Une myriade d'énonciations, celles des psychanalystes

Liliane Fainsilber

 

 

 

Ceci est le compte-rendu d'une présentation de mon livre "Lettres à Nathanaël ; Une invitation à la psychanalyse" qui a eu lieu à la maison des sciences de l'homme, en novembre 2007. J'y étais invitée par Gricelda Sarmiento en tant que responsable du centre de recherche en psychanalyse et écritures. Jacques Siboni présidait à la discussion. Cette petite vignette : une annonciation prendra sens dans le cours de ce texte : Jeux de mots entre énonciations et annonciations.

 


Le dernier livre que j'ai écrit et que je veux vous présenter ce soir (1), " Lettres à Nathanaël " est une sorte de chronique poursuivie au fil des jours et adressée à un lecteur de rêve auquel ce prénom donne présence et vie. Je l'ai emprunté à l'un des poètes de notre temps, à André Gide. J'ai gardé en effet le souvenir de cette invocation qui scandait toute son œuvre poétique, dans " Les nourritures terrestres ", " Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur ". Or cette ferveur, au temps des troubadours, au moyen âge, venait du latin fervor, et signifiait alors bouillonnement ardeur, chaleur. Je trouve en effet que ces bouillonnements sont ce qu'on pourrait souhaiter de mieux pour la psychanalyse, elle, qui, par rapport à notre savoir inconscient, ne peut être abordée que de façon éruptive, incandescente, voire volcanique ?

Avec ces lettres, J'ai dessiné une approche, la plus simple et vivante possible de l'invention par Freud de cette science de l'inconscient, puis de son radical renouvellement par Lacan, avec l'aide du langage.
Les aspects actuels de la psychanalyse sont aussi évoqués dans ces lettres : la psychanalyse et l'argent, la psychanalyse et Internet, et aussi la brûlante, très brûlante question de la formation du psychanalyste ainsi que celle des conditions pour le moins complexe de la transmission de la psychanalyse.
Pour réussir à vous donner une idée de la teneur de ces lettres et donc vous donner envie de les lire j'ai un peu hésité sur la voie à suivre. Je ne voulais pas vous en lire quelques unes, car ce soir vous n'êtes pas des lecteurs mais des auditeurs, ce qui fait que je me suis décidée à vous écrire en quelque sorte une lettre ouverte, et, comme c'est Gricelda qui m'a invitée ce soir, je l'ai appelée en son honneur " Lettre à Gricelda ". En sa présence, je vous en ai réservé la primeur.

Par cette lettre je voudrais en effet donner un prolongement à une question que je pose dans mon livre " Comment les énonciations des analysants peuvent-elles sans cesse redonner vie aux énoncés de la théorie analytique, et lui éviter ainsi de se fossiliser ?

L'énigme et la citation

Selon l'encyclopédia universalis, " l'énoncé, c'est le texte, et l'énonciation c'est l'engendrement du texte où se trahit le sujet ". Lacan a souvent pris comme exemple des rapports entre les deux cette phrase usuelle " je crains qu'il ne vienne ". C'est dans le " ne " de la négation que vient se nicher le sujet de l'énonciation, laissant au " je " sujet de la phrase le privilège de son énoncé.
Ces liens mystérieux de l'énoncé et de l'énonciation, domaine du linguiste, au départ, sont pour l'analyste, le lieu d'émergence de la vérité. Sur le graphe du désir, les deux lignes de l'énoncé et de l'énonciation viennent en effet se mélanger intimement au lieu du message. C'est ainsi qu'on peut vérifier qu'une énonciation perturbe toujours le cours tranquille des énoncés. Arrivant à l'improviste, elle dérange certes mais apporte aussi du neuf.

D'autre part, on peut aussi constater que cette énonciation, à peine née, perd fatalement sa dimension de nouveauté pour trouver sagement place dans les énoncés de la théorie analytique, comme si toute énonciation ne pouvait être que fugitive, ponctuelle, et condamnée à se fondre immédiatement dans le fil du discours.
Lacan a défini deux formes de ces rapports de l'énoncé à l'énonciation, celle de l'énigme qui est toujours une énonciation dont l'énoncé est en quelque sorte mis en suspens, sous forme d'une réponse à trouver, la seconde forme étant celle de la citation, qui est un énoncé pris dans le texte de celui qui en est l'auteur.

