chagrins de vacance
sur les traces des amours déçues

au féminin, au masculin,
quelques variations analytiques
sur le thème de la Versagung.

Jacy Alazraki

 

 

 

 

chagrin d'amour

Rien de plus difficile à dire.
Et il est pourtant une certitude qu'un rien inattendu fait renaître.
Premier amour.

Il est une certitude dans le trouble du cœur qui s'emballe
une trace ravivée
une blessure ranimée.
Avec cet émoi qu'évoque parfois la musique ou le poème,
un peu d'enfance revient...
l'acuité d'un chagrin.
Ce serait, au sens le plus littéral, un retour de vacance
comme la répétition d'une très ancienne perte
Premier chagrin.

Les chagrins les plus cuisants sont les chagrins d'enfant.
Plus tard ils reviennent.
Il en est qui bouleversent et qui mettent à l'épreuve d'un manque dont le sujet, confusément, reconnaît la nature.

C'est de ce manque et de la façon dont, de chacun et de chacune, il peut venir remettre en scène la structure que je voudrais maintenant parler.

L'épreuve de ce manque, Freud l'appelle " Versagung ".
Lacan reprend chez Freud cette expérience de la Versagung, il lui donne une place centrale.

Nous la retrouvons ici, au centre d'un tableau extrait du
séminaire La Relation d'Objet. (1).

 



Versagung est habituellement traduit en français par frustration.
Ce substantif du verbe versagen dans lequel Lacan relève l'importance de sagen : dire impliquerait à la fois l'engagement et le dédit d'une promesse.
La réponse à une demande que le sujet croit pouvoir adresser à un partenaire serait en ce cas un refus, un manquement, une dérobade, une panne, un défaut.

Sur le tableau de la relation d'objet, Lacan inscrit trois sortes de manque, trois registres de carence : le manque réel, la privation, le manque symbolique, la castration, et, au milieu, la frustration, manque imaginaire.

J'ai imaginé dans ce tableau un jeu de bascule.
Cette bascule figure un ébranlement, une déstabilisation, une mise en mouvement, un changement d'équilibre.
Lacan ne représente pas ce jeu de bascule sur son tableau mais, tout au long de ce séminaire, il l'indique dans ses commentaires, lorsqu'il montre comment s'effectue pour l'enfant cette sorte de mouvement psychique, cette modification de sa relation d'objet qu'il appelle la Versagung primitive ou Versagung symbolique.


Le manque désigné par la frustration est un manque imaginaire; il concerne un objet réel et l'agent qui le suscite est symbolique.


Quand un instant la mère, celle "good enough", suffisamment bonne comme dit Winnicott, détache son intérêt de l'enfant pour l'orienter vers quelqu'un d'autre, elle se trouve alors momentanément refuser à l'enfant non seulement l'objet de satisfaction qu'il réclame mais surtout l'amour que le don de cet objet symbolise. Lorsque, par exemple, au sein de la mère l'enfant voit pendu un autre enfant comme dans la scène de l'invidia que décrit Saint Augustin dans les Confessions lorsqu'à ce sein, qu'en l'occasion il revendique, se trouve accroché quelqu'un d'autre que lui, l'existence de cet autre vient bouleverser son univers.

Le tableau bascule.
L'objet devient l'objet refusé, à lui promis et retiré, il change de registre, de réel il se symbolise.
L'agent de ce refus, l'auteur de ce détournement de l'objet, cette Autre à qui s'adresse l'appel, dans ce même mouvement, change aussi de registre, de symbolique il devient réel.

Le mouvement de bascule figure ici un passage.
C'est un passage forcé de la frustration vers la castration par ce changement de registre du côté de l'agent, par cet Autre qui s'impose comme réel.
En cet instant le monde chavire, l'image se brouille et tend à disparaître, le manque se creuse en un profond désarroi.
Dans ce visage devenu indifférent, c'est l'altérité réelle d'autrui qui se manifeste. Comment obtenir maintenant de lui un signe de reconnaissance ?
Alors, avec le désespoir que provoque l'existence réelle
d'autrui, ce qui était un besoin à satisfaire se balbutie en demande d'amour.

