Comment l'erreur finit par rattraper la vérité, la prendre au collet

Liliane Fainsilber

Janvier 2000

J'ai emprunté à Lacan cette jolie métaphore de l'erreur attrapant la vérité, lui mettant la main au collet.

Elle met en évidence le fait que dans le champ analytique l'erreur a conquis une sorte de légitimité. Il arrive qu'elle soit la bienvenue. En témoigne l'exemple clinique que je vais vous raconter :

Parmi les méprises et maladresses, Freud isole une petite formation de l'inconscient qu'il appelle "une illusion de mémoire". Elle peut être considérée comme une erreur. C'est de l'une de ces illusions dont j'ai été victime et qui constitue le prétexte de ce travail.

En préparant le courrier pour annoncer ces journées j'avais donc choisi d'évoquer quelques pages de la "Psychopathologie de la vie quotidienne". Mais comme je connais bien cette œuvre de Freud, je me suis cru dispensée de la relire avant d'écrire mon argument et j'ai ainsi évoqué de mémoire un exemple clinique que Freud nous donne, celui où il envoie, par erreur, dans l'œil d'une vieille dame quelques gouttes de morphine au lieu du collyre qu'il était censé lui instiller et sur ma lancée je me suis donc laissé entraîner à affirmer qu'il avait également injecté le collyre dans la fesse de cette vénérable nonagénaire.

Toutes ces formations de l'inconscient ne valent que si elles sont interprétées, mais il m'a tout d'abord été impossible de savoir quoique ce soit des raisons de cette erreur faite non sans quelque désinvolture.

C'est dans le cadre du travail que je vous présente aujourd'hui que s'explique cette illusion de mémoire. Elle était en effet destinée à m'aider à choisir parmi tous les nombreux exemples cliniques que Freud nous donne, ceux qui me concernaient de près dans leurs effets de transfert. J'ai donc choisi de vous parler de cet acte malveillant de Freud à l'égard de sa patiente et aussi d'une illusion de mémoire qu'il décrit à propos d'un dénommé Monsieur Joyeuse, le héros d'un roman d'Alphonse Daudet, qu'il associe à son nom féminisé. Freud nous le rappelle en allemand Freud c'est la joie, par association du nom à l'adjectif, il passe de joyeux à Joyeuse.

Le manteau de Freud

Pour effectuer ce travail j'ai donc suivi les associations d'idées surgies alors que j'essayais d'interpréter ma propre illusion de mémoire celle qui portait sur la méprise de Freud.

Après plusieurs jours de blocage, une des premières idées qui m'est venue, concernant son interprétation, c'est tout d'abord une phrase de Lacan "On n'analyse pas le père", on ne soulève pas impunément le manteau de Noé.

Je n'avais pas à en savoir plus sur ce qui concernait les propres positions oedipiennes de Freud malgré tous les éléments qu'il nous en révèle dans cette "Psychopathologie de la vie quotidienne".

Avant de pouvoir tirer parti de mon illusion de mémoire j'ai donc du tout d'abord passer outre à ce qui se présentait pour moi comme un interdit. Or cet interdit ne peut être que néfaste justement parce qu'une femme, pour pouvoir se compter comme telle, doit se repérer au plus juste, c'est le cas de le dire sur l'Oedipe de son propre père.

L'Œdipe de Freud

Dans le fil de cette première association, après cet obstacle franchi, j'ai pensé aussitôt aux trois formes d'Oedipe que Freud a décrites dans l'un des chapitres des Essais de psychanalyse qui a pour titre "L'identification".

La première forme est appelée par lui "Oedipe dit normal", "Oedipe positif", qui comporte une identification au père en tant qu'objet de haine avec refoulement de l'amour pour la mère.

L'"œdipe" dit négatif, ou "inversé" qui comporte identification à la mère comme objet de haine et maintien dans le refoulement de l'amour féminin passif éprouvé à l'égard du père.

Une troisième forme d'Oedipe est appelé par Freud "Oedipe complet". Il regroupe les deux autres formes et il est spécifique du sujet névrosé. Elle se caractérise par une double relation d'amour et de haine aussi bien à l'égard du père qu'à l'égard de la mère.

L'objet de haine étant à chaque fois celui qui est le support de l'identification oedipienne.

C'est justement cette troisième forme de l'Oedipe que Freud met en scène dans deux des formations de l'inconscient qu'il décrit, celle de sa méprise, de sa Vergreifung, avec la vieille dame et celle de "l'illusion de mémoire" dont il a été victime et qui est survenue au moment où il voulait raconter, sans avoir le texte sous les yeux, le rêve éveillé du héros d'Alphonse Daudet, dans son roman "Le Nabab".

