Note de lecture à propos du livre de Gérard Haddad

Le jour où Lacan m'a adopté

 

   Mon analyse avec Lacan 

 

Grasset 2002 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit par un analysant de Lacan, cet ouvrage constitue un témoignage sur l'analyse de son auteur, aujourd'hui psychanalyste, et pose de multiples questions (Peut on témoigner de son analyse? Peut on en faire un récit et à quel coût? Qu'est ce qu'on fait en témoignant de son analyse?) sur lesquelles je vais revenir en conclusion après avoir présenté le texte.

 

Il s'agit là, comme l'auteur le précise dès l'exergue et les premières pages de l'ouvrage, d'un roman autobiographique. Tres brièvement : Haddad, tunisien et juif, élevé dans le judaïsme et le sionisme, est amené à venir en France pour y faire des études d'agronomie, contre l'avis de son père qui le désirait médecin (et contre ses propres rêves d'enfant). Il rencontre l'antisémitisme "obscure balafre secrète". Il devient agronome pour pays tropicaux, athée et communiste, se marie, est conscient de souffrir depuis longtemps d'une névrose obsessionnelle et se retrouve en cure avec Lacan. Le livre raconte sa cure, sa reprise d'études de médecine et de psychiatrie pour devenir psychanalyste, son éloignement du communisme, son retour aux rites, à la foi et à la pratique du judaïsme (mais il redevient antisioniste), ses difficultés conjugales, son installation comme analyste, l'écriture de sa thèse de psychiatrie sur les rapports du talmudisme et de la psychanalyse, la "passe" ratée et ses démêlés avec le milieu analytique, les dernières années de Lacan et la dissolution de l'Ecole, la mort de Lacan avant qu'H. n'ait terminé son analyse, le rôle de Jacques Alain Miller, les conflits au sein du milieu analytique. L'ouvrage se termine sur le récit d'un rêve, qui a servi à former le titre de l'ouvrage : Lacan lui dit "Vous êtes mon fils adoptif".

 

Ce livre a une valeur documentaire sur plusieurs aspects.

 

• Les passages sur l'agronomie, qui couvrent plusieurs chapitres, un peu inattendus, m'ont bien plu. Malgré ou grâce à la naïveté de l'auteur et à certains éclairs de lucidité (telle, p79, l'évocation de "la masse de rapports insipides, répétitifs, décourageants"), on voit bien comment fonctionne l'expertise agronomique en direction des pays sous-développés. Elle assure surtout les revenus des experts. Pour le reste l'incapacité à suivre les décisions de manière concrète aboutit au fait que les soi disant bons projets ne marchent pas, et c'est toujours pensé comme de la faute des indigènes (qui résistent), des autres experts (jaloux qui n'y comprennent rien), ou des hasards qui font que l'expert a été muté sur un autre dossier. Cela reste le fonctionnement d'un grand nombre d'experts actuels.

 

• Plus centralement, le livre fournit une description détaillée de la pratique de Lacan, notamment ce qui en est connu : les fameuses séances courtes, la porte ouverte qui permet d'entendre les autres analysants. Cette pratique m'a paru éloignée des pratiques plus normées, qui semblent d'usage aujourd'hui. Les conduites qui m'ont le plus étonnée sont l'irrégularité de l'humeur (dans la manière d'entrer en contact avec l'analysant de manière tantôt chaleureuse, tantôt carrément bougonne), les appréciations sur l'avancement de l'analyse et les interventions sur la vie de l'analysant. Car Lacan, selon le récit de Haddad, intervient plusieurs fois : pour encourager les études de médecine, pour soutenir H. dans l'organisation d'une bar mitzwa (rite judaïque pour ses enfants), pour empêcher son divorce, pour modifier le sujet de sa thèse. Il lui arrive de téléphoner chez Haddad si H. manque ses séances et il prend l'épouse de Lacan en analyse. [1]

 

• Enfin le livre décrit de manière quasi ethnographique le milieu analytique parisien et la procédure de la passe. Les démêlés à l'Ecole (les dernières années de Lacan, la dissolution de l'Ecole, la mort de Lacan) sont certainement intéressants tout particulièrement pour les analystes qui ont connu la période et pour qui ils ont dus être douloureux, mais plus généralement pour l'hstoire de la psychanalyse. Haddad s'y décrit avec beaucoup d'honnêteté comme comprenant toujours les rapports de pouvoir avec quelque temps de retard.  Il se présente comme un des meilleurs disciples du Maître. Il raconte aussi sa tentative de "passe" avec Clavreul comme maître de cérémonie et deux passeurs. Passe qu'il "rate". Tout cela est écrit de manière assez humoristique.

