Variations et fluctuations de la libido dans le transfert

Variations et fluctuations de la libido dans le transfert

Après 3 ans de travail en cartel sur le séminaire des psychoses de Lacan, travail ardu de déchiffrage et de défrichage, la lecture des conférences d’Introduction à la Psychanalyse de Freud a été pour moi un éblouissement.

Ces conférences ont été prononçées durant deux semestres, de 1915 à 1917, dans un amphithéâtre de clinique psychiatrique, à l’université de Vienne où Freud était " Professor Extraordinarius ". C’est sur l’insistance d’Otto Rank que Freud accepta que les conférences d’Introduction fassent l’objet d’une publication, en précisant que c’était la dernière fois qu’il consentait à ce genre d’exercices. L’ouvrage connut un très large succès et fut traduit, nous dit Jones, en 16 langues dont l’hébreu et le chinois et en français en 1922.

L’auditoire assistant à ses conférences était vraisemblablement composé d’étudiants, de jeunes médecins, en tout cas des " profanes " de la psychanalyse.

Ceci me convient parfaitement, car c’est réellement comme " profane " moi-même, que j’ai travaillé ce sujet : Variations et fluctuations de la libido dans le transfert à partir des conférences 26,27 et 28 d’introduction à la psychanalyse. Mon exposé va reprendre le plus souvent possible les paroles mêmes de Freud, car elles sont lumineuses.

1. La libido et le protozoaire

Pour commencer et essayer de comprendre ce qu’est la libido, je vais reprendre la comparaison que Freud a utilisé dans la vingt sixième conférence d’Introduction à le Psychanalyse: " La théorie de la libido et le narcissisme ". L’ image empruntée à la zoologie est celle du protozoaire.

Voici ce que dit Freud :

" Pensez à ces êtres vivants très simples, qui consistent en un petit amas peu différencié de substance protoplasmique. Ils produisent des excroissances, appelées pseudopodes, dans lesquelles ils font passer leur substance corporelle. Mais ils peuvent aussi rétracter ces excroissances et se pelotonner en boule".

Nous comparons à présent la production des excroissances à l’émission de libido sur les objets, tandis que l’essentiel de la libido peut demeurer dans le moi, et nous supposons que, dans des conditions normales, la libido du moi peut être transposée sans entrave en libido objectale et que celle-ci peut à son tour être absorbée dans le moi.

Voici donc présentée la libido sous ses 2 formes.

2. Les deux libido : libido du moi et libido d’objet

Freud définit la " libido ", comme l’énergie qui s’extériorise en tout, mais précise-t-il, ce terme reste réservé aux forces pulsionnelles de la vie sexuelle, c’est à dire aux forces pulsionnelles régies par le principe de plaisir.

En prenant comme point de départ, le développement et l’évolution psychologique de l’enfant, on s’aperçoit que la libido est essentiellement tournée vers le corps propre de celui-ci ou sur une partie spécifique du corps et se satisfait sur un mode autoérotique. Cette époque où l’investissement de la libido est uniquement centré sur le corps propre, correspond à ce que Freud appelle le narcissisme primaire,

Peu à peu, en se confrontant à la réalité, la libido va migrer vers des objets (comme la mère, le père… ) dans la mesure où ceux-ci sont susceptibles d’apporter une satisfaction aux désirs de l’enfant. Au fur et à mesure de son évolution, ces objets deviendront de plus en plus nombreux et variés.

Ce qui n’empêche pas que se produise tous les jours le phénomène de retrait de la libido objectale dans le moi, au cours du sommeil et ceci de façon tout à fait normale, et ce phénomène va se défaire le lendemain au réveil. Il y a dans le sommeil, explique Freud, un retour vers l’état originel de la libido, c’est ce qu’il appelle le " narcissisme intégral ".

On retrouvera le même phénomène dans la maladie et aussi dans l’état amoureux.

Ainsi entre ces deux pôles, le moi et les objets, évolue la libido, dans une sorte de va et vient qui n’exclue ni l’un ni les autres, mais avec prédominance de l’investissement objectal, ceci dans le cas d’un développement normal et dans le fonctionnement psychique d’un homme sain.

3. Libido et transfert

Tout individu possède sa manière propre de vivre sa vie amoureuse, selon une sorte de modèle, de " prototype " ou de " cliché ", qui va se répéter tout au long de sa vie. Ce modèle s’est construit à partir des caractéristiques personnelles de l’individu, de son tempérament pourrait-on dire, et à partir des expériences qu’il a vécues au cours de son enfance.

Ainsi arrivé à l’age adulte, une partie de la libido parvient à son plein développement psychique, et forme un élément de la personnalité consciente dont le sujet peut disposer, tandis
qu’une autre partie de la libido a subi un arrêt de développement. Elle peut alors soit s’épanouir en fantasmes, soit rester enfouie dans l’inconscient

Chez certaines personnes, lorsque la réalité n’apporte pas une satisfaction suffisante à leur besoin d’amour, leur investissement libidinal est en quelque sorte en " état d’attente ", c’est lui qui va entrer en jeu au début de la cure et se porter sur la personne de l’analyste ; c’est ce que Freud dénomme : phénomène de transfert.

Tranférer signifie selon la définition du dictionnaire : faire passer d’un lieu dans un autre.

Voici comment Freud présente le transfert dans la vingt septième conférence :

Ce fait nouveau, que nous reconnaissons donc avec réticence, nous l’appelons le transfert.

Nous entendons par là un transfert