Freud et la nonagénaire

Je commence donc par la double Vergreifung, la double méprise de Freud, et cette fois-ci je ne la raconterai pas de mémoire mais en la suivant ligne à ligne.

Donc Freud va rendre visite deux fois par jour à une vieille dame. Il a pour mission de lui faire une piqûre de morphine et aussi de lui instiller un collyre dans les yeux. Un Jour "son automate a mal fonctionné", il inverse donc l'ordre des flacons et se trouve envoyer quelques gouttes de morphine dans l'œil de la vieille dame. Là s'arrête son forfait.

Et là aussi commence l'interprétation de cette méprise avec une formule lapidaire qui surgit comme une sorte de commandement ou de maxime : "Profaner la vieille".

Freud s'étonne un peu que cet acte certes malencontreux ait pu déclencher un tel sentiment de panique et il écrit " Mon sentiment de peur devait certainement provenir d'une autre source (p.190). En essayant d'analyser cet acte manqué, poursuit Freud, je retrouve tout de suite la phrase "profaner la vieille!" qui était de nature à m'indiquer le chemin le plus court pour arriver à la solution. J'étais encore sous l'impression d'un rêve que m'avait raconté la veille un jeune homme et que j'avais cru pouvoir interpréter comme se rapportant à des relations sexuelles de ce jeune homme avec sa propre mère".

Freud rajoute ce commentaire : "Absorbé par cette idée, je suis arrivé chez ma patiente nonagénaire et j'étais sans doute sur le point de concevoir le caractère généralement humain de la légende d'Œdipe... puisque j'ai aussitôt après commis une méprise dont "la vieille" fût victime".

Cet acte manqué nous montre donc comment Freud est à la fois analyste et analysant, mais il révèle également la structure obsessionnelle de l'inventeur de la psychanalyse.

Cette anecdote me fait penser au fait que dans les cours de récréation de mon enfance, les enfants fredonnaient cette chanson :"A Paris, l'est une vieille… qui a plus de quatre vingt dix ans, ron plon plon la vieille, qui a plus de quatre vingt dix ans, ron plon, plon".

J'ai un peu oublié la suite mais je sais que celui qui chantait ainsi était censé déclarer qu'il n'épousait pas les vieilles qui ont plus de quatre vingt dix ans. On pourrait appeler cette chanson "la marche de l'obsessionnel".

Le mépris et la méprise

Freud dans cet acte manqué exprime ses positions oedipiennes vis à vis de l'objet maternel. Ce verbe profaner, vergreifen, qui veut aussi dire se tromper, joue donc sur les deux versants du mépris et de la méprise. S'il peut être utilisé pour exprimer à la fois les deux motions de haine et d'amour à l'égard de la mère, c'est en raison de ce que Freud décrit de la régression du stade génital au stade anal qui caractérise ce type de névrose. La profanation est un acte aussi bien d'amour que de haine. Lacan exprime lui aussi mais d'une autre façon cette fondamentale ambivalence à l'égard de l'objet, en soulignant que la scène primitive qui structure la névrose du sujet est toujours interprétée dans le registre des pulsions partielles, donc avec des signifiants anaux, oraux ou autres : On rêve de profaner, de dévorer de baisers, de fusiller du regard ou encore d'être bercé par les paroles de l'objet aimé. On peut aussi rester sourd à ses demandes.

Nous saisissons sur le vif avec cet acte manqué de Freud organisé autour de ce signifiant de la profanation, l'une des composantes de son œdipe complet, amour et haine à l'égard de l'objet maternel, tandis que le deuxième exemple clinique que j'ai choisi, celui d'une illusion de mémoire, nous donnera la dimension de l'autre composante de l'œdipe de Freud, celle qui concerne son rapport au père.

Le fantasme de sauvetage de Freud

Voici donc comment Freud invente un rêve éveillé qu'il attribue tout d'abord au héros d'Alphonse Daudet et qui est de son propre cru. C'est un fantasme de sauvetage, fantasme de sauvetage du père et fantasme de sauvetage par le père. (p.159)

Il écrit : "je citerai… un exemple singulier et personnel d'illusion de la mémoire. On y reconnaît très nettement et sa motivation par des matériaux inconscients refoulés et la manière dont elle se rattache à ces matériaux." Ces illusions de la mémoire méritent donc d'être prises en considération et interprétées.

