L'amour est enfant de Bohème

En introduction au texte de Natalia Milopolsky-Costiou, sur le roman de Tostoï, " Anna Karénine "

Liliane Fainsilber


Cet écrit de Natalia, sur le roman de Tolstoï "Anna Karénine", est né d'une discussion au sujet d'un autre roman, celui de Goethe,"Les souffrances du jeune Werther" et de ce qui avait été la conclusion malheureuse de ces amours impossibles entre le héros et la jeune Charlotte, déjà fiancée à un autre, à savoir son suicide.

A ce propos, avait été soulevée la question de ce qu'il en était de la place de l'amour dans le champ social. Il me semble que quelque soit l'époque, le fait que les rencontres amoureuses relèvent toujours des symptômes de l'un et de l'autre, d'un homme et d'une femme, devrait rester valable. En effet, même si les mariages étaient, à certaines époques, arrangés, cela ne changeait rien à la possibilité du coup de foudre amoureux, éventuellement et de préférence hors mariage, ces symptômes étant la conséquence du ratage de l'absence de rapport sexuel, mais aussi et du même coup la réussite de ce qui y supplée, l'amour en tant que rencontre entre deux savoirs inconscients. C'est dans ce contexte là que Natalia avait en effet évoqué ce roman de Tolstoï.
A propos de Werther, on peut se poser la question de savoir quelle est la différence entre cette forme d'amour désespéré qui conduit au suicide et celle de l'amour courtois. Ce dernier qui est tout aussi impossible, conduit à la célébration de l'objet lointain, posé comme inaccessible, le second celui de Werther est tout aussi impossible mais conduit, non pas à l'exaltation de cet amour, mais au point d'acmé de la haine que Werther porte à son rival, car c'est lui, qu'il tue, au travers de lui : c'est d'ailleurs avec ses propres pistolets, qu'il réalise son acte.

Dans le roman de Goethe, si maintenant, on se place du côté de Lotte, on ne sait quel son symptôme, si c'est cet homme que sa famille à choisi pour elle, son dit fiancé, son promis, alors qu'elle avait à peine quinze ans ou bien si c'est quand même bien celui qu'elle se refuse, cet infortuné Werther. Ils échangent en effet leur première et dernière étreinte amoureuse avant qu'il décide de se suicider. Je choisirai le second, celui de Werther, car c'est justement celui qui aurait témoigné que Lotte se serait affranchie du désir parental, qu'elle aurait pu assumer ce qu'il en était de son propre désir. Il y aurait donc une sorte de dédoublement de cette fonction du symptôme, pour une femme. Le premier calqué sur une identification paternelle, en quelque sorte restée oedipienne, le second correspondant à un "autre" choix amoureux assumé.
Pour reprendre la fiction littéraire de Werther, au lieu de se suicider, les deux amoureux auraient mieux fait de prendre la fuite, mais il aurait fallu pour cela que Lotte cesse de se substituer à sa mère pour élever ses nombreux frères et soeurs. Il y en avait un nombre considérable, seize en tout, mais plusieurs étaient morts en bas âge, tout comme les frères et les sœurs de Goethe. Mais je brode un peu en donnant ainsi une autre version possible à cette fiction romanesque.

Il me semble que c'est cette question que Natalia soulève également dans le roman de Tolstoï, quel sens a le suicide d'Anna Karénine, par rapport au choix amoureux qu'elle assume, elle, jusqu'à ces dernières conséquences, si on l'oppose à la place donnée par Goethe au suicide de Werther, comme conclusion de son idylle avec Charlotte.

Certes l'amour est en enfant de bohême mais, comme le démontrent ces deux fictions littéraires, celle de Tolstoï et celle de Goethe, il n'est pas vrai qu'il n'a jamais connu de loi, il est soumis aux lois du désir inconscient, et on ne sait donc jamais à quelles extrémités il peut nous mener, celle de pouvoir, par exemple, mettre en danger notre propre vie, ce qui est le comble de l'amour.


Anna Karenine, une vie revisitée