Le Refoulement, la Resistance et la censure

Isidore

 


Dans son ouvrage " 5 leçons sur la psychanalyse ", Freud explique le refoulement à l'aide d'un exemple très simple, celui d'une conférence perturbée par un agitateur :
" J'illustrerai le processus du refoulement et sa relation nécessaire avec la résistance. par une comparaison grossière Supposez que dans la salle de conférences, dans mon auditoire calme et attentif, il se trouve pourtant un individu qui se conduise de façon à me déranger et qui me trouble par des rires inconvenants, par son bavardage ou en tapant des pieds. Je déclarerai que je ne peux continuer à professer ainsi ; sur ce, quelques auditeurs vigoureux
se lèveront et, après une brève lutte, mettront le personnage à la porte. Il sera " refoulé " et je pourrai continuer ma conférence. Mais, pour que le trouble ne se reproduise plus, au cas où l'expulsé essayerait de rentrer dans la salle, les personnes qui sont venues à mon aide iront adosser leurs chaises à la porte et former ainsi comme une " résistance ". Si maintenant on transporte sur le plan psychique les événements de notre exemple, si on fait de la salle de conférences le conscient, et du vestibule l'inconscient, voilà une assez bonne image du refoulement. ".
Cet exemple qui est un peu le B-A BA de la psychanalyse, nous permet de saisir tout de suite la nature du refoulement et le jeu de la résistance qui l'accompagne en permanence (les chaises contre la porte), mais aussi loquace soit cet exemple, il peut conduire a une méprise dans laquelle je suis tombé moi-même assez longtemps.
En effet, je me suis souvent demandé : " si l'agitateur a été mis dehors et que la conférence a lieu ou est le problème ? ". N'est-il pas salutaire d'évacuer nos mauvaises pensées et de vivre calmement ?
Et bien, le problème c'est précisément que la conférence ne peut pas avoir lieu correctement. Une fois l'agitateur expulsé, l'orateur aura beau essayer de reprendre le cours normal de sa conférence, celle-ci s'en trouvera irrémédiablement altérée et en quelque sorte pervertie. Bien qu'il ait été expulsé l'agitateur continue d'agir. Mais comment s'y prend-il ?
Nous devons distinguer deux types de refoulement :
-le refoulement hystérique : ici, le refoulement correspond à un oubli pur et simple. (l'agitateur est parti, bon débarras) Ce qui a été refoulé ne reviendra pas facilement à la conscience, mais se déplacera plus volontiers dans des symptômes corporels.
Ainsi, pour parfaire l'exemple de Freud, on peut s'imaginer que l'agitateur va continuer à œuvrer non pas dans la salle de conférence dont il a été exclu, mais à la périphérie et infrastructures, pour se livrer à un véritable sabotage. Il peut par exemple s'en prendre à l'installation électrique pour plonger la salle dans la pénombre (migraine ophtalmique) ou chercher à couper le chauffage (fièvre toux etc..). On peut remarquer que ce procédé n'altère pas le discours de l'orateur, mais si la salle est dans le noir ou que le froid s'y répand, il sera bien obligé d'arrêter sa conférence pour se plaindre des mauvaises conditions qui lui sont faites.
-le refoulement obsessionnel : le refoulement obsessionnel n'est jamais un oubli total, c'est plutôt un refoulement partiel qui oblige a des reconstructions. Pour reprendre notre exemple de la conférence, on peut imaginer que l'agitateur reste derrière la porte et le conférencier le sait : et il sait aussi qu'il ya des choses qu'il ne doit pas dire, sinon l'agitateur va rentrer dans une telle rage qu'il sera capable de défoncer la porte et de massacrer tout le monde. Par conséquent, l'orateur est obligé d'en tenir compte et devra continuer son discours en parlant a demi mots, c'est a dire en se livrant a une forme d'autocensure ou il évitera de prononcer les mots qui fâchent et d'aborder les thèmes " dangereux ".Cette fois la conférence n'est pas sabotée de l'extérieur, elle est sabotée par l'orateur lui même qui se soumet par prudence, à la censure.
Nous comprenons maintenant que c'est la censure qui manque dans l'exemple de Freud, et que cette censure peut être externe (corporelle) ou interne (contrainte).
Dans le séminaire II sur le " moi ". Lacan s'aperçoit que certains de ses auditeurs confondent la résistance et la censure. Pour expliquer cette différence il prend l'exemple suivant : " tout sujet qui dit que le roi est un con aura la tète tranchée ".
Si le sujet est conscient de cette loi, il peut la déjouer facilement par des procèdes dits de dénégation par exemple en déclarant " celui qui dit que le roi est un con aura affaire à moi " on entend souvent ce type de dénégation chez les cadres, en porte à faux avec leur direction.
Mais la censure, selon Lacan, c'est la loi incomprise (et donc refoulée en tant qu'incomprise).Nous avons là un sujet qui n'accepte pas la loi, qui la refoule, pourtant cette loi continue à agir et dénature sa parole puisque toute pensée qui pourrait le conduire à conclure sur la connerie du roi sera censurée. Ici se produit la confusion, le bégaiement ; le doute, les hésitations, et les erreurs logiques si fréquentes chez l'obsessionnel. Mais la loi refoulée qui parvient difficilement à la conscience reste néanmoins présente dans les rêves. La fin du texte de Lacan à ce propos est édifiante :
" J'espère vous faire sentir ce dernier ressort inexpliqué, inexplicable, où s'accroche l'existence de la loi. La chose dure que nous rencontrons dans l'expérience analytique, c'est qu'il y en a une, de loi. Et c'est bien ce qui ne peut jamais être complètement achevé dans le discours de la loi - c'est ce dernier terme qui explique qu'il y en a une.
Qu'est-ce qui se produit dans cette hypothèse? Le sujet du roi d'Angleterre a beaucoup de raisons de vouloir exprimer des choses qui ont le rapport le plus direct avec le fait que le roi d'Angleterre est un con. Disons que ça passe dans ses rêves. Et que rêve-t-il, ce sujet? - alors qu'il s'agit de quelque chose de difficilement exprimable, non pas seulement du fait que le roi d'Angleterre est un con, mais de tout ce qui y tient, de tout ce qui fait qu'il ne peut pas être autre chose qu'un con, de toute la structure du régime, et au-delà, de la connivence universelle de la connerie du royaume d'Angleterre. Eh bien, le sujet rêve qu'il a la tête tranchée.
Pas besoin de se poser ici des questions sur je-ne-sais quel masochisme primordial, sur l'auto-punition, sur le désir de châtiment. En cette occasion, le fait qu'il a la tête tranchée veut dire que le roi d'Angleterre est un con. La censure, c'est ça. C'est la loi en tant qu'incomprise. "

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