NOTES SUR LE FORT /DA.
M.F. BALTA.


Texte écrit pour L’INTERPRETATION ANALYTIQUE, 1997

 

Comme nous le savons, la fonction de symbolisation est continûment en éveil de notre naissance à notre mort. Peut-on ne pas symboliser d’ailleurs, puisque symboliser, c’est tisser la vie elle même avec le signifiant qui lui est déjà et toujours là. Les ravages de ce qui ne parvient pas à être symbolisé sont connus : ravages chez le sujet lui-même, mais aussi ravages dont les effets se répercutent parfois sur plusieurs générations. Que ce soit deuil, suicide, crime, atteinte corporelle ou psychique, en un mot trauma, à chaque fois que quelque chose est " laissé en plan ", non abordé, ou encore, non solutionné, il y a de la déliaison, et ça fait trou. Bien souvent d’ailleurs le sujet ne peut qu’être ramené à ce trou tant il lui faut au moins le circonscrire ou le borner.

On ne sait qu’après coup qu’il y a eu symbolisation, lorsqu’on se rend compte que quelque chose a été intégré, ou s’est transformé, que telle position s’est modifiée. Cela témoigne alors que le travail psychique qui s’est déployé a permis de traiter la question qui se posait et il peut y avoir dégagement, émergence de choses nouvelles, et pourquoi pas, création.

Freud, avec son observation du Fort / Da, nous a livré ce qu’on peut appeler un moment de symbolisation exemplaire, pris sur le vif, un de ces moment où l’acte est dans le dire et le dire est dans l’acte. Cette symbolisation concerne une expérience fondamentale et primordiale, puisque, à partir de la répétition de la séquence présence/absence maternelle, on peut dire que l’enfant se constitue comme sujet pouvant lui aussi manquer.

C'est d'abord une scène de famille. Un grand-père, Freud, observe son petit-fils ; c'est encore un petit, mais ce n'est plus un tout petit, il a dix huit mois et prononce quelques paroles significatives, du moins pour son entourage. Ce qui attire l'attention de Freud c'est que l'enfant répète une même action plutôt ludique, de façon relativement invariable, action à laquelle il associe l'émission de deux phonèmes bien distincts, invariables eux aussi.

Lorsque Freud dans " Au-delà du Principe de Plaisir "(1) rapporte les séquences de ce qu'il observe là, c'est à partir d'une question de fond : qu'est-ce que cette force, cette pulsion qui pousse à reproduire un événement désagréable, voire traumatique, comme pour en retrouver exactement les coordonnées de déplaisir? Il donnera, comme on le sait à cette pulsion le nom de pulsion de mort et ce qui se trouve au-delà du champ régi par le principe de plaisir, trouvera son nom plus tard, celui de jouissance.

Pourtant, contrairement à son attente, Freud est bien obligé d'admettre que la répétition de la scène à laquelle il assiste et qu'il a pourtant très vite lié à quelque chose de désagréable pour l'enfant, à savoir que sa mère s'absente, n'est pas sans apporter à celui-ci son comptant de plaisir. Effectivement, il ne constate ni tensions, ni cris, mais bien plutôt un apaisement trouvé dans le jeu lui-même. C'est ce qui fait alors supposer à Freud que l'enfant, par son action répétée, tente de surmonter un sentiment pénible, en transformant la réalité subie avec peine en une action voulue ; déplaçant les enjeux sur le plan psychique, l'enfant s'autoriserait ainsi à occuper une position autre face à l'alternance imposée présence/ absence de sa mère.

Reprenons les repérages progressifs de Freud qui est, on le sait un observateur précis et exigeant.

Il situe d'abord le contexte : bonnes relations de l'enfant à son entourage, obéissance par rapport à certaines interdictions ; il insiste aussi sur l'absence de pleurs lors des départs de la mère. Nous ne savons pas si l'enfant possède un objet substitutif, mais on peut penser qu'il a déjà pu étayer sur l'absence un minimum de construction (symbolique et imaginaire) pour pouvoir supporter le manque. Le jeu auquel assiste Freud, en tous les cas, est une vraie élaboration, dont on mesure la dimension, l'avancée, en la comparant, par exemple à ce que peut apporter l'objet transitionnel au sens de Winnicot. Freud a bel et bien affaire là à un moment de symbolisation.

