La discipline du commentaire dans l'enseignement de la psychanalyse

et l'importance que Lacan lui accordait

Liliane Fainsilber

 


Il semblerait que les analystes mettent souvent en avant, dans leur formation, ce qu'il en est de la clinique analytique et laissent ainsi ouverte et surtout non résolue la question des rapports de la clinique à la théorie analytique, les deux étant non seulement indispensables mais inextricablement associées l'une à l'autre, selon des modes qui sont à préciser.

Ce jour, je voudrais évoquer pour introduire cette question, ce que disait Lacan à propos de ce qu'il appelle " la discipline du commentaire du texte " et ce juste au moment où il posait au cœur même de l'expérience analytique la dimension de la tragédie. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'en évoquant cette tragédie, il n'évoque qu'en passant, la tragédie de l'Œdipe et celle d'Hamlet que Freud lui associe d'emblée pour décrire ce qui constitue le complexe d'Œdipe, désir pour la mère, désir de meurtre du père. Lacan choisit de se réfèrer à un personnage féminin, celui Antigone. C'est cette tragédie qu'il va lire ligne à ligne. A ce propos, il disait : " C'est quand même à ne pas vouloir serrer de près les textes, je veux dire à rester dans l'ordre de ce qui nous paraît admissible, c'est-à-dire exactement dans l'ordre des préjugés, qu'à tout instant nous ratons l'occasion de désigner, dans les sentiers que nous suivons, les limites propres, les points de franchissement.
Ne vous eussé-je rien enseigné ici autre chose que cette méthode implacable de commentaire des signifiants, qu'il vous en resterait quelque chose, du moins je l'espère, et j'espère même qu'il ne vous en restera rien d'autre, à savoir que, si tant est que ce que j'enseigne ait la valeur d'un enseignement, je n'y laisserai après moi aucune de ces prises qui vous permettent d'y ajouter le suffixe isme. En d'autres termes, que d'aucun des termes que j'aurai successivement poussés devant vous, mais dont heureusement votre embarras me montre qu'aucun d'entre eux n'a pu encore suffire à vous paraître l'essentiel, qu'il s'agisse du symbolique, du signifiant ou du désir, qu'aucun de ces termes, en fin de compte, ne pourra jamais, de mon fait, servir à quiconque de gri-gri intellectuel ".

Depuis la mort de Lacan, les noms en isme ont pourtant fleuris autour de son nom ainsi que des adjectifs en ien et en ienne : lacanien et lacannienne, soit au titre d'injure, ou au titre de parure. De même est-ce si sûr que cela qu'aucun des termes avancés par Lacan ne servent de gri-gri intellectuel de nos jours ? Je pense à quelques formules qui fleurissent dans les congrès et, en tout cas, sur Internet, telles que celle-ci " Le nom du père, on peut s'en passer à condition de savoir s'en servir " ou encore celle-ci " L'Autre qui n'existe pas ". Formules qui posent pour le moins problème dans toute la mesure on ne prend pas la peine de les expliciter longuement.

Pourquoi Lacan a-t-il choisi le personnage d'Antigone, une femme, parmi toutes ces tragédies, au moment où il évoque justement cette question du destin que subira son enseignement ?
Antigone est celle qui tient compte de l'importance de la lignée, la lignée de ses pères. Elle maintient ce qu'il en est de l'até familiale. Pour maintenir l'até de la psychanalyse que nous faudrait-il ? Serait-ce suffisant de respecter ces filiations analytiques, qui ne sont pas simplement des filiations imaginaires, mais également symboliques car si la psychanalyse se transmet, c'est d'un analyste à un autre analyste, puisque celui-ci ne peut le devenir qu'en ayant été d'abord analysant ?

