Au risque de se perdre

Annik Salamon

 

 

 

 

"Rien ne nous permet de dénier à l'état amoureux qui apparaît au cours de l'analyse, le caractère d'un amour véritable" (Freud : Observations sur l'amour de transfert). Puisqu'il s'agit aujourd'hui de parler du transfert, je vais donc vous parler d'amour, en prenant appui sur les premières séances du séminaire sur le Transfert, les séances de novembre 1960 à février 1961 quand Lacan commente le texte de Platon, "Le Banquet" où chacun des personnages expose son point de vue sur ce qu'est l'Amour. J'en retiendrai principalement deux, le discours de Phèdre et celui de Socrate.


La relation amoureuse, telle qu'elle est posée à travers le texte de Platon, permet de dégager deux positions : celui qui aime et celui qui est aimé. Celui qui aime est celui qui désire. Qu'est-ce qu'il désire ? quelque chose qu'il n'a pas, quelque chose qui lui manque. Il ne sait pas ce qu'il lui manque. Celui qui est aimé est supposé par l'aimant avoir quelque chose. C'est toute la question de la dissymétrie de la relation amoureuse. L'un ne sait pas ce qui lui manque, l'autre ne sait pas ce qui fait son attrait, il ne sait pas ce qu'il a.

Nous allons partir de deux mythes: le premier se trouve dans le discours que Socrate tient dans le texte de Platon, le deuxième est inventé par Lacan à l'intention de ses auditeurs.


La naissance de l'amour, d'Éros, s'énonce ainsi, dans le texte de Platon : "quand Aphrodite naquit, les dieux célébrèrent un festin, tous les dieux y compris Poros, fils de Méthis (Poros signifie "plein de ressources"). Le dîner fini, Pénia (dont le nom signifie "pauvreté) voulant profiter de la bonne chère, se présenta pour mendier et se tint près de la porte. Poros, enivré de nectar, car il n'y avait pas encore de vin, sortit dans le jardin de Zeus et, alourdi par l'ivresse, s'endormit. Alors Pénia, poussée par l'indigence, eut l'idée de mettre à profit l'occasion, pour avoir un enfant de Poros : elle se coucha près de lui et conçut l'Amour... Étant de fils de Poros et de Pénia, l'Amour en a reçu certains caractères. D'abord il est toujours pauvre,...il est dur, sec, sans souliers, sans domicile, sans couverture, il dort en plein air, dans la rue. Il tient de sa mère et l'indigence est son éternelle compagne. D'un autre coté, suivant le naturel de son père, il est toujours sur la piste de ce qui est beau et bon. Il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur des sciences, plein de ressources... Ce qu'il acquiert lui échappe sans cesse, de sorte qu'il n'est jamais ni dans l'indigence, ni dans l'opulence, et qu'il tient le milieu entre la science et l'ignorance". Voilà pour la naissance de l'amour, chanté par Socrate qui met ces paroles dans la bouche d'une femme, Diotime, qui, dit-il, le lui a enseigné. C'est ainsi que Platon introduit l'objet de l'amour ou plutôt l'objet du désir.


L'autre mythe, celui que Lacan invente, permet de poser ce qui se passe si la rencontre a lieu, si le miracle de l'amour, comme il dit, se produit.
Pour qu'il y ait "le miracle", il faut, nous dit Lacan à partir du texte de Platon, que celui qui est aimé, désiré, se transforme et devienne désirant à son tour. Voici comment Lacan invente cette métaphore: "ce qui amorce le mouvement... c'est ce désir pour l'objet aimé qui est quelque chose que, si je voulais l'imager, je comparerais à la main qui s'avance pour atteindre le fruit quand il est mûr, pour attirer la rose qui s'est ouverte, pour attiser la bûche qui s'allume soudain... Si du fruit, de la fleur, de la bûche, une main sort qui se tend à la rencontre de la vôtre et qu'à ce moment là, c'est votre main qui se fige dans la plénitude fermée du fruit, ouverte de la fleur, dans l'explosion d'une main qui flambe, ce qui se produit là, alors, c'est l'amour."


