La version vers le père et la perversion du père

Liliane Fainsilber

 

Dans le séminaire des Non-dupes errent Lacan introduisait la question de la père-version ainsi : " Un père n'a droit au respect, sinon à l'amour, que si le dit respect, le dit amour, est, vous n'allez pas en croire vos oreilles, père-versement orienté, c'est à dire fait d'une femme, objet a qui cause son désir " (séance du 21 janvier 1975).
Dans ce repérage qu'il nous propose, Lacan utilise deux équivoques, celle tout d'abord de la père-version. Dans cette première équivoque, non seulement il modifie l'orthographe du mot en y introduisant le signifiant père, mais inverse l'ordre des syllabes : cette père-version se spécifie d'être version vers le père.
Par contre la deuxième occurrence, dans la suite de la phrase, respecte l'orthographe du mot, il s'agit bien de la perversion du père, et plus précisément de la version qui lui est propre de sa perversion. Lacan rajoute cette petite phrase, qui a toute son importance, il faut qu'il soit, ce père, modèle de la fonction. Comment allons-nous jongler entre chacun de ces termes ?

Je vous propose autour de cette question trois définitions :

1 - La perversion est avec la névrose et la psychose, une des trois structures de la clinique et de théorie analytique. Elles ont toutes trois leurs mécanismes propres, à savoir trois tentatives de réagir à un événement de la réalité dit traumatisant, qu'on peut définir comme étant la rude découverte de la différence des sexes.
Ce qui caractérise la perversion est le mécanisme de la Verleugnung, du démenti ou désaveu. Pour la névrose, c'est la Verdrangung, ou refoulement enfin pour la Psychose, c'est la Verwerfung ou forclusion. Mais c'est pour le formuler un peu vite, ce n'est juste qu' un tout premier repérage, car encore faut-il déterminer ce qui est l'objet de ces trois mécanismes. Car, à partir de là, on s'aperçoit que les choses sont beaucoup plus complexes et que notamment avec la perversion, il y a aussi du refoulement et que d'autre part, dans la névrose, intervient aussi le mécanisme du démenti. Cette donnée nous sera fort utile tout à l'heure, justement pour évoquer ces nouvelles pathologies, que certains ont mis sous le registre de la perversion généralisée, ou encore de la perversion ordinaire.

2 - La perversion est aussi ce que Freud avait énoncé dans ses trois essais sur la théorie de la sexualité à savoir que l'enfant est un pervers polymorphe. Sa sexualité se déploie en fonction de zones érogènes qui déterminent chacune une forme de pulsion partielle, pulsion orale, anale, pulsion scopique et invocante. Toutes ces pulsions partielles sont ensuite regroupées sous le primat du phallus, condition de l'inscription de chaque sujet comme homme ou comme femme.
Lacan reprenant ce registre de la perversion polymorphe en fait la façon de rater le rapport sexuel du côté homme. C'est ce qu'il nous indique dans cette première formule, il faut qu'une femme soit son symptôme, la cause de son désir. Elle fait de lui un être manquant et donc désirant.
Aux yeux de l'enfant, ce père sert donc de modèle de la fonction. Il permet aussi que se dédouble la fonction du père. Il peut à la fois, assurer sa position d'exception, celui qui interdit, qui permet à l'enfant de s'inscrire dans la fonction phallique comme soumis à la castration, mais aussi, dans le même mouvement, témoigne que lui aussi, ce père, y est tout autant soumis, en tant que désirant, et désirant une femme.

3 - La père-version ou version vers le père.

Cette version vers le père correspond aussi au troisième temps logique de l'Œdipe tel que le décrit Lacan, celui où le père se fait préférer à la mère comme étant celui qui a le phallus, qui le détient et qui a donc le pouvoir de le donner .
Il faut noter qu'à ce point de franchissement de l'Œdipe, l'enfant, quelque soit son sexe, fille ou garçon, en passe par le désir d'être aimé du père comme une femme et d'en recevoir un enfant, objet phallique, s'il en est. C'est l'angoisse de castration qui, pour le fils, le fera renoncer à un tel désir.

Pour que cette version vers le père puisse s'effectuer encore faut-il que les deux premiers temps de l'Œdipe aient été franchis, que la mère ait été en quelque sorte dépossédée de ce qu'enfin de compte elle n'a jamais eu, un phallus imaginaire.
Pour l'enfant cela implique aussi qu'il ait renoncé à venir combler ce manque de la mère, à être son objet phallique. Ce qui rend possible ce renoncement c'est le cas que la mère fait de la parole du père.
C'est donc elle, la mère, qui a cette lourde charge, lourde responsabilité d'assurer cette translation, ce transfert vers le père, cette version vers le père. Mais encore faut-il que, dans cette nouvelle version, le père soit à la hauteur, pas trop mais juste assez. Il faut qu'il soit puissant, qu'il fasse ses preuves.

C'est ce qu'il convient en effet de ne pas oublier, en cette période où l'accent est mis de préférence sur les mutations du champ social, mutations qui impliquent la contestation de l'importance du père et le délitement de la structure patriarcale de la société.
En rappelant la fonction de la parole de la mère, je remets donc l'accent sur la structure familiale. Bien sûr la famille est la petite cellule élémentaire de la société et que donc ces deux champs ne sont donc pas sans rapport l'un avec l'autre, ne serait-ce que parce que s'y transmettent, de l'un à l'autre, les idéaux d'une société donnée, ses mœurs et ses lois.

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