 

Après avoir essayé de donner une idée de ce qu'on peut trouver dans le livre, je voudrais revenir sur quelques points qui m'ont plus particulièrement interrogée et que je propose aux débats.

 

1- La question de la fin d'analyse. Personnellement je ne vois pas trop en quoi le fait de se soumettre à toute une série de rites signalerait une sortie de la névrose obsessionnelle. Haddad, me semble t-il, opère un réaménagement de celle-ci en renonçant à son illusion d'athéisme, un athéisme trop coûteux psychiquement pour lui, en réintégrant dans sa vie rites et croyance, ce qui lui permet une sortie de la souffrance (il insiste à plusieurs reprises sur le fait qu'il allait vraiment mal: moments très dépressifs, moments d'égarements, tendances paranoïaques, tyrannie domestique). Il est d'autre part évident, et les choses me paraissent liées, que, malgré les efforts de Lacan décrits p313 ("coups de hache qui dénouaient à la hussarde l'incroyable lien transférentiel qui me liait à lui"), le transfert est insoluble, même au moment de l'écriture du livre. Haddad veut se présenter comme le meilleur disciple du Maître et le seul vrai fils adoptif. En ce sens le livre est une illustration des succès et limites d'une cure.

 

2- La question de la conduite de cure. Le livre contient en filigrane une description de la stratégie de Lacan vis-à-vis d'Haddad:

- recherche de l'hystérisation,

- faire payer le maximum. Les "longues séquences de mauvais traitements" (p161) correspondent à la stratégie visant à "écœurer le masochisme", à "en pousser la jouissance jusqu'au dégoût" pense Haddad. Une parole de Lacan lors d'une séance semble le confirmer "C'est ainsi que je dois vous traiter (sur le plan de la cure)"

Je me suis demandé si, plus généralement, c'était la stratégie que Lacan choisissait vis-à-vis des analysants relevant de la structure obsessionnelle. Dans cette hypothèse, il serait alors probable qu 'il ait suivi d'autres stratégies   face à d'autres structures (selon d'autres sources, Lacan n'avait pas du tout vis à vis d'autres analysants les mêmes comportements que ceux décrits dans le livre, en particulier pas d'exigences quant au paiement ou au remplacement des séances lors de ses vacances et déplacements).

 

3- La question des rapports du religieux et de l'inconscient. Une thèse d'Haddad est que l'inconscient est religieux. Deux choses me gênent là. La première que la théorie soit formulée de façon à servir de justificatif de son retour au judaïsme. La conséquence en serait qu'un système de croyance athée ou simplement sans transcendance serait alors un choix impossible. La seconde est que, dans sa langue, religieux signifie monothéiste. Ce qui est en fait démontré par l'ouvrage, c'est que l'inconscient de Haddad est monothéiste. Peut-être peut on généraliser à la névrose obsessionnelle. Mais la généralisation totale du monothéisme à l'inconscient en général me paraît relever de l'ethnocentrisme occidental, (y compris peut être même au sein de la théorie analytique) : une bonne partie de la religiosité des habitants de la planète est animiste ou polythéiste, en droit ou en fait, et je ne vois pas comment, d'une part, éliminer la place du magique dans l'inconscient, d'autre part, prouver que l'inconscient serait, par caractéristique a-historique, plus monothéiste que poly- ou panthéiste.

 

4 La question des fantasmes. Un fantasme est donné dans le texte comme "fondamental", car déclaré comme tel par Lacan: regarder le Voile du Sanctuaire du Temple de Jérusalem et contempler, au delà, le contenu de l'Arche (p 84)

Mais d'autres fantasmes apparaissent dans le texte, qui me paraissent jouer aussi un rôle important dans la vie de H.. Le fantasme de brûler sous les yeux atterrés de femme et enfants les dernières planches du ménage. Ce tableau est très drôle et ce Palissy "fécond" plein de cruauté mentale à l'égard de ses proches. Ou bien le fantasme de suturer les lèvres de la blessure "Les séances/…/ressemblaient à ces points de suture que j'apprendrais bientôt à poser, rapprochant les deux lèvres trop écartées d'une profonde blessure ".J'ai relu plusieurs fois cette phrase (p 146), d'abord parce que suturer n'est vraiment pas un mot que j'aurais employé pour désigner ce que fait l'analyse à la souffrance, ensuite parce que la fin de la phrase m'évoque une horreur du sexe féminin.

