréables au moi mais elles servent aussi à la défense, puisque le sujet ne se sent pas responsable de ce qui lui arrive. Ces représentations servent par exemple à nier un amour homosexuel inconciliable avec les intérêts du moi, en le transformant en délire de persécution.

1- S. Freud, Etudes sur l'hystérie, p. 53.
2- Pour nous en convaincre, Breuer indique qu'elle était alors capable de jouer deux parties d'échec à la fois.
3- Op.cit. p. 140 à 145.
4- S. Freud, " Esquisse d'une psychologie scientifique " Naissance de la psychanalyse, p. 348, 349. ( L'Esquisse a été envoyée à Fliess en 1895 et les Etudes sur l'hystérie ont été publiées la même année).
5- J. Lacan, " Sur la théorie du symbolisme d'Ernest Jones. Ecrits, Seuil.
6- Ces serpents dansent certes au bout de des doigts d'Anna mais le phallus, " même s'il peut faire l'envie du sujet, toute femme qu'elle est, ne surgit si importunément que d'être bel et bien là au présent… dans le lit où il clabote avec le mourant ". Op.cit. p. 702.
7- J. Lacan, question préliminaire à tout traitement de la psychose, Ecrits, Le Seuil.
8- S. Freud, Op.Cit, p.145.
9- S. Freud, Naissance de la psychanalyse, p. 98, p. 129.

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