Je compte utiliser ces deux modes de rapport de l'énoncé et de l'énonciation que sont l'énigme et la citation, pour démontrer ces liens dynamiques, dialectiques entre les énoncés de la théorie analytique et les énonciations des analysants. Ce joint entre clinique et théorie, c'est l'analyste qui l'effectue, mais justement dans la mesure où il se remet sans cesse en position d'analysant puisqu'il ne peut le faire qu'en se mettant à l'écoute de son savoir inconscient.
De par la magie du transfert, dans le champ de la psychanalyse: prenant appui sur ce que d'autres analystes qui l'ont précédé ont dit, chaque nouveau venu doit se risquer, à son tour, à un " je dis " de son énonciation.

Une énigme proposée par Lacan

Je vais tenter une démonstration en acte de ces énonciations exigées de chaque psychanalyste. Je veux pour cela partir de cette double question posée par Lacan dans le séminaire du Sinthome. Je l'ai choisie parce que je pense qu'elle est familière à beaucoup d'entre vous : " A partir de quand est-on fou ? " et " Joyce était-il fou ? ".

On peut considérer que cette question fait pour nous énigme. A chacun il est donc proposé de lui trouver réponse. Or même si je dois aller à contre-courant de ce qui est communément admis, à cette question, je répondrais donc par cette énonciation qui est la mienne : non, Joyce n'était pas fou et à charge pour moi d'apporter arguments à ce choix.
Plutôt que de les trouver dans les textes contemporains de ce séminaire du " Sinthome ", j'ai choisi d'aborder cette question de beaucoup plus loin, par un radical retour en arrière, au temps du séminaire des psychoses.

Un théorème de la théorie analytique

Cette année-là, au moment d'aborder le grand délire de Schreber, Lacan avait défini trois modes d'instauration de la fonction paternelle, pour le sujet dit normal, pour le sujet névrosé et pour le psychotique. Ici, j'utilise donc cette forme de rapport énoncé/énonciation qu'est la citation, cet énoncé pris dans le texte de Lacan.

1 - Pour le sujet dit normal, donc sans symptôme, ce qui est plus qu'improbable, ce qui est assuré c'est la mise en place du père symbolique, par la voie d'un conflit imaginaire. Le désir de triompher du père et surtout le désir de sa mort instaurent sa fonction.

2 - Pour le sujet névrosé, ce qui est assuré c'est la mise en place d'un père imaginaire, père idéalisé, qui vient étayer, remédier les défaillances du père réel. Or cette mise en place est assurée par une grossesse symbolique, dès lors assumée par un sujet féminisé. Cette grossesse est mise en scène, d'une façon camouflée, dans des symptômes. C'est avec le beau fantasme de grossesse du conducteur de Tramway que Lacan en apporte démonstration. Vous vous en souvenez sans doute, cet homme, de structure hystérique, tombé du haut de son tramway, souffrait depuis lors de douleurs pulsatiles et rythmées au niveau de sa dernière côte. Tout comme Adam, il portait un enfant dans son flanc et attendait l'intervention de Dieu le père pour en être délivré.

3 - Pour le sujet psychotique, puisque c'est là que Lacan voulait en arriver, l'instauration du père, et cette fois-ci du père réel, est mise en scène par le délire.
Schreber, dans sa phase d'hypochondrie, croyait qu'il avait été mis enceint par Dieu, comme la Vierge Marie, et qu'il avait déjà senti remuer " le fruit de ses entrailles ", mais ce n'était justement pas une grossesse symbolique qu'il mettait ainsi en scène dans son délire, c'était une grossesse imaginaire, une sorte de prolifération de l'imaginaire autour de ce signifiant manquant, celui du père.