Que pointe-t-il dans une première remarque? Il note qu'une des habitudes de l'enfant est de jeter ses jouets ou de petits objets au loin avec une grande satisfaction. Il va jusqu’à dire : " Il n'utilise ses jouets que pour les jeter au loin ". Au moment où il ne les voit plus, il émet le son " O.o.o.o ", que la mère traduit pour Freud par : " Fort ", soit : " loin, parti ". Rien de pénible dans tout cela, bien au contraire. Freud est alors conduit à préciser son idée : " à l'origine du jeu et du plaisir qu'il procure, il y a un sentiment de vengeance vis à vis de la mère qui est partie ". " Oui, va-t-en " dirait en quelque sorte l'enfant en jetant les objets au loin, " c'est même moi qui te renvoie! " . Commander la présence et l'absence des objets serait une façon plutôt aboutie d'élaborer l'inévitable tension douloureuse que provoquent les départs réitérés de la mère et dans le fond, une issue, un changement même, par rapport à une position de passivité. Freud pense alors que se substitue progressivement à la répétition de la situation éprouvante, la répétition de l'action de maîtrise. Au déplaisir de la perte, se substitue ainsi le plaisir d'organiser, d'ordonnancer soi-même cette perte et les retrouvailles. Mais il montre une certaine perplexité en remarquant que l'enfant répète beaucoup plus souvent la première partie du scénario, celle de la disparition de l'objet, que la deuxième partie, celle de sa réapparition, alors qu'elle lui apporte plus de plaisir.

Dans un deuxième temps, Freud dégage une scène à laquelle il assiste à l’occasion, c’est la scène de la bobine proprement dite. Les deux vocalises, soit le " O.o.o.o " ou " Fort ", traduit donc par " loin " émis après avoir lancé l'objet-bobine et le " Da ", qui signifie : " là! " ou " voilà! " émis au moment où l'objet, ramené au moyen de la ficelle réapparaît, ces deux vocalises découpent la scène en deux séquences distinctes, indépendantes d'ailleurs, car l'observateur note qu'elles ne se succèdent pas forcément. On a donc pour Freud :

- objet présent... geste de lancer au loin... objet absent... " O.o.o.o "...

- objet absent... geste de tirer vers soi...objet réapparaît... " Da ".

Pour Freud donc, l'enfant ayant constaté qu'il était sans pouvoir par rapport aux absences de sa mère, ne se montre pas pour autant sans recours et utilise un jeu où il met en scène ce qui l'a impressionné pour enfin le maîtriser. C'est même le plaisir d'exercer la maîtrise nouvellement acquise qui va commander la répétition. Mais cela ne répond toujours pas à l'interrogation de Freud : pourquoi l'enfant répète-t-il inlassablement la première séquence, aux dépens de l'autre ? La possibilité de faire disparaître l'objet deviendrait-elle un enjeu d'intérêt supérieur au plaisir de son retour ?

Lacan va aborder les choses un peu différemment, en se servant de la vignette clinique du Fort/Da dans trois leçons de deux de ses Séminaires: " Les Écrits technique de Freud "(2)et " Les Quatre Concepts Fondamentaux de la Psychanalyse "(3). Il y a d'abord une surprise à ne pas reconnaître exactement le déroulement des deux séquences que rapporte Freud. Cela amène à poser l'hypothèse d'une interprétation du texte de Freud par Lacan.

Pour lui, non seulement l'enfant assume d'être privé de l'objet, l'invention du jeu de la bobine le prouve, mais il anticipe la disparition, et la réapparition de l'objet et ce sont le " Fort " et le " Da " qui en témoignent. Lacan ne situe pas ces deux phonèmes du côté du constat, de l'enregistrement ( oui l'objet est parti, oui l'objet est là, avec entre les deux moments où les phonèmes sont prononcés, l'action manipulatoire de l'enfant ), mais il leur confère avant tout une valeur d'évocation et d'appel. Il leur donne en fait une place prédominante et les fait intervenir avant tout pour promouvoir l'action. L'enfant s’appellerait en quelque sorte lui-même au passage à l'action. Les séquences s'écrivent donc pour lui :

- objet présent... " O.o.o.o " ... geste de lancer au loin... objet absent.

- objet absent... " Da " ... geste de tirer vers soi... objet présent.

Le fait que le " O.o.o.o " soit articulé alors que l'objet est encore là et le " Da " alors qu'il est parti manifeste deux choses concomitantes :

- D'abord qu'il y a maintenant pour l'enfant une possibilité de réguler la distance entre lui et l'objet. Son désir entre en jeu, pour qu’il (que ce soit lui par rapport à l'objet ou l'objet par rapport à lui) s'éloigne ou se rapproche.