Donc alors qu'il se trouvait en vacances et qu'il finissait d'écrire l'Interprétation des rêves, Freud avait cru se souvenir, pour en donner un exemple, du rêve éveillé d'un homme qu'il nomme en l'occurrence Monsieur Jocelyn au lieu de monsieur Joyeuse. Il écrit: En écrivant ce chapitre sur les rêves éveillés, je me suis souvenu de l'excellente figure du pauvre comptable, de ce personnage du Nabab, auquel Alphonse Daudet attribue des traits qui peuvent bien avoir un caractère autobiographique. Je croyais me souvenir très nettement de l'un des rêves de cet homme (qui d'après mes souvenirs devait s'appeler monsieur Jocelyn) forgeait au cours de ses promenades à travers les rues de Paris et commençait à le reproduire de mémoire. Or, comme monsieur Jocelyn se jette à la tête d'un cheval emballé pour l'arrêter, la portière de la voiture s'ouvre, un haut personnage descend du coupé, serre la main de monsieur Jocelyn et lui dit "Vous êtes mon sauveur, je vous dois la vie. Que puis-je pour vous?".

Une fois rentré à Vienne, Freud confronte donc ces souvenirs au texte d'Alphonse Daudet et ne retrouve aucune trace de ce rêve éveillé. C'est donc un rêve éveillé de Freud, "un rêve qu'il a peut-être fait, avoue-t-il, au cours d'une de ses longues promenades solitaires dans les rues de Paris, alors que, jeune étudiant, il suivait les cours de Charcot à la Salpétrière.

Freud n'analyse pas ici la portée de ce double fantasme de sauvetage et toutes ses composantes où s'exprime tout à la fois la haine et l'amour à l'égard du père.

La haine avec le désir de le sauver, de lui laisser la vie sauve donc de l'épargner. L'amour avec le désir d'être sauvé, par lui, d'être son enfant, d'être protégé par lui et désir aussi d'être aimé du père comme une femme et d'en attendre un enfant. j'utilise ici sans les reprendre en détail toutes les équivalences symboliques de ce verbe sauver. Freud ne déploie pas, lui non plus, dans ce contexte, toute la richesse associative de cette condensation signifiante du sauvetage ainsi mis en scène mais il indique cependant qu'a cette illusion de la mémoire il associe une erreur de nom. Il a substitué au nom de M. Joyeuse celui de M. Jocelyn et cette substitution de nom a le grand intérêt de révéler une lutte contre la féminisation de son nom. Jocelyn, Jocelyne. Joyeux, Joyeuse.

La protestation virile de Freud

En effet dans la description de cette erreur de mémoire, la substitution de Jocelyn, un prénom masculin à ce nom féminisé, celui de Joyeuse est, elle aussi, intéressante puisque vous en souvenez peut-être, "Jocelyn" est le titre d'un grand poème lyrique de Lamartine dans lequel l'héroïne, une jeune fille, s'est déguisée en garçon et porte donc un nom de garçon, Jocelyn.

Freud proteste. Il n'a aucune envie de s'appeler monsieur Joyeuse. D'ailleurs dans le commentaire de cette illusion de mémoire, il se demande comment il a pu faire un tel rêve éveillé alors que dans sa vie, il a toujours eu horreur de demander ou de bénéficier de protection.

Il est intéressant de trouver là dès le début de son œuvre ce que Freud décrira dans les textes les plus tardifs du roc du complexe de castration et de la forme qu'il revêt chez le garçon, le refus d'adopter une position féminine passive vis-à-vis du père, et donc le refus d'être guéri par l'analyste. Dans cette psychopathologie de la vie quotidienne, ce roc du complexe de castration de Freud lui-même se manifeste sous la forme d'un refus d'être protégé, d'être aidé par un homme arrivé, un puissant, une imago du père.

La vraie castration

Avec ces deux petites formations de l'inconscient nous saisissons dans toute sa complexité toutes les composantes de l'Œdipe de Freud, la structure de sa névrose, une névrose obsessionnelle, ainsi que son rapport maintenu à un père idéalisé, un père imaginaire, un père non castré.

Nous avons ainsi inscrit en clair ce que Lacan a appelé le péché originel de l'analyse, le lien du désir de l'hystérique, un désir qui ne peut que rester insatisfait, au désir de Freud, à quelque chose qui chez lui n'a jamais été analysé.

Mais on saisit ainsi sur le vif, ce qui a été acquis de Freud à Lacan, en ce qui concerne l'approche du complexe de castration. Quand il s'agit de la vraie castration, de la castration symbolique, celui qui doit être castré, ce n'est pas celui qu'on croit. Ce n'est pas le sujet mais l'Autre.

Pour une femme, s'autoriser à savoir quelque chose des propres positions oedipiennes de son père, est une façon pour elle, d'assumer cette difficile castration, celle de l'Autre.

Quelque chose est resté en suspens dans cette approche du texte de Freud et cette chose me concerne. Alors que je préparais ce travail je n'ai pas eu un moment pour aller retrouver dans le texte de Lamartine ce qu'il en était de cette jeune fille déguisée en garçon et qui a la fin de ce poème était démasquée quant à son identité, son identité féminine. Comme si à la féminisation du père répondait une virilisation de la fille.

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