Celui qui était dans un premier temps objet aimé, devient soudain sujet désirant. Cette substitution n'est pas de l'ordre de la symétrie, ce n'est pas un échange comme si c'était "en face de", c'est une substitution métaphorique, au cours de laquelle un franchissement est effectué.


Ce franchissement est illustré dans le texte platonicien par l'histoire de la reine Alceste, qui accepte de mourir à la place de son mari Admète. Cette histoire tirée d'une tragédie d'Euripide, raconte comment l'épouse aimée s'offre à Thanatos, la mort, à la place de son époux. Ce sacrifice, les vieux parents d'Admète avaient refusé de le faire, préférant vivre leur vie jusqu'au terme fixé pour eux.


Accepter de perdre sa vie donne à son geste une valeur qui fait, nous dit Platon, l'admiration des Dieux. Nous voyons bien que ce franchissement, qui donne tout son prix à l'amour et qui montre qu' Alceste passe de la position d'être aimée à la position d'être aimante, désirante, a le rapport le plus étroit avec la mort.


Il s'agit plutôt de cet "entre deux morts" cet espace qui désigne la non-coïncidence entre la mort physique et ce dont il s'agit quand il est question de désir, celui sur lequel il convient de ne pas céder.


La question de la dissymétrie des deux positions, celle d'aimant et celle d'être aimé, la reconnaissance de l'objet désirable recherché par l'aimant chez celui qu'il aime trouve son plein développement dans le discours que tient Socrate, à la fin du texte platonicien, à propos de la déclaration d'amour que lui fait Alcibiade. Ce dernier compare Socrate à une statuette, d'aspect peu attrayant mais qui recèle des trésors cachés. Socrate répond alors que ces trésors qui brillent aux yeux d'Alcibiade sont du coté du leurre. L'amour d'Alcibiade pour Socrate repose sur ces objets cachés, ces agalmata, objets et cause du désir d'Alcibiade. Socrate, lui, et c'est en cela qu'il est savant en amour, sait qu'il n'a rien de cela.


"Ce n'est pas la beauté, ni l'ascèse, ni l'identification à Dieu que désire Alcibiade, mais cet objet unique, ce quelque chose qu'il a vu dans Socrate et dont Socrate le détourne parce que Socrate sait qu'il ne l'a pas. Mais Alcibiade, lui, désire toujours la même chose... c'est ce même point suprême où le sujet s'abolit dans le fantasme, ses agalmata". (séance du 8 février 1961).

A propos d'une remarque de Lacan, il m'est venu l'idée de relire deux textes : Iphigénie en Aulide, d'Euripide et Iphigénie de Racine. Lacan dit incidemment dans une séance du séminaire que ce n'est pas Iphigénie mais Eriphile la véritable amoureuse. Je vous propose donc de comparer ces trois positions féminines, le personnage d'Iphigénie dans le texte grec, dans le texte du 17è siècle et le personnage d'Eriphile.


Dans les deux textes, tragédie antique ou tragédie chrétienne, l'argument est le même : Iphigénie, fille très aimée d'Agamemnon et de Clytemnestre et promise en mariage à Achille, doit être sacrifiée afin que les vents se lèvent et que l'armée grecque puisse partir. Dans les deux tragédies, le père, est pris entre son amour paternel et sa responsabilité de chef de guerre, la mère ne sait comment protéger sa fille contre l'oracle qui réclame une fille de la famille d'Hélène, femme adultère de Ménélas. Rappelons que c'est à cause d'Hélène que les grecs ont préparé cette guerre, et que les deux reines, Hélène et Clytemnestre sont soeurs, et les deux rois, Agamemnon et Ménélas sont frères.
Dans la tragédie antique, Iphigénie accepte d'être sacrifiée afin que l'armée grecque puisse hisser les voiles en direction de Troie. "J'ai réfléchi ma mère, et j'ai compris que je dois accepter de mourir. Mais j'entends me donner une mort glorieuse en rejetant toute faiblesse. Considère avec moi combien j'ai raison de parler ainsi... De moi dépend le départ des navires et la ruine de Troie. De moi dépend qu'à l'avenir les épouses soient protégées. Les entreprises des Barbares ne les raviront plus à notre heureux pays quand ils auront payé le malheur d'Hélène enlevée. C'est tout cela que ma mort sauvera, me donnant une gloire, pour avoir libéré la Grèce, qui fera mon nom bienheureux. Dois-je après tout, tant tenir à la vie ? c'est pour le bien commun des Grecs, non pour toi seule, que tu m'as mise au monde. Mille soldats couverts du bouclier, mille rameurs, pour venger la patrie outragée, sont pleins d'audace à l'idée de frapper et de mourir pour elle, et moi seule, pour rester en vie, les en empêcherais ? Le trouverait-on juste ? Et qu'aurais-je à répondre ? Et voici encore autre chose : faut-il, pour une femme, qu'Achille entre en conflit avec tous les grecs rassemblés? Faut-il qu'il meure? Plus que dix mille femmes, un homme a des raisons de vivre. Puisque Artémis veut ma personne, vais-je, mortelle, m'opposer à la déesse? Je ne le puis. Je donne mon corps à la Grèce. Immolez-le, et prenez Troie. Ainsi de moi on gardera mémoire, longtemps. Cela me tiendra lieu d'enfants, d'époux, et de renom. C'est au Barbare à obéir au Grec, ma mère, et non l'inverse. Car eux sont des esclaves et nous sommes des hommes libres."


