En relisant " Malaise dans la civilisation "

Liliane Fainsilber

 

 

Le besoin de protection par le père

En attendant de repérer un peu mieux la spécificité des malaises de la civilisation en l'année 2006, j'ai essayé de reprendre point par point, ce que Freud écrit de ces malaises dans les années 1930, mais en gardant quand même en arrière plan de cette lecture, ce que Lacan évoquait en 1974, d'une dégénérescence catastrophique de la fonction du père dans le champ social et qu'il liait, au reste, d'une façon fort énigmatique, à ce qu'il appelle, sans en dire beaucoup plus, " la perte de la dimension de l'amour ". ( Séminaire des Non-dupes errent, séance du 19 mars 1974)

Or c'est justement une phrase de Freud dans "Malaise dans la civilisation" qui m'a donnée au moins une intuition de ce dont il pourrait s'agir dans cette perte de la dimension de l'amour, d'autant plus que Lacan l'évoque par le biais de l'amour de transfert.

Il y a donc une phrase de Freud sur la fonction paternelle qui m'a saisi par sa justesse mais aussi par la sorte de tranquillité avec laquelle il soutient cette assertion.
Je la replace dans son contexte, Freud y conteste le sentiment océanique comme fondement du désir religieux, mais là n'est pas l'important. S'il le réfute c'est pour cette raison : " Un sentiment ne peut devenir une source d'énergie que s'il est lui-même source d'un puissant besoin. Quant au besoin religieux, leur rattachement à l'état infantile de dépendance absolue, ainsi qu'à la nostalgie du père que suscite cet état, me semble irréfutable […] Je ne saurais trouver un autre besoin d'origine infantile aussi fort que celui de protection par le père… On peut suivre d'un trait sûr l'origine de l'attitude religieuse en remontant au sentiment infantile de dépendance. "

Mais il rajoute cette autre phrase qui me paraît être la solution de l'énigme, avec le sens qu'elle peut avoir en psychanalyse, comme étant une question dont il faut deviner la réponse : " Et si peut-être autre chose se cache-là derrière, ce quelque chose en attendant reste enveloppé de nuées. "
Et si ce quelque chose qui reste enveloppé de nuées n'était que cette première rencontre avec ce désir de la mère, ce désir de la mère, qui nous laisse sans autre recours que cet appel nécessaire au père, celui qui lui fera un peu la loi, la mettra, elle aussi, sous le joug du signifiant, la rendra désirante et par voie de conséquence désirable ?
Ce besoin de protection par le père énoncé par Freud me semble être du même registre que cet amour pour le père évoqué par Lacan dans le séminaire RSI sous le terme de ce qu'il appelle " la version vers le père ". Le mot est en effet équivoque, c'est à la fois une façon, pour l'enfant, de se tourner vers le père, de lui accorder la préférence, mais c'est aussi une nouvelle version, pour ce même enfant, d'une première relation, celle primordiale au désir de la mère.
Cette " père-version " est, si on peut dire, une nouvelle version, de la " mère-version ", de la version vers la mère. Il me semble en effet que c'est elle qui se cache dans les nuées évoquées par Freud et qui précède ce besoin de protection par le père. Entre les deux, il y a le franchissement des temps de l'Œdipe, celui où intervient " le cas que fait la mère de la parole du père " et ce que l'enfant peut, de ce fait, en repérer.


" Un père n'a droit au respect sinon à l'amour…. "

C'est ainsi que j'ai rapproché ce que Freud écrivait de ce besoin si fort de protection par le père qui persiste jusqu'à l'âge adulte comme fondement des religions, de ce que Lacan appelle, lui, l'amour pour le père.
Et une phrase me parait faire lien entre ces deux formulations, même si ce lien n'est pas d'emblée évident et nécessite démonstration, c'est celle que Lacan énonçait dans le séminaire RSI à propos de ce qu'il nomme d'un mot forgé " la père- version " ou encore la " version vers le père ".
" Un père n'a droit au respect, sinon à l'amour, que si le dit respect, le dit amour, est, vous n'allez pas en croire vos oreilles, père-versement orienté, c'est à dire fait d'une femme, objet a qui cause son désir. Mais ce que cette femme en petitaccueille, si je puis m'exprimer ainsi, n'a rien à voir dans la question. Ce dont elle s'occupe, c'est d'autres objets a, qui sont les enfants auprès de qui le père pourtant intervient, exceptionnellement dans le bon cas, pour maintenir dans la répression, dans le juste mi-dieu si vous me permettez l'expression, la version qui lui est propre de sa perversion, seule garantie de sa fonction de père, laquelle est la fonction de symptôme telle que je l'ai écrite là ( f (x) ) Pour cela il suffit qu'il soit un modèle de la fonction [ notons le, c'est cette fonction de symptôme ] Peu importe qu'il ait des symptômes s'il y rajoute celui de la perversion paternelle, c'est à dire que la cause en soi une femme qu'il se soit acquise pour lui faire des enfants et que de ceux-ci qu'il le veuille ou pas, il prenne soin paternel ".( séance du 21 janvier 1975)