Avec l'objet réel qui se dérobe, la demande s'articule, son objet prend des noms et curieusement, des noms qui peuvent changer, varier, prendre telle ou telle coloration phallique, anale, orale, en régressant sur la palette des signifiants de la pulsion.
Des objets symboliques sont créés par les signifiants de la demande d'amour.
Et ce sont parfois les plus étranges qui soient...
Car, au nom de l'amour, pourquoi ne pas demander la lune ? Et même, pourquoi pas, s'il faut pour cela, comme dans l'anorexie, emprunter à rebours la voie orale, ne rien demander du tout, ou plutôt, positivement, demander rien.

Figurée par cette diagonale sur le tableau, le mouvement dialectique de la Versagung fait ainsi chuter la branche de l'objet vers la privation.

Mais aussi cette Versagung primitive, modèle des premières déceptions d'amour, élève, du même coup, celle ou celui qui déçoit, au rang d'une puissance réelle.
A cette place de l'Autre réel loge dans le tableau l'agent de la castration.
Et c'est bien là que pour chacun comme pour chacune, appelé à la rescousse dans sa fonction symbolique, le père réel pourra répondre présent ou absent.

choix de dupes

A l'heure du chagrin, comment chaque sujet, pourtant inconsolable, retrouve-t il la voix pour quérir secours ?

Comment, à leurs moments d'angoisse existentielle, hommes, femmes et enfants réussissent ils à ne pas sombrer corps et biens ?

Comment Narcisse en chacun se reconnaît il juste assez pour se ressaisir de la chute dans son reflet ?

Par un équilibre précaire.
Celui même, reconnaissable à force de répétition, de cette première Versagung symbolique.
De la nature des appuis pour réaliser cet équilibre dépendrait "le choix de la névrose".
Et il n'y a en l'occurrence que l'ironie de l'inconscient freudien pour prétendre ici au terme de choix.
Obligation, pour le névrosé, d'avoir à son insu emprunté une des trois voies que lui ont frayées ses amours déçues : ou obsession, ou hystérie, ou phobie.



Obligation aussi d'entrer dans ce choix de dupes, nonens volens, selon son sexe.
Et ce sont deux formulations de Lacan, dans ses Ecrits, que je juxtapose ici pour poser l'effet de la Versagung : comme prise en compte de la privation et comme passage vers la castration, au féminin et au masculin.
" La pulsion en tant qu'elle représente la sexualité dans l'inconscient n'est jamais que pulsion partielle. C'est là la carence essentielle, à savoir celle qui pourrait représenter dans le sujet le mode, en son être, de ce qui y est mâle ou femelle." (2) et "C'est le fait que la femme doive en passer par la même dialectique alors que rien ne semble l'y obliger: il lui faudra perdre ce qu'elle n'a pas qui nous met la puce à l'oreille : en nous permettant d'articuler que c'est le phallus par défaut qui fait le montant de la dette symbolique : compte débiteur quand on l'a, quand on ne l'a pas créance contestée." (3)

Deux sexes, trois névroses et, à l'origine, le chagrin d'une même carence; le champ de la clinique est vaste maintenant.

Pour y poser quelques jalons a minima, en six petites métaphores, c'est par l'affect que nous passerons, en partant de l'affect princeps : l'angoisse, la seule qui ne trompe pas dans ce marché de dupes.

La certitude de l'angoisse témoigne toujours de la force du désir. L'amertume de la déception engage à essayer désespérément de saisir ce qu'il en reste, à sauver le désir des eaux saumâtres de la névrose.

La femme obsessionnelle s'engage entière et pure sur ce chemin encombré pour elle d'insultante obscénité.
L'obsédé homme se fige, tremblant et cruel, accablé de ses morts, au carrefour de sa responsabilité.
L'angoisse, pour tous deux, dans cette position impossible, se mue en doute.