Aimée d'Achille, elle devient à ce moment un sujet désirant et accepte de renoncer à un destin d'épouse. Elle entre dans cet espace tragique où sa vie est en jeu.


Dans la tragédie de Racine, Iphigénie se présente comme une fille aimant son père et c'est au nom de cet amour, œdipien, qu'elle accepte d'offrir son corps. " Mon Père, cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre, Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, je saurai, s'il le faut, victime obéissante, tendre au fer de Calchas une tête innocente en respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné". Là où la première agit comme sujet désirant, et accepte de perdre sa vie pour la gloire, la seconde désire surtout être aimée, aimée de son père et du fiancé que son père lui a choisi. Dans ce contexte, l'amour et surtout l'amour œdipien, occulte cette place du manque.
Dans la séance du 11 janvier, Lacan fait une remarque sur la différence entre la tragédie antique et la tragédie classique." le vide qui se produit dans la fatalité antique dans le fermé, l'incompréhensible de l'oracle fatal, l'inexprimable du commandement au niveau de la seconde mort ne peut plus se soutenir (dans le contexte chrétien) puisque nous nous trouvons devant un dieu qui ne saurait donner des ordres insensés ni cruels : l'amour vient remplir ce vide".

Le sacrifice d'Iphigénie n'aura finalement pas lieu. Selon certaines traditions, la jeune fille est sauvée par Artémis. Mais Racine, lui, invente, en se référant à des textes anciens, le personnage d'Eriphile, fille cachée d'Hélène. Elle est donc un double sombre d'Iphigénie et elle ignore qui elle est. Elle est amoureuse d'Achille, d'un amour terrible, tragique, sans retour, car Achille ne l'aime pas, elle souhaite la mort d'Iphigénie. A la fin de la pièce, elle se précipite dans la mort par un mouvement d'orgueil et de dépit. La révélation de son identité vient coïncider avec sa mort et du même coup, avec l'accomplissement de l'oracle. Racine commente ce personnage "Je puis dire que j'ai été très heureux de trouver dans les Anciens cette autre Iphigénie, que j'ai pu représenter telle qu'il m'a plu, et qui tombant dans le malheur où cette amante jalouse voulait précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d'être punie, sans être pourtant tout à fait indigne de compassion.. Il ne faut que l'avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, en sauvant à la fin une princesse vertueuse". Pour l'une et l'autre, le miracle de l'amour ne peut avoir lieu. Il n'y a pas de substitution métaphorique de l'aimée en désirante, ni pour Eriphile qui est désirante mais dans la haine ni pour Iphigénie, aimée , mais qui ne peut accéder à la position d'être une femme désirante pour un homme. Seule, l'Iphigénie représentée par Euripide effectue ce changement de position d'objet d'amour en sujet désirant. Elle entre, comme Alceste, dans cet espace où l'amour ne se gagne qu'au risque de se perdre.


25 juin 2000

 

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