Je me pose à ce sujet plusieurs questions:

Comment peut-on penser , dans ce récit, l'articulation, la juxtaposition de ces fantasmes? Une mise en lien est-elle possible ?

Chercher à réduire systématiquement dans la cure la superposition de couches fantasmatiques à une seule formulation considérée comme "fondamentale" ne risquerait-il pas d’opérer un forçage ? Faut-il toujours dans la cure traiter le fantasme comme mono-mélodique ou ne vaudrait-il pas mieux à l’inverse dans la clinique considérer prudemment la mono-mélodie comme simple cas particulier d’une structure symphonique du fantasme ?

Dans l’opération de réduction, la part de l’analyste et de son fantasme ou de son symptôme, du « reste » inanalysé de sa propre analyse, ne risque t-elle pas d’être trop forte ? Ce livre pourrait involontairement le laisser entendre, au moins dans la mesure où Haddad finit par prêter à Lacan la même fascination que la sienne pour le judaïsme.

 

5 Cure/religion/athéisme.

Freud écrit dans Malaise dans la civilisation, à propos des croyances religieuses  Tout cela est évidemment si infantile, si éloigné de la réalité, que, pour tout ami sincère de l'humanité, il devient douloureux de penser que jamais la grande majorité des mortels ne pourra s'élever au-dessus de cette conception de l'existence ».

Avenir d’une illusion est lui aussi lumineux et corrosif. Pour la théorie psychanalytique, la religion fait partie de la névrose, c’est un  « trésor d'idées, né du besoin de rendre supportable la détresse humaine », lié à la passion de l’ignorance. « De même que personne ne peut être contraint à croire, personne ne peut l'être à ne pas croire, mais qu'on ne s'en impose pas à soi-même en s'imaginant que l'on suit ainsi le chemin du penser correct. S'il fut jamais un argument que l'on puisse flétrir du nom d'échappatoire, c'est bien celui-ci. L'ignorance est l'ignorance ». Le mot espérance revient plusieurs fois dans le texte quant au dépassement possible de cette illusion.« on est en droit de nourrir une grande espérance en ce qui regarde l'avenir ; peut-être reste-t-il à découvrir un trésor qui enrichirait notre civilisation, et l'essai d'une éducation non religieuse vaut d'être tenté »

 

 

Pour Lacan, c’est « la romaine » , le catholicisme, qui est la plus vraie des religions, ce qu’on peut lire comme la plus religieuse des religions. De fait la luxuriance de la liturgie et des rituels, le dogmatisme porté à son plus haut point (infaillibilité du pape, non-accès direct aux textes, histoire de l'Inquisition), le prosélytisme universel et déterritorialisé (pas de langue sacré, les apôtres ont le dons des langues et peuvent se lancer à la conquête du monde) en font une figure riche de « ressources », pour reprendre le terme de Lacan. "On ne peut même pas imaginer ce que c’est puissant, la religion. Et la religion, surtout la vraie, a des ressources qu’on ne peut même pas soupçonner. Et ça, pour le sens, là ils en connaissent un bout. Ils sont capables de donner un sens, on peut dire, vraiment à n’importe quoi, un sens à la vie humaine par exemple. Ils sont formés à ça". (Conférence de presse du docteur Jacques Lacan au Centre culturel français, Rome, le 29 octobre 1974[2]. Parue dans les Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 6-26.). Là aussi, la théorie psychanalytique est athée.