La route est sombre pour l'homme hystérique, pleine de vaines promesses et peuplée de fantômes; à tâtons il la devine, acteur mal masqué d'un crime ignoré.
La voie royale de la femme hystérique mène à l'autel du sacrifice; reine sans royaume, elle y promène sa blessure sous le chatoiement de ses voiles.
Elle comme lui transforment dans leurs mélopées l'angoisse en culpabilité.



La femme traquée qui erre dans le labyrinthe, poursuivie par la bête, est encore la petite fille phobique, entre vie et cauchemar.
L'enfant phobique grandit en l'homme qui déplace les montagnes; toujours plus haut, à chaque pas il manque de tomber, héros enchaîné au péril du désir.

L'un et l'autre payent avec la honte la rançon de l'angoisse.

C'est "dans cette forme la plus radicale de la névrose" (4), dit Lacan, "dans cette espèce de poésie vivante qu'est à l'occasion la phobie" (5), que nous sommes au plus près de l'articulation de l'angoisse avec la Versagung. Et c'est aussi toujours "cette Versagung première que nous trouvons à l'origine de toute névrose" (6).

l'analyste patient

"Comment la faculté d'édifier une névrose peut elle s'allier à un
aussi incoercible besoin d'amour ?" (7).

Cette interrogation sur l'amour de transfert succède, sous la plume de Freud, à l'aveu d'un échec.

En l'occurrence, il avait renvoyé une certaine catégorie de femmes "femmes à passions élémentaires", à leur "logique" idiote et nourricière "de la soupe et des boulettes". Il était impossible, selon Freud, de faire admettre à ces ménagères enfermées dans l'inculture et l'ignorance, que la cure psychanalytique exigeait le renoncement aux satisfactions de l'amour. Pour qu'une analyse soit possible, il faut que l'analyste puisse être assuré, dit il à cette occasion, que le patient consentira à respecter la règle d'abstinence.

Car l'artifice de l'amour de transfert consiste justement dans cette Versagung que l'analyste se doit d'exiger d'abord de lui même pour que, suffisamment confiant, l'analysant puisse y consentir à son tour.

Alors seulement, prenant comme point d'appui la Versagung de l'analyste, l'analysant jugera possible de mettre en perspective, dans une expérience de parole, sa propre Versagung.


Et
lorsque un quelconque individu de désir
qui n'est pas tout à fait sans savoir comment,
homme ou femme
il a dû être soumis au choix obligatoire de sa névrose,
lorsque donc cet individu de désir,
se propose
contre monnaie sonnante et trébuchante,
de mettre à disposition ce désir
pour que
un autre homme ou une autre femme puisse venir
dans un temps et un espace pour cela aménagés,
soumettre sa parole future au risqué
de revivre ses déceptions passées,
ce premier être de désir, l'analyste, s'engage,
avec ce second être de désir, l'analysant,
sur le chemin aride et périlleux
de ses propres déceptions d'amour.
Et ce chemin,
sur lequel il a pourtant usé ses souliers,
lorsqu'il l'empruntera à nouveau
avec chacun de ses analysants,
sera,
quant à lui, celui de sa patience.
Un chemin dépeuplé,
une route désertée,
pour que viennent y circuler
de celui ou celle qu'il écoute,
les mots neufs et imprévus.

(1) Lacan. Séminaire La Relation d'Objet (1956 1957) ch. 3, 4, 6, 12, 14, 16

(2) Lacan. Position de l'Inconscient. Ecrits, p.849
(3) Lacan. du "trieb" de Freud et du désir du psychanalyste.
Ecrits, p. 852 (c'est moi qui souligne)

(4) Lacan. Séminaire le Transfert. séance du 14.6.1961.
(5) Lacan. Séminaire la Relation d'Objet. chapitre 23.
(6) Lacan. Séminaire le Transfert. séance du 24.5.1961
(7) Freud. Observations sur l'amour de transfert
in La Technique analytique (p. 124 125)

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