Je ne sais. Mais peut-être s'agirait-il de continuer de prendre en compte le fait que Freud a été l'inventeur de la psychanalyse et qu'il est sans nul doute essentiel de continuer à se référer aux concepts fondamentaux qu'il en a tracé, quite à les remettre en cause, comme lui-même ne s'est jamais privé de le faire, en les mesurant à l'aune et surtout à l'épreuve de la clinique.
Tenir compte aussi de l'apport de Lacan dans la clinique et la théorie analytique, mais en proposant, à rebours de ce qu'il avait appelé " le sens d'un retour à Freud ", le sens d'un retour à Lacan, avec l'aide de Freud donc en faisant un détour indispensable par Freud, pour relire Lacan.

Mais cette approche est loin d'être suffisante, si on tient compte de la façon dont Lacan déchiffre pas à pas, ligne à ligne et sans nul doute très péniblement, au grand désespoir de certains de ses interlocuteurs, un certain nombre de textes analytiques ou littéraires. Ainsi il nous démontre qu'Antigone " mène jusqu'à la limite l'accomplissement de ce qu'on peut appeler le désir pur, le pur et simple désir de mort comme tel. Ce désir, elle l'incarne. "
Lacan interpellant ainsi ces auditeurs leur dit à propos de ce désir :
" Qu'en est-il de son désir ? Ne doit-il pas être désir de l'Autre, et se brancher sur le désir de la mère ? " Ce désir de Jocaste, il y aurait bien sûr beaucoup à en dire, quant aux effets qu'il a eu, non seulement sur Œdipe lui-même mais aussi sur leurs rejetons, les deux frères, Etéocle et Polynice et les deux sœurs, Ismène et Antigone : Un désastre.

Comment articuler donc ce que nous annonce Lacan quant au fait que grâce à lui, aucun nom en isme ne pourra prendre pied dans le champ de la culture forgé avec son nom et le fait de le prouver avec" cette méthode implacable de commentaire des signifiants ", nous restions toujours sur des limites, des littoraux et des littéraux infranchissables, sur des points d'articulation signifiante au-delà de laquelle il n'y a plus rien ? Je ne peux l'affirmer avec certitude, mais il me semble bien que la psychanalyse ne se transmet qu'avec l'aide de la singularité de l'histoire familiale de tous ceux qui se consacrent à cette survie de la psychanalyse, comme analysants tout autant que comme psychanalystes.
C'est ainsi que l'histoire de la psychanalyse est étroitement intriquée aux histoires familiales de chacun. Celle de Freud et peut-être celle de Lacan, l'histoire le dira, sont certes exemplaires, parmi toutes les historioles de chacun d'entre nous, un peu plus mais sans plus, si ce qui compte c'est cette mystérieuse circulation des signifiants qui nous déterminent comme sujets.

Le passage sur cette méthode implacable du signifiant se trouve dans la séance du 25 mai 1960.
Une citation de Lacan qui se trouve dans la séance suivante du 8 juin 1960, éclaire sinon étaye mon hypothèse de cette instrication nécessaire entre l'histoire de la psychanalyse et l'histoire familiale, l'até familiale de chaque analyste en le démontrant pas son analyse de la tragédie d'Antigone :
" … on voit bien qu'Antigone représente par sa position cette limite radicale qui, au-delà de tous les contenus, de tout ce que Polynice a pu faire de bien ou de mal, de tout ce qui peut lui être infligé, maintient la valeur unique de son être.
Cette valeur est essentiellement de langage. Hors du langage, elle ne saurait même pas être conçue, et l'être de celui qui a vécu ne saurait être ainsi détaché de tout ce qu'il a véhiculé comme bien et comme mal, comme destin… Cette pureté, cette séparation de l'être de toutes les caractéristiques du drame historique qu'il a traversé, c'est là jsutement la limite, l'ex nihilo autour de quoi se tient Antigone.
Or c'est sur cette limite de son propre drame oedipien que tout analyste devrait pouvoir prendre appui pour réinventer la psychanalyse, pour lui redonner vie, et donc la transmettre.

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