Mais les conséquences pour la clinique n’en sont pas évidentes. L’athéisme serait-il ou non exigible d’une fin de cure ? Le ton des deux auteurs est là plus pessimiste. Car « les religions sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l'humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs » dit Freud (Avenir) Le passage à l’athéisme ne peut être que difficile. « Sans aucun doute l'homme alors se trouvera dans une situation difficile ; il sera contraint de s'avouer toute sa détresse, sa petitesse dans l'ensemble de l'univers ; il ne sera plus le centre de la création, l'objet des tendres soins d'une Providence bénévole. Il se trouvera dans la même situation qu'un enfant qui a quitté la maison paternelle, où il se sentait si bien et où il avait chaud. »ou « Une personne qui, pendant des décennies, a pris des narcotiques ne peut naturellement plus dormir si l'on vient à l'en priver « (Avenir…). Remarquons le ton carrément pessimiste de Lacan dans la conférence citée : »Oui, elle ne triomphera pas seulement sur la psychanalyse, elle triomphera sur beaucoup d’autres choses encore », il dit aussi souvent que de nombreux athées sont en fait religieux, ce qui est évidemment le cas de Haddad dans toute la première partie du livre.  

Il ne me semble donc pas que l’athéisme puisse pragmatiquement être exigé de chaque fin concrète de cure. La restructuration du système de représentations religieuses implique en effet un effondrement des identifications, idéalisations et projections, que l’analysant peut refuser, la cure butant en quelque sorte sur le roc du religieux. Haddad en est un exemple.

 

Globalement, ce livre est très intéressant et de nombreux détails dont je ne rends pas compte ici peuvent susciter la réflexion, l'auteur -narrateur est émouvant par son amour pour Lacan[3], son projet d'écriture assumé avec sérieux, entêtement et probité, son énergie à changer de vie. Mais les problématiques qui lui sont personnelles, le désir de rituel et de monothéisme, la naïveté institutionnelle, l'identification médecine-psychanalyse, le transfert interminable, la confusion analyse/formation/ transmission /filiation, me le rendent lointain. Mais il pose la question du témoignage de l'analyse, question complexe, qui ne devrait laisser aucun analyste indifférent, et par laquelle je souhaite terminer cette note de lecture.

Comment témoigner de son analyse, par le biais d'une écriture publique? Autrement dit nous ne sommes ni dans le cas d'un témoignage dans un  lieux institutionnel tels que la "passe" (dont le livre montre bien les absurdités et perversités) ni dans celui d'autres formes de témoignages, moins publiques et plus discrètes, ou ne passant pas par l'écrit. Car c'est bien, avec le livre de Haddad et  de quelques autres livres parus depuis une vingtaines d'années,  de témoignages par le biais d'une écriture publique qu'il s'agit : Haddad (premières pages): "Nul analyste n'a osé raconter dans le détail sa propre analyse " "Je pense être le premier à tenter cette expérience" [4]

 

Est ce une tâche possible? Et dans quelle mesure?

Il y a visiblement des limites au projet. Peut-on tout dire dans un témoignage d'analyse? H. ne le fait pas. Il se montre plusieurs fois pudique sur les relations avec son épouse. De plus son récit engage d'autres partenaires. Une certaine simplification du problème est visiblement obtenue en écrivant après la mort des principaux protagonistes : les parents et l'analyste. Mais restent tous les autres personnages, ainsi que des lieux qui doivent être anonymés : P.M, A…..

On voit aussi que ce livre a été écrit vingt ans après la passe ratée, soit, si j'ai bien compris, environ trente ans après le début de l'analyse. Autant dire que, dans ce cas, un "après-coup" de l'analyse assez long a été nécessaire avant que le plume ne soit prise et que, de plus, l'essentiel de son exercice personnel de la profession d'analyste est temporellement derrière l'auteur. Dans le projet de témoigner, y compris "dans le détail", on voit donc qu'il y a obligatoirement une tension entre le souci de véracité et d'exhaustivité et des formes d'autocensure.

 

Qu'est ce que témoigner, témoigner de quoi et comment le faire? Avec quelle forme littéraire?

Curieusement on en apprend peu sur les mouvements propres de l'analyse de Haddad. Haddad annonce qu'il va exposer les "virages subjectifs" de son analyse, mais cela est souvent peu visible, sauf par exemple dans ce dialogue que j'aime bien (Haddad "je me sens foutu". Lacan : "mais vous êtes foutu".), ou bien quand il comprend le lien entre le vœu oedipien de la mort du père et son attachement transférentiel à Lacan (p166). On lit plus les événements de sa vie, que ceux de la cure me semble t-il et on lit mal la mise en lien d'événements de la vie et d'un savoir de l'inconscient produit dans la cure.

Est-ce un effet de la forme romanesque choisie par H., qui fait que le récit de la vie aboutit à dé-spécifier le récit de l'analyse ?