Joyce le symptôme et non pas Joyce le délire

Ces trois modes d'instauration de la fonction paternelle peuvent en quelque sorte être pris comme un théorème de la théorie analytique. Nous partons donc de cette opposition : grossesse symbolique dans la névrose, s'exprimant dans le symptôme, grossesse imaginaire dans la psychose, s'exprimant dans le délire. En quoi ce repérage des fantasmes de grossesse dans la névrose et dans la psychose peut-il nous servir pour cerner et même pour justifier la structure de Joyce, celle d'une névrose ? Pour le démontrer, reprenons le délire d'un sujet psychotique que Lacan décrit dans ce même séminaire des psychoses. Ce patient d'origine antillaise et qui, de ce fait avait perdu ses attaches familiales, s'était soudain mis à délirer alors qu'il allait être père. " Il se retrouve un jour, nous dit Lacan, en possession d'une femme qui lui annonce qu'elle va avoir un enfant. On ne sait pas si c'est de lui mais on sait très exactement que c'est dans le délai de quelques jours qu'éclatent à ce moment là ses premières hallucinations. Son délire reprend les thèmes si souvent sources d'inspiration dans l'art religieux, des annonces faites à Marie : l'ange Gabriel venant annoncer à la Vierge Marie que Dieu l'a choisie comme réceptacle pour donner naissance au sauveur du monde. A l'annonce " tu vas être père " il répond " je vais être mère et même Vierge-mère. Donc pour ce sujet psychotique, au moment de cette rencontre avec le signifiant manquant, celui du Nom-du-père, se produit un délire.
Or il se trouve que ce fantasme d'immaculée conception - terme que l'Eglise réserve à la Vierge Marie - est mis en scène à la fois dans l'histoire mouvementée du délire de Schreber mais aussi dans les sublimations de Joyce.

Délire donc d'un côté, création poétique de l'autre. Comment, au moment où il a été lui aussi confronté à ce signifiant paternel, au moment de la naissance de ses deux enfants, donc en des circonstances analogues, Joyce s'était-il comporté ? Certes, comme l'indique Lacan cela n'a pas été sans un certain remue-ménage entre Jim et Nora, ne serait-ce que parce qu'il s'était remis à boire comme un trou - justement comme son père - et que Nora, du coup, versait des torrents de larmes, mais nous ne trouvons pour autant aucune trace de délire au moment de la naissance de Georgio et de Lucia. Bien au contraire, quelques jours après la naissance de son fils, " il notait avec un plaisir amusé que l'enfant paraissait avoir hérité de la voix de son père et de son grand-père. Il inscrivait donc son fils dans la lignée de ses pères. Cette voix, il avait une belle voix, est sans doute devenue pour Georgio, un trait unaire, une identification symbolique aux insignes du père, puisqu'il a tenté, une fois devenu adulte, de s'investir dans une carrière de chanteur, mais à vrai dire sans grand succès.

Autre élément de preuve concernant la présence pour lui de ce signifiant du Nom-du-père, la phrase d'Aristote qu'il avait écrite en note, au moment de la naissance de son fils : " L'acte le plus naturel pour les êtres vivants est de produire d'autres êtres comme eux et de participer ainsi à l'éternel et au divin ".

Donc même si c'est au prix de grandes perturbations névrotiques, car il se sentait terriblement piégé et entravé dans son destin d'écrivain par ses nouvelles responsabilités de père et d'époux, il assume sa fonction paternelle et surtout ne délire pas à cette occasion.
Si donc Joyce n'était pas psychotique mais névrosé, il faudrait pouvoir retrouver trace de ce mode d'instauration paternelle qui caractérise la névrose, soit la mise en acte d'une grossesse symbolique dans le symptôme et là nous en retrouvons à foison.

Les couvades de Joyce

Elles sont mises en scène à la fois dans ses symptômes. Comme l'indique Lacan, ces couvades se révèlent dans son rapport à Nora : il est une mère pour elle et croit la porter dans son ventre.
Dans l'enfantement de ses œuvres telles qu'il les met au monde,
Mais aussi dans le contenu de ses livres : dès qu'il évoque la question du père, et il l'aborde très souvent, notamment dans Ulysse qui peut être lu comme une interrogation mais aussi une mise en acte de cette fonction paternelle, toujours surgit là, la référence à une grossesse symbolique. Je ne peux dans le cadre de cet exposé suivre cette démarche pas à pas, mais je peux déjà vous indiquer que dans les quelques mois qui ont suivi la naissance de Georgio, Joyce a mené à terme ses trois premières œuvres, les enfants de son esprit, Musique de chambre, Gens de Dublin et surtout Portrait de l'artiste comme un jeune homme.

