A propos du père d'Ernst Lanzer ( L'Homme aux rats )
Elias Jabre

 

Quelle est l'impossibilité qui fige l'obsessionnel du fait de l'ambivalence qu'il ressent pour le père ? Ce père qui lui a infligé une sanction dans son désir de jouissance, il le hait. Car il ne peut admettre que ce type qui représenterait la Loi le castre ! Pourquoi ? Car son père en est indigne. En effet, ce père a une place branlante dans le signifiant. Il est celui qui a épousé la mère pour l'argent, (dans l'exemple de Ernst, l'homme aux rats), donc la loi du père (le désir de l'Autre) relève d'une volonté de jouissance " indigne " du signifiant, et la mère ne va d'ailleurs pas valider la position de Père représentant d'un ordre symbolique trahi : " Le père était un homme sociable, agréable mais colérique et très sévère avec les enfants. Il était également vulgaire et sur ce point très dévalorisé par la mère. Enfant, Ernst était solidaire de la critique de la mère à l'égard de son mari. "

Bref, il s'agit d'un père déchu. Donc, l'obsessionnel n'admet pas la soumission au père indigne, et pire, l'obsessionnel nourrit une haine violente pour lui, et son désir profond est de l'abattre. Or abattre le père (ou la loi du père), dont il est issu et qui le soutient, équivaudrait à abattre le signifiant qui lui donne sa place de sujet. Donc, l'obsessionnel serait dans une sorte de " double bind " en raison de cette position contradictoire : d'une part, il veut détruire son père (ou la loi qu'il représente), de l'autre, s'il réalise son désir, il disparaît par la même occasion. Il passe son temps à s'interroger sur le désir de ce père qui l'a engendré, acte d'amour et de dignité du signifiant, et en même temps, souillure de la naissance, car il est le fruit d'un mariage fondé sur la jouissance du père, qui a trahi un signifiant désormais déchu. Ce père indigne qui ose ensuite l'arrêter dans sa propre jouissance (au nom de quoi ?, ce père jouisseur par excellence !), provoquant ainsi chez lui une haine violente et un reproche impardonnable. Pour ne pas tuer celui qui le soutient, il va cependant refouler ce désir de mort et obéir à sa loi qui le martyrise, tout en refusant de la reconnaître inconsciemment (bref en refusant la castration) : serait-ce ça le Surmoi qui le torture ? Une loi d'autant plus insupportable qu'on ne la prend pas au sérieux inconsciemment et qu'on doit la représenter à la place d'un père défaillant ? Le cri de l'obsessionnel serait peut-être : Comment faire pour que j'accepte d'être castré ? Pitié, trouvez-moi un moyen pour que j'accepte cette foutue castration ! Donnez-moi une loi à laquelle je puisse enfin me soumettre en y croyant, sinon je vais devoir l'incarner moi-même en me pétrifiant pour ne pas perdre mon assise de sujet ! Commence alors sa recherche désespérée de la vérité, lui qui sait que la loi est " ontologiquement " suspecte et qui refuse la castration : " Il s'agit de défenses contre l'inconsistance de l'Autre (la loi suspecte), contre le réel comme impossible. Ainsi il questionne l'Autre sans cesse et le fait répéter, pour tenter de saisir, dans l'équivoque, le sens du sens… " A partir, de cette impossibilité d'être investi par la loi va jaillir la pensée " malade ", celle qui va le rendre particulièrement apte à se faire capter par l'intellect, par le royaume des idées, de la science, etc, qui organiseraient le monde selon des lois qui permettraient que tout fonctionne au mieux dans le meilleur des mondes. Il rêve d'idéal, d'altruisme, d'un désir de réparer le monde motivé par une terrible agressivité, lui qui a subi avec une telle violence cette rupture entre l'amour et la haine, du fait que les lois dont il est issu sont branlantes. Cet amour sans borne pour une loi parfaite, cet ascétisme sans limite sous-tend sa volonté de détruire tout désir autour de lui, tout signifiant que d'autres prendraient au sérieux (les imbéciles), alors que lui souffre de ne pas y croire tout en ayant besoin de ses signifiants branlants : " Il veut détruire tout désir autour de lui, et s'y emploie par le biais d' " une sourde attaque, une usure permanente, qui tend chez l'autre à aboutir à l'abolition, à la dévaluation, à la dépréciation, de ce qui est son propre désir ".
Bref c'est vraiment l'homme du ressentiment, le juge, l'homme religieux qui se met au service de Dieu, sachant au fond, qu'il n'existe pas. Mais il est ambivalent en raison de cette rupture amour/ haine par rapport au signifiant. L'idéaliste n'est qu'une partie de sa " personnalité ", celle qui rêve de réparation de dommages et d'amour gelé dans un monde où la jouissance du père indigne serait bannie. Refusant la castration, l'obsessionnel devient castrateur au nom de la loi que son père a si mal représenté. Il est le représentant gelé d'une loi morte qui le soutient et qu'il veut imposer au monde entier par son ressentiment (Serait-ce le sens du " Dieu est mort. Donc rien n'est possible " de Lacan).

Notes de lecture du texte de l'Homme aux rats

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