Si nous nous posons la question de savoir qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire que, de ces enfants, il prenne soin paternel ?
Est-ce le fait, qu'il joue au foot avec eux, subvienne à leurs besoins matériels, qu'il les éduque en leur transmettant les valeurs culturelles de leur milieu ? Est-ce que, par exemple, comme c'est maintenant souvent fréquent, en cas de divorce, ce soin paternel se réduit à payer à la mère de ses enfants, une pension alimentaire ou encore qu'il ait le droit, une fois tous les quinze jours, de passer un week-end avec eux et la moitié des vacances scolaires ?

Ce soin paternel n'est-il pas plutôt celui des franchissements nécessaires de l'Œdipe, celui notamment où la mère se voit interdire de réintégrer son produit, de faire de son enfant son objet phallique à vie et où l'enfant est chassé de cette position et est prié d'aller voir ailleurs.
Ce n'est que ce temps franchi, que le père, à ce moment là, peut se faire préférer à la mère, comme étant celui qui a le phallus. C'est le temps de l'amour et du respect pour le père. Mais encore faut-il que dans la parole de la mère, ce phallus lui ait été accordé. Qu'elle ait donc accepté, dans une certaine mesure d'en être dépossédée.

Quand, à propos de cette dégénérescence catastrophique de la fonction du père dans le champ social, Lacan évoque cette perte de la dimension de l'amour, ne fait-il pas référence à cet amour pour le père qui, grâce à ce symptôme du père, le fait qu'une femme puisse être la cause de son désir, son objet a, introduit le sujet au monde de ses désirs et parmi eux, à son désir pour une femme ?

Ce qui justifie cette approche, c'est justement l'exemple que Lacan nous donne de cette irruption dans le réel de ce qui a été rejeté du symbolique, cette fonction du père, qui est le signe de cette dégénérescence catastrophique : quand à ce nom du père qui se transmet de père en fils et, pour un moment, avant qu'elle ne change de lignée, de père en fille, c'est le fait que ce qui devient " prévalent ", se trouve " être préféré à " ce sont des succédanés sociaux, par exemple des titres universitaires. Mais même à ces titres universitaires, il n'est pas donné à tout le monde d'y accéder.
Un film assez récent, donne une émouvante métaphore de ce que peuvent être les cruelles défaillances de la fonction paternelle et les prouesses morales et physiques que doit effectuer une jeune femme qui veut se faire reconnaître dans le milieu de la boxe. Ce film s'appelle " Million Dollar Baby ". Il s'en faut de peu, pour que ce film, s'il ne se terminait pas si mal, nous démontre les possibilités qu'offrent toutes les formes de sublimation, comme moyen de suppléance à ces défaillances paternelles, d'autant plus quand un personnage, jouant un rôle paternel, peut donner accès à ces formes diverses de sublimation hautement valorisées dans le champ social. C'est ce qui nous donne quelque espoir ; même fragile, très fragile de pouvoir à ces graves carences paternelles pouvoir remédier.

Mais je continuerais à relire ce Malaise dans la civilisation de Freud, car d'autres points de ce texte si dense peuvent encore nous servir de pistes de réflexion, notamment ce qu'il évoque des nécessités de la constitution d'une famille mythique, en quelque sorte fermée sur elle-même, comme étouffée dans l'œuf, où l'homme garde sous la main son objet sexuel, une femme, et où celle-ci cherche protection auprès de lui, pour pouvoir y élever ses enfants en sécurité. On ne peut qu'être frappé du fait qu'ainsi conçue, ce noyau familial mythique échappe ainsi au danger de castration. Rien ne manque en attendant que n'en surgisse un interdit qui la fasse éclater, qui la disperse, comme ces fleurs de pissenlit qui envoyaient leurs graines ailées de savoir à tout vent.

Retour chantier sur la "dégénérescence catastrophique" de la fonction du père, à ce moment de l'histoire que nous vivons.