De même, au moment de la naissance de Lucia, Joyce était très malade. Il souffrait d'une fièvre rhumatismale qu'il disait, de son propre aveu, avoir contracté au cours des nuits passés dans les caniveaux, après ses soirées de beuveries. Mais il en résulta pour lui, la mise en place de son travail d'écrivain pour sept ans, l'élaboration d'Ulysse. J'aurais aimé que ce plan de travail ait été prévu par lui pour neuf ans, démontrant ainsi de façon éclatante la mise en scène de son fantasme de grossesse mais tous les souhaits ne peuvent être exaucés et le chiffre 7 n'est quand même pas mal en raison de sa haute valeur phallique. Il peut en effet démontrer ce qui est justement en question dans cette grossesse symbolique et qui est encore appelée couvade quand, dans les mythes et dans les rites, un homme se substitue à une femme pour attendre mais surtout pour mettre au monde un enfant.

Une question restée en chemin

Pour Lacan c'est une tentative de réponse à une question que se pose le sujet : qui suis-je ? Suis-je un homme ou une femme et surtout suis-je ou non capable de procréer, mais de procréer sur le mode féminin ? Il s'agit donc d'une question restée en chemin, en attente de réponse, celle de la paternité mais aussi celle de son mode d'inscription dans la fonction phallique comme homme. De cela Joyce n'était pas en effet très sûr et, comme l'indiquait Lacan, c'était par son art qu'il tentait de suppléer ses insuffisances viriles.

Je laisse sous la forme d'une énigme la question de savoir quelle était la structure de la névrose de Joyce, pour célébrer avec lui, en guise de conclusion, la naissance de son premier poème, la naissance d'une villanelle, telle qu'il la décrit dans l'un de ses premiers romans, " Dedalus " :
" Un peu avant l'aube il s'éveilla. Quelle douce musique ! Son âme toute entière était baignée de rosée… Sa pensée s'ouvrait lentement à la vibrante lucidité matinale, à l'inspiration du matin. Un esprit entrait en lui, pur comme l'eau la plus limpide, doux comme la rosée, mouvant comme la musique… Un enchantement du cœur !... Dans le sein virginal de l'imagination le verbe s'était fait chair. L'Ange Gabriel avait visité la chambre la vierge ".
Trois vers sont les fruits de cette inspiration :
" N'es-tu point lasse des ardents détours,
Toi, l'enjôleuse d'anges en exil ?
N'évoque plus l'enchantement des jours "

Ces vers passèrent de son esprit à ses lèvres ; en les répétant tout bas, il sentit en eux le mouvement rythmique d'une villanelle… Dans la crainte que quelque chose ne fût perdu pour lui, il se souleva brusquement sur le coude, cherchant un papier, un crayon. "
Quelle est cette féminisation du sujet qui le pousse ainsi à désirer être aimé du père comme une femme et en recevoir un enfant ? Si on repère simplement que l'enfant est un très bel objet phallique, il parait alors évident que ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé sont avant l'expression du désir d'être reconnu par le père, et de recevoir en signe de cette reconnaissance, un phallus, sous la forme de cet enfant. C'est par l'attribution de ce phallus, qu'il pense devenir un homme, un vrai. C'est ce que réalise Joyce, en écrivant ce poème, et c'est ce que tente Schreber, dans son délire, en espérant mettre au monde des milliers d'enfants schrébériens, sous la forme de ces petits spermatozoïdes.

Une myriade d'énonciations, celles des psychanalystes

J'ai fait ce détour par l'énigme que nous pose l'art de Joyce en tant que suppléant aux défaillances de la fonction paternelle, selon le mode de la névrose, pour tenter de démontrer en acte comment se transmet la psychanalyse. Elle ne peut se transmettre bien sûr qu'à partir de l'expérience d'une psychanalyse, quand un analysant devient à son tour psychanalyste. Mais l'analyste n'en ai pas pour autant quitte avec la psychanalyse, il doit également se positionner par rapport aux énoncés de la théorie analytique. De par la magie du transfert, ces énoncés doivent devenir, à chaque fois, pour lui, le point de départ, le point d'appel de nouvelles énonciations.
La psychanalyse ne se transmettant alors que par une myriade d'énonciations naissant à partir de chacun des énoncés de la théorie analytique. C'est ainsi que ce que disait Lacan le fait que la psychanalyse ne peut pas se transmettre mais doit être réinventée par chaque psychanalyste, prend son plein sens.

1 - L. Fainsilber, Lettres à Nathanaël ; Une invitation à la psychanalyse. L'Harmattan, 2007

J'en dis un peu plus à propos de ce livre sur un blog : http://invitation.canalblog.com/

 

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