Comme du bon pain

 

Dans ce pays jusqu'à présent, aux yeux de la loi, n'importe qui peut exercer une activité de psychothérapeute, et n'importe qui peut également suivre une psychothérapie de son choix. Cela est également valable pour les psychanalystes, qui s'ils ne se définissent pas forcément eux-mêmes comme thérapeutes, sont ainsi considérés par les institutions gouvernementales, qui doivent bien classer tout et tout le monde quelque-part dans leurs cases préformées...

Devant ce constat de l'existence, et surtout de l'expansion, dans notre société, d'un tel espace non réglementé, on entend de toutes parts :

C'est la porte ouverte à toutes les dérives charlatanesques et sectaires !

Cette liberté, c'est celle du renard dans le poulailler !

Il y a là un vide juridique, qu'il revient aux pouvoirs publics de combler !

Parce que bien sûr, dans notre société poulailler, les psy, mais je ne parlerai ici que des psychanalystes, peuvent être aussi bien des gens compétents et sains d'esprit que des charlatans sans connaissance aucune, dangereux sans s'en rendre compte, ou de vrais pervers, rusés et avides de pouvoir et/ou d'argent, sans scrupule et sans éthique, et qui ont de plus forcément à faire à des individus fragilisés, les plus vulnérables ou crédules...

Bref derrière chaque psychanalyste auto proclamé peut se cacher un renard, voire un loup...

La question est de savoir quel genre de protection du titre de psychanalyste pourrait mettre hors d'état de nuire les ignares mais aussi bien sûr les pervers, les renards ou les loups, ceux auxquels on pense quand on parle de dérive sectaire par exemple... La question est donc double : quelles sont les connaissances nécessaires à exercer la psychanalyse d'une part, et d'autre part comment trier le bon grain de l'ivraie...ou les prédateurs des autres...

Pour répondre à la première partie de la question, l'exigence de posséder un diplôme de médecin ou de docteur en psychologie que pose l'amendement Accoyer est évidemment à côté de la plaque... L'obtention de ces diplômes ne saurait être ni nécessaire ni surtout suffisante pour devenir psychanalyste...

Et pour répondre à la deuxième partie de la question, cet amendement est un remède pire que le mal... Bien sûr, on ne pourra plus imaginer qu'un analphabète se bombarde psychanalyste... Mais le pouvait-on avant ? Et en quoi l'obtention d'un diplôme universitaire est-elle en mesure de garantir de l'éthique ou de la santé mentale d'un individu ? En rien.

Or c'est ce que cette loi prétend faire : en donnant accréditation officielle à qui sera passé par le cursus qu'elle prévoit, sur la base d'une somme de connaissances acquises, elle va donner aux éventuels prédateurs comme aux autres une légitimité qu'il sera dès lors encore plus difficile de remettre en cause : il faudra et il suffira d'en avoir une fois obtenu l'agrément pour être psychanalyste, et pour en être considéré digne au regard de la loi, et donc aussi de la morale courante...

Si réellement un psychanalyste peut être dangereux pour ses analysants, aucun
agrément, aucun comblage d'aucun vide juridique ne pourra le déceler à l'avance, ni garantir à tout un chacun que désormais le titre de psychanalyste ne sera plus décerné qu'à des gens savants et donc bien sous tous rapports...
Aucun savoir, aucune éducation, aucun diplôme ne garantit la moralité ou la santé
mentale de qui que ce soit... contrairement à ce que laisse entendre cet amendement...

Un autre des arguments avancés pour exiger qu'un analyste ait une formation de médecin, est qu'il doit être en mesure de faire un diagnostic éventuel de "vraie" maladie, pour être capable d'orienter le malade vers un psychiatre ou un spécialiste
quelconque, de faire donc le constat de son incompétence...

C'est un peu comme si on exigeait d'un boulanger qu'il soit laborantin-chimiste, pour être sûr que si jamais on lui livre une farine non panifiable, il s'en rende bien compte, n'est-ce pas, mais de façon scientifique, grâce à ces connaissances fiables, grâce à des chiffres et à des mesures précises, et non pas au coup d'oeil, à l'odeur ou au toucher, grâce à son savoir-faire artisanal, un peu mystérieux.

Et puis il faudrait savoir s’il existe une seule pathologie qui contre-indique la psychanalyse... Pour la psychanalyse, tous les sujets sont intéressants, même les autistes, même ceux qui semblent hors langage, de tout "Es" peut advenir un "Ich", toutes les farines sont panifiables... même si tous les analystes peuvent ne pas être en mesure d'en tenir la fonction pour tous les candidats éventuels... et même si parfois il faut vraiment aller se soigner auprès d'un médecin ou d'un spécialiste...

Que les psychanalystes se laissent rouler dans la farine gouvernementale, ou que les renards ou les loups s'en badigeonnent pour montrer patte blanche, après tout, je m'en huche un peu. Mais quand même je me demande qui ça sortirait du pétrin que tout soit contrôlé, évalué, garanti, et pourquoi il faudrait, à coups de baguette ou à la baguette, combler tous les vides, juridiques ou autres... Un petit amendement par ci, même bâtard, un décret d'application par là, ça ne mange pas de pain, mais ça bouche toujours un trou !

C'est à cette obsession législatrice à combler tous les vides, à boucher tous les trous, et à mettre tout et tout le monde sous accréditation normalisante, ou sous étiquette diagnostique, que je réagis... Non, cette volonté de légiférer ne se justifie pas rationnellement, elle procède seulement d'une volonté de contrôle et de mesure, d'une pathologie collective du Tout-Phallique, du Tout Un chacun s'érigeant en législateur et en censeur, voire en dictateur : tout ce qui n'est pas explicitement autorisé, réglementé, et contrôlé, est en passe d'être interdit, hors la loi, immoral... contrairement au principe démocratique qui prétend seulement que tout ce qui n'est pas explicitement interdit... n'est pas illégal.

A brandir ainsi la loi à tout bout de champs, on en perd la clé...

A vouloir normaliser les psychanalystes incontrôlés qui gagnent leur pain en écoutant un nombre croissant de personnes, on risque de perdre le goût de la psychanalyse, qui n'aime pas les étiquetages, comme on a bien failli perdre celui du pain au levain...

Isabelle Baugnet,

Analysante en cours de route

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