- Ensuite que " L'apparition des deux vocables mis en opposition phonématique " montre " un enfant en mesure de transcender sur un plan symbolique le phénomène de la présence et de l'absence ". Et cela n'étonne pas car " c’est le même moment celui où le désir s’humanise et celui où l’enfant naît au langage ". Les deux phonèmes étaient déjà là au dehors, l'enfant les intègre pour signifier à son tour quelque chose. Les deux signifiants dont il dispose, vont maintenant lui permettre de " faire apparaître ou disparaître réellement ou imaginairement l'objet ". On saisit mieux pourquoi Lacan tient tellement à faire précéder les gestes de l'enfant des deux signifiants en question. Effectivement parce que leur pouvoir d'évocation, d'appel, d'anticipation peut désormais commander l'action, mais surtout parce que, de toute façon, le symbolique a pour mission de diriger la vie psychique. " L'introduction du symbolique renverse les positions. L'absence est évoquée dans la présence et la présence dans l'absence ". Et il va encore plus loin : " Le symbolique (ici, l'introduction d'un couple de symboles) permettant cette inversion, c'est à dire annulant la Chose existante, ouvre le monde de la négativité, (donc la possibilité de la dénégation) lequel constitue à la fois le discours du sujet humain et la réalité de son monde en tant qu'humain et cela, bien avant l'apparition du non et du refus de l'autre ". Voila pourquoi, pour Lacan, le " Fort " se dit en présence de l'objet, car présent, il peut désormais s'évoquer absent. Et inversement pour le " Da " . " Tu es là, mais je t(e) absente ", et cela se dit : " Fort ". " Tu n'es pas là, mais t'évoquer te rend présent " et cela se dit " Da ". " Destruction de la Chose donc, par le fait de dire, de nommer ; passage de la Chose au plan symbolique; à partir de ces deux pôles qui sont en place dès le début pour l'enfant, ceux du réel et du symbolique, s'installe, se compose, s'enrichit, se diversifie le pôle imaginaire, certes déjà là lui aussi mais inaccessible sans la possibilité de nomination ". Il est assez clair que dans cette situation où un objet prend valeur de symbôle, Freud met l'accent sur la satisfaction dans le jeu et la maîtrise acquise, alors que Lacan privilégie la satisfaction qui naît de l'évocation, de l'appel, de la verbalisation.

Il nous reste encore, et c’est le troisième temps, à ne pas négliger la note que Freud prend la peine de rajouter plus tard à son observation et qui fait surgir une nouvelle interrogation. Voici cette note : " Un jour, la mère rentrant à la maison après une absence de plusieurs heures, fut saluée par l'exclamation : " Bébé O.o.o.o " qui tout d'abord parut inintelligible. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que pendant cette longue absence de la mère, l'enfant avait trouvé le moyen de se faire disparaître lui-même. Ayant aperçu son image dans une grande glace qui touchait presque le parquet, il s'était accroupi, ce qui avait fait disparaître l'image ". On entend bien que l'enfant a désormais à sa disposition le mot " Fort " pour signifier la disparition que ce soit de sa mère, de la bobine ou de son image. Il sait que ça disparaît et il sait le dire.

Freud ne se pose pas la question du moment choisi par l'enfant pour dire à sa mère : " bébé parti ", alors que précisément elle réapparaît après une longue absence. Ne peut-on penser que le pas décisif qu'accomplit là l'enfant nécessite que justement la mère ait été absente et revienne dans son champ pour qu'il puisse lui signifier que lui aussi peut lui manquer. On voit qu'il s'agit d'une toute autre question que celle qu'il a déjà eu à travailler si l'on peut dire, à savoir celle qui se pose quand sa mère lui manque. C'est même probablement là qu'est l'enjeu ultime de la scène et, dans le fond, ce n'est pas très étonnant que Freud rajoute plus tard ce fait comme dans un effet d'après-coup. Que l'enfant puisse comme " s'absenter de " sa mère et le lui signifier serait alors l'aboutissement du jeu de la bobine. Dans l'opération, quelque chose choît : l'objet-bobine qui ne serait ni la mère, ni même l'enfant, " mais assurément quelque chose qui se détache de lui, tout en étant encore à lui bien retenu ". Lacan parle d'une épreuve, d'une " épreuve d'automutilation " . Si le mot est fort, c'est bien parce que Lacan fait de cette perte le préalable, la condition pour que " l'ordre de signifiance se mette en perspective ". Cet objet, encore retenu par un fil, mais qui se détache dans son va-et-vient, figure pour Lacan l'objet dont l'enfant se trouvera un jour à jamais séparé, et définitivement, à savoir l'objet a.

Si cette scène est exemplaire d'un travail psychique de détachement, il ne faut pas oublier qu'elle vient parachever toute l'élaboration antérieure qui a conduit l'enfant à être assuré d'un sentiment de consistance et de la continuité du lien malgré la discontinuité créée par les absences de la mère. Mais, on le voit, l'ouverture est grande lorsque le mot vient en dépassement de la satisfaction immédiate apportée par la présence de l’objet primordial, et l'avènement de la parole permettant de rendre présent l'absent et absent le présent, donne toute sa dimension à cette phrase du Séminaire sur " l'Angoisse "(4 ): " la sécurité de la présence, c'est la possibilité de l'absence ", de l'absence de l'Autre et de l'absence à l'Autre.

1 - S. Freud, "Au delà du principe de plaisir", Essais de psychanalyse, Payot.

2 - J. Lacan, Les Ecrits techniques de Freud, séance du 5 mai 1954 et 2 juin 1954.

3 - J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séance du 12 février 1964.

4 - J. Lacan, séminaire L'Angoisse, séance du 5 décembre 1962.

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