En relisant " Malaise dans la civilisation "

L'hostilité éprouvée par les individus à l'égard de la civilisation et les mouvements de révolte - justifiée ou non - qu'elle provoque.

Liliane Fainsilber

 

 

 

Selon Freud, la civilisation sert à nous protéger de la nature et à poser des règles qui permettent aux humains de vivre ensemble. Paradoxalement c'est cette seconde visée de la civilisation qui donne aux hommes le plus de fil à retordre. Comment l'expliquer ?
Il existe une sorte d'hostilité à l'égard de la civilisation qui a différentes sources. Pour la décrire et la justifier Freud compare les acquis de la civilisation à l'évolution libidinale de chaque individu et constate que, dans une certaine mesure, ces deux évolutions font, d'une part, cause commune, ensemble, mais aussi s'opposent l'une à l'autre.

Les individus, comme membres d'une même famille, d'un état ou d'une société ont entre eux des rapports d'entraide ou d'exploitation, quand il s'agit du travail, et sont aussi les uns pour les autres des objets sexuels.
Si on ne réglementait pas ces rapports sociaux, ce serait la loi du plus fort qui l'emporterait.

Donc Freud en conclut qu'il faut que ce soit le groupe qui soit le plus fort et garde la prérogative sur chacun des individus qui compose ce groupe. Pour décrire les modes de relation entre l'individu et le groupe, Freud utilise trois termes de poids :

" La puissance de cette communauté, (de ce groupe ainsi formé) en tant que " Droit " s'oppose alors à celle de l'individu, flétrie du nom de " force brutale ". En opérant cette substitution de la force collective - celle qui devient droit - à la force individuelle, la civilisation fait un pas décisif. Son caractère essentiel est que les membres de la communauté limitent leurs possibilités de plaisir alors que l'individu isolé ignorait toute restriction de ce genre. " Rappelons, que l'individu isolé exerce, selon Freud, une force brutale, pour obtenir ce qu'il désire.
Cependant à ces deux termes, le Droit comme force du groupe, la force brutale comme étant celle de l'individu, Freud en rajoute troisième, celui de " Justice ".
" Ainsi donc la prochaine exigence culturelle est celle de la " justice ", soit l'assurance que l'ordre légal désormais établi ne sera pas violé au profit d'un seul ". A ce propos, Freud émet une réserve en rajoutant ceci : " Nous ne nous prononcerons pas sur la valeur éthique d'un tel droit. "
Mais il nous donne quand même une petite idée de ce qu'il en pense, en nous indiquant que chaque communauté ainsi formée (caste, classe, nation) a exactement la même tendance que l'individu isolé, à recourir, elle aussi, à la même force brutale, vis-à-vis d'autres communautés.
Donc on peut dire qu'un groupe donné d'individus, exerce droit et justice envers les individus qui le composent, mais exercent, sans aucun complexe, et même impitoyablement, la " force brutale " envers ceux qui ne font pas partie de cette communauté.

Par rapport à ce qu'il décrit ainsi de ces modes d'acquisitions des notions de droit et de justice, opposées à cette force brutale que chaque individu aimerait bien pouvoir continuer à exercer, au reste, à son propre détriment, car il finirait par trouver toujours plus fort que lui, Freud va pouvoir alors décrire ce qu'il appelle les malaises dans la civilisation, les conflits qu'elle éveille, qu'elle provoque.

" Quand une communauté humaine sent s'agiter en elle une poussée de liberté, cela peut répondre à un mouvement de révolte contre une injustice patente, devenir ainsi favorable à un nouveau progrès culturel et devenir compatible avec lui. Mais cela peut-être aussi l'effet de la persistance d'un reste de l'individualisme indompté et former alors la base de tendances hostiles à la civilisation.

Il faut donc " trouver un équilibre approprié, donc de nature à assurer le bonheur de tous, entre ces revendications de l'individu et les exigences culturelles de la collectivité ".

Freud se demande si ce compromis est réalisable ou si le problème est insoluble. Ce texte fait date. Car nous sommes en 1930, et donc à la veille de la montée de l'hitlérisme et le déclenchement de la seconde guerre mondiale. La force brutale avait repris tous ses droits, effaçant d'un seul coup tous les efforts de la civilisation, les réduisant à néant.

Mais ces notions, surtout cette approche métapsychologique de ces mouvements de révolte, justifiés ou non, contre les règles imposées par l'état et la société, pourraient de nos jours, en ces années 2006, retrouver toute leur virulence, leur nouveauté, leur efficacité.

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