Est ce dû à la personnalité de Haddad, plus centrée sur la description de ce que fait son analyste et le souci de lui rendre justice, que sur le travail qu'il opère lui-même dans la cure?

 Est ce dû à la dynamique de cette cure précisément, un fantasme  étant formulé et nommé comme fondamental dès la première séance et jamais remanié?

Plus généralement, est ce qu'une cure, avec sa structure en spirale, ses effondrements, ses renoncements, est "racontable" dans une forme littéraire de roman d'initiation et de conquête réussie (le héros conquiert et possède finalement le Graal, l'objet de la mission prévu au départ),  sans disparaître en tant qu'analyse proprement dite? Le récit d'une analyse, en raison de la structure spiralaire de celle-ci et à cause de l'expérience de la perte qui y est en principe centrale, se prêterait structurellement mal à la forme romanesque classique du récit d'apprentissage, du récit d'une initiation réussie qui  se termine sur un point d'orgue. Cette forme romanesque constituerait donc un piège. Piège dans lequel l'analysé aurait d'autant plus tendance à tomber que l'ambition d'écrire sur son analyse serait quasiment nécessairement pervertie par le désir de montrer et de faire reconnaître que cela a été  une analyse réussie?

 

On peut en effet se demander pour terminer, pourquoi témoigner ?

Peut-il s'agir, purement, de transmission? Je ne le crois pas. Qu'en est–il concrètement de H. quant au désir d'écrire? H veut recommencer devant un public large sa passe ratée : " J'ai un jour tenté, fortement encouragé par Lacan, de témoigner devant mes pairs d'alors de l'expérience que je venais de traverser, que lui-même nomma la passe. Je ne fus pas entendu. Vingt ans plus tard, je fais du lecteur le dépositaire de cette confession" (p15), confession qui porte donc une demande de reconnaissance pour lui-même et pour son analyste.

 

De plus, de fait, écrire sur son analyse constitue une intervention dans le champ analytique pour y défendre une position politique. Ce type d'ouvrage ne peut que difficilement éviter un effet normatif : "ma cure est le modèle de cure ou - plus souple -  ma cure est un modèle de cure possible et voici donc un tableau de ce que fait et doit faire une analyse". Après tout, pourquoi pas? Un analyste a le droit d'expliciter sa position éthique et politique concernant ce qu'est son rapport à l'analyse et on pourrait même y voir là un devoir de transmission. Mais cet effet normatif est malheureusement de type dogmatique chez Haddad, puisqu'il édifie l'objet de son désir comme étant le même pour tout le monde, devant être reconnu publiquement comme tel, et ayant bénéficié de la bénédiction du Maître qui l'a adopté comme fils.

 

Au delà, le désir de témoigner comporte encore une autre dimension. Il y a dans ce livre, un désir, pour soi même, de poursuivre les effets de la cure par l'élaboration conjointe de l'expérience, de l'écriture et de la théorie. Ce livre n'est pas seulement le bilan vingt ans après d'une analyse et de son après coup, il est lui même constitutif de l'après coup, de la poursuite du travail analytique au delà de la cure. L'invention et le repérage d'un travail analytique post-cure est bien sur une question très intéressante. En cela, ce livre est éminemment utile, émouvant et complexe.

 

 

Lise Demailly

 

octobre 2002

 

Retour Plaisir de lire, plaisir d'écrire

 

[1] Il faut noter qu'H. est très "partisan" dans la description de la pratique de Lacan. Il est assez drôle que Melman, intervenant lui aussi dans le conflit conjugal à propos de l'éducation des enfants comme Lacan, se voit gratifié d'un "Il a dérogé à sa fonction ("Continuer ton analyse avec Melman n'est plus tolérable") p233", alors que Lacan fait la même chose. Ou que Dolto le déçoive au niveau clinique, parce qu'il n'arrive pas à faire fonctionner un de ses tours de magie (de suggestion) qu'il lui emprunte (le bocal de poisson rouge la nuit à côté de l'énurétique), alors que Lacan se voit admirativement attribuer  des capacités divinatoires - Lacan en précog, si je peux me permettre d'emprunter ce terme à la littérature de science fiction.

[2]. Texte intégral, non revu par l’auteur.

[3] "…j'accompagnerais mon maître jusqu'au bout p331

[4] Injuste certainement pour les nombreux autres auteurs qui ont tenté le pari.

Page Acceuil Page Constellation