Ce texte a été présenté au cours d'une journée de L'Interprétation analytique que nous avions consacrée au contrôle, ce mal nommé, en mai 1988.

Ginette RAIMBAULT

Entre Balint et Lacan

 

 

 

Incertaine du centrage de mon intervention à cette Journée, je propose à Jacy ce titre. Nous sommes en période d'élection et entre les deux tours de scrutin, je fais un rêve dont ne restent que ces mots: "mon candidat est en "ballottage".

Les associations : C'est un risque. On en parle, sans décider de croire à l'une ou l'autre éventualité - sans oser y croire. A cause du retour des otages, un coup de force qui risque de faire qu'une partie des électeurs, ceux qui sont dans une troisième voie, au centre dit-on, ne donnent leur voix à celui qui a fait le coup. Otage ou go-between ? Est-ce que ceci ne serait pas un sigle spécifiant mon fantasme d'entre-deux, auquel un troisième demande que compte lui soit rendu ?

 

Procédons par un retour: Pourquoi Balint et pourquoi Lacan ?

Février 1953 : La Société Psychanalytique de Paris annonce l'ouverture de l'Institut de Psychanalyse. Les "candidats" à cette date l'usage voulait que l'on pose sa candidature pour entreprendre une analyse personnelle déjà considérée comme didactique - reçoivent en même temps que l'annonce de l'ouverture de l'Institut, le programme de l'enseignement élaboré selon le modèle historique que vous connaissez, la notification d'inscription dans l'une des trois années du cursus prévu, la demande de règlement pour la scolarité (tarif fort élevé). Nous apprenons ainsi que "La psychanalyse didactique se déroulera sur un rythme de 4 à 5 séances par semaine - exceptionnellement 3 - de trois quarts d'heure chacune..." Quant à la durée, on admet qu'elle est difficilement prévisible, mais "l'expérience montre que le nombre de 300 séances étalées sur 24 mois de travail effectif ne saurait être considéré que comme un minimum". Puis, "aucun candidat à une psychanalyse didactique ne pourra être autorisé à commencer ses contrôles si son analyse personnelle ne s'est pas poursuivie pendant 12 mois de travail effectif au moins, à raison de 3 séances hebdomadaires au minimum et de trois quarts d'heure chacune... Ces contrôles portent obligatoirement sur deux malades, et effectués par deux psychanalystes différents, dont un membre de la Commission d'enseignement" doivent être hebdomadaires pour chacun des cas, rapportés séance par séance..." En conclusion, "il est rappelé que l'exercice de la psychanalyse reste soumis aux lois actuelles de l'exercice de la médecine..."

Formalisme, rigidité... bref, aucune place pour questionner la psychanalyse, notre analyse personnelle, sa reconnaissance comme didactique, notre désir de reprendre cette expérience (de discours) avec un autre, des autres, d'être enseigné, d'être contrôlé... ou contrôlant - (malgré le malaise ou les réticences que pointe le thème de cette journée le terme restera). Que reste-t-il, dans cette circulaire, de l'inconscient ? Quelques uns, parmi les étudiants et les didacticiens, s'inquiètent de cette carence de réflexion et transmettent leurs critiques à la direction de l'Institut qui répond par cette "invitation" :

"Le Dr. X (Président) serait heureux d'exposer à tous les étudiants de l'Institut de Psychanalyse, l'aspect économique et financier des problèmes posés par son fonctionnement. A cet effet, tous les étudiants sont cordialement invités à se réunir à l'Institut le Cette réunion est d'autant plus importante que chacun y aura l'occasion d'exprimer, en toute liberté, ses objections et suggestions, tant en ce qui concerne le point de vue financier qu'en ce qui intéresse l'enseignement lui-même."

C'est au milieu de cet essai de débat que circule le texte de M.Balint "A propos du système de formation psychanalytique" - communication à la British Psycho-analytical Society, le 5 Novembre 1947 (publié dans Amour Primaire et Technique psychanalytique). Je ne le reprendrai pas ici dans la mesure où Liliane Fainsilber vous en a déjà montré toute l'importance, mais jugez de l'ouverture qui nous était alors offerte par rapport à l'encadrement que l'on nous imposait ...

"Entre Balint et Lacan" prend son origine à ce moment : en effet, ce texte servit d'aliment aux débats qui ont abouti à une première scission et Balint fut le premier invité étranger de la Société Française de Psychanalyse le 25 mai 1954.

"Nous sommes en train d'être considérés comme des "guides" par l'humanité". Ainsi commence Balint: "la formation des analystes est probablement parmi nos fonctions, celle qui correspond le mieux à cette activité de direction et d'enseignement. La façon dont nous nous acquittons de ce devoir, les résultats que nous obtenons dans ce domaine influenceront profondément non seulement l'avenir de notre profession mais aussi le destin de l'humanité".

Douze ans plus tard, au cours d'une Table Ronde ? - mettons ici un point d'interrogation en rappel de l'atmosphère plutôt orageuse de la discussion réunissant psychanalystes et médecins, Lacan déclare, à propos de la position que peut occuper le psychanalyste : "c'est actuellement la seule d'où le médecin puisse maintenir l'originalité de toujours de sa position, c'est-à-dire de celui qui a à répondre à une demande de savoir... c'est toujours comme missionnaire du médecin que je me suis considéré : la fonction du médecin comme celle du prêtre ne se limite pas au temps qu'on y emploie"(1).

Guides ou Missionnaires : quel idéal pour le ou la Psychanalyste ! mais quelle audace ! Supervision ou contrôle, recours à un autre pour discuter de mes rencontres avec les patients me paraissent indispensables mais les statuts de la société française de psychanalyse n'avaient guère modifié les règles : les contrôleurs reconnus, inscrits sur une liste, étaient des anciens et l'on était invité à "choisir" dans cette liste. Un premier contrôleur a écouté mes démêlés avec une patiente hystérique et corrigeait fort gentiment- ce que j'en rapportais puis émettait quelques suggestions, voire des directives. En fin d'année, ce contrôleur "faisait comme si" et attribuait des notes... Le deuxième contrôleur réunissait - sur un mode universitaire - un petit groupe : chacun venait y faire un tour, bien souvent sans même prendre le temps d'écouter les autres. Pour la bonne mesure, j'ai sollicité également un troisième contrôle : cet analyste-là m'a expliqué les raisons de la vocation et de la névrose de mon patient bien avant même que celui-ci ne puisse m'adresser parole. Rassurez-vous : en accord avec mon analyste, nous avons opté pour une formule qui nous convenait à tous deux et parlé, en séances de contrôle, de certains patients à ces moments où cela me paraissait nécessaire.

Parallèlement à ce cursus "officiel", un séjour en Angleterre me donna la possibilité de faire un stage à la Tavistock clinic : début d'un "travail" avec Balint qui consacrait alors, une bonne part de son activité à élaborer une "technique de formation psychologique des médecins" et une autre à élaborer les principes de la "formation des analystes" - en tant que membre du Training Committee de la Société Britannique. Cette préoccupation pour la formation était donc un pôle de réflexion essentiel tant pour Balint que pour Lacan - Les deux se sont effectivement, farouchement, obstinément battus pour approfondir cette réflexion, la renouveler et en tirer les conséquences pratiques. L'un, rapidement obligé d'assumer sa solitude, a fondé son Ecole, tandis que l'autre - peut-être en reconnaissance des murs du pays qui l'avait accueilli à son départ de Hongrie ? -a poursuivi son combat "à l'anglaise", c'est-à-dire sans rompre avec l'Institution, s'efforçant de dépasser les conflits internes afin de faire passer ses idées. Une telle démarche lui était familière, à en juger par cet aveu: "très tôt, je suis entré en opposition cordiale avec mon père... il le permettait, le tolérait; cela a tourné à l'inimitié; ensuite, nous sommes redevenus amis et ainsi de suite. C'était une chose très intéressante".

Intéressant ? Voilà un maître mot pour Balint: "Very, very interesting", c'était là son commentaire favori. Ces mots et le ton ad hoc donnaient véritablement à ceux qu'il écoutait le sentiment d'être very interesting! De fait il s'intéressait à tout, tellement à tout, qu'il lui fut, disait-il, difficile de choisir une carrière. Sa culture, d'ailleurs, était immense, sans que jamais sa curiosité ait été assouvie. Participer à ses "séminaires" permettait de voir en action un "contrôle" qui stimulait chacun à écouter, chercher, à dire ou laisser l'autre dire, à attendre et respecter l'autre. On avait le sentiment d'apprendre à voir, à reconnaître, à entendre, à se servir de la parole: bref d'apprendre à apprendre.

Par quel mécanisme? Il est possible de schématiser la structuration de ces groupes "research-cum-training". Ainsi dans un premier temps se dessinait toujours une interrogation quant au motif officiel, à la demande du patient. Puis (pas obligatoirement dans l'ordre chronologique) une certaine homogénéité dans les récits de chacun éclairait ce que nous pouurions appler son style. La reconnaissance, la prise en compte de ce style mettait en question la soit disant objectivité du médecin (ou du psychanalyste ) et cet éclairage sur la subjectivité de chacun et son expression ouvrait sur le tissu de la relation, soit autant les transfert que le contre-transfert.

A ce propos, je vous rappellerai l'article de Vilma Kovacs, publié en 1933, traduit maintenant en français : "Analyse didactique et analyse de contrôle". Vilma Kovacs, mère de la première femme de Balint, Alice, s'y oppose à la réglementation sur le contrôle analytique tel qu'il est institué à la suite de Eitingon et défend le système hongrois. Vous savez que celui-ci accorde une grande importance, pour la pratique analytique, au maniement du contre-transfert, et préconise une première expérience de contrôle avec son propre analyste, censé être mieux placé qu'un autre pour entendre ce contre-transfert. (V.K. avait elle-même du faire une analyse thérapeutique pour divers troubles, en particulier une agoraphobie, qui s'étaient développés à la suite d'une vie assez tumultueuse. Son analyste, Ferenczi, l'avait encouragée à devenir psychanalyste).

Petit détour qui alerte encore sur les affinités Balint-Lacan. Avec sa femme Alice, Balint écrit, en 1939, un article pour l'International Journal of Psycho-analysis : Transfert et contre-transfert- article cité par Lacan dans le Séminaire sur l'Angoisse. Lacan souligne: "s'il y a quelques personnes qui ont dit sur le contre-transfert quelque chose de sensé, ce sont uniquement des femmes. Vous me direz: Michaël Balint ? Seulement, il est assez frappant que s'il a fait son article, c'est avec Alice" (27.2.63). "Pourquoi? -poursuit-il- question qui s'éclaire si on la prend sous le biais de la fonction du désir dans l'amour : c'est pour autant que le désir intervient dans l'amour et en est un enjeu essentiel : le désir ne concerne pas l'objet aimé"... C'est à partir de l'expérience de l'amour de (ou dans le) transfert que peut se poser la question du désir de l'analyste.

Permettez-moi de vous citer quelques extraits de cet article.

"Une question surgit souvent au cours des débats psychanalytiques sur les thèmes d'ordre technique: le transfert est-il déterminé par le patient seul, ou bien le comportement de l'analyste peut-il également y jouer un rôle ? A l'occasion de ces discussions il ya une opinion que certains analystes avancent toujours avec insistance. Elle est formulée à peu près ainsi : Si l'analyste influence la situation de transfert par n'importe quel autre moyen que l'interprétation, il commet toujours et sans exception une grave erreur". Balint propose d'examiner la question et commence par une description de la situation analytique, de certaines caractéristiques qui en sont tangibles et d'autres qui le sont moins, telles que l'interprétation et ses modalités temporelles, qualitatives,... bref ce que les auteurs appellent "facteur personnel". Cet examen "fournit la preuve éloquente que la véritable source de tous ces traits sans cesse reproduits est le transfert, lequel dans le cas d'un analyste dans la situation analytique est qualifié par euphémisme de "contre- transfert". Un tel enlisement est un argument pour demander au candidat d'effectuer au moins une partie du contrôle avec un (ou des) analyste autre que le didacticien.

"Il n'y a qu'une seule méthode de psychanalyse, celle établie par Freud; mais il y a différentes façons d'atteindre ce but. Une technique parfaite, que tous les analystes du monde pourraient adopter, cela n'existe pas. Mais d'un autre côté il faut exiger de l'analyste qu'il prenne conscience de toute gratification émotionnelle que sa technique individuelle lui procure". Gratification émotionnelle ? Pour Lacan, le contrôle sera, avec la Passe, une manière d'aborder le désir du psychanalyste.

Ce désir, Balint le sollicitait par telle phrase qui revenait périodiquement dans ses séminaires avec les médecins: "We don' t know" Ces mots sonnaient comme une injonction, une exigence mettons "demand" au sens anglais -pour aller plus loin dans la recherche. Ici non pas la recherche d'un savoir théorique, mais d'un savoir qui est là, encore à l'insu de celui qui parle, qui relate son observation, sa perception des faits, savoir qui est mis à jour dans ses mots, à travers son discours, s'il s'y autorise -à travers le discours qu'il s'autorise - et s'il y est autorisé par celui qui l'écoute ."We don't know" marque la suspension du savoir chez l'auditeur-contrôleur. We don't know : appel au désir de savoir. Or, rappelez-vous : "Tu peux savoir, bachelier" tel était le titre de la revue lancée par Lacan à l'intention de ses élèves. Scilicet devait colliger les écrits -anonymes -donc le discours déployé par les analystes au cours de leur recherche en commun, psychanalystes ayant accepté un leader -le mot n'est pas déplacé -lequel les reconnaît - sait, de ce fait, comme ses élèves.

En juillet 1953, au 18ème Congrès Psychanalytique International, Balint reprend la question de la formation et de l'analyse didactique, pour en retracer l'histoire en cinq périodes :

  1. - Instruction

2 - Démonstration: l'analyse avec Eitigon en est un exemple: "l'analyse ne peut être que courte et incomplète" (Freud dixit).

A la suite des attaques de Ferenczi,

Période

3 Analyse véritable.

Toujours sous l'impulsion de Ferenczi qui demande une analyse totalement achevée, soit ce que Balint propose d'appeler

4 - une super-thérapie. Celle-ci implique une durée de beaucoup supérieure à celle de la première période, que cela se passe sous l'appellation de didactique ou sous le secret d'une post-didactique.

Balint constate que personne ne s'est inquiété de lever le voile sur ce système de formation, mais une cinquième phase semble se dessiner:

5 - période de recherche - période encore timidement abordée dans les discussions scientifiques et sur laquelle les écrits restent inexistants. Comment procéder, comment obtenir des témoignages dans cette perspective ? Concluant ce récit de l'histoire de la formation des analystes, Balint remarque : "comme nous le savons tous, le maniement des pulsions agressives, de la haine, a toujours été un problème non résolu et peut-être insoluble de l'humanité et la source de troubles dans bien d'autres domaines que celui de la formation psychanalytique". En avertissement, il cite la devise de l'Eglise Unitarienne de Hongrie: Semper reformari debet = réformer sans cesse.

Deux semaines avant ce Congrès, Lacan avait écrit à Balint. Il le remercie de lui avoir si promptement accordé sa requête (d'entrevue) et fait état des "évènements qui se sont passés. Ils sont tous conformes à vos propres termes: interesting, startling, tragic, or non-essential... il a fallu en venir à une scission... A bientôt, cher ami. Sachez que je fais toujours une grande part dans mon enseignement à la lignée spirituelle de Ferenczi, et que je vous reste sympathiquement lié..."

Le 26 juillet 53 un Comité est nommé par l'I.P.A. pour examiner la demande d'affiliation de la SFP ... devant les opinions divergentes des uns et des autres, Balint tente une conciliation... : "go-between" ? Quant à Lacan, il poursuit l'idée d'obtenir des témoignages sur le devenir analyste... et c'est la passe,... dont un résultat et un effet ont incontestablement été le dévoilement de la tragique imposture qu'il avait lui-même dénoncée dans la formation du psychanalyste.

Ginette Raimbault

29 mai 1988

 

(1) - Il existe un compte-rendu de cette table ronde qui figure sous le titre "La place de la psychanalyse dans la médecine" de 1966.

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Cette aquarelle est de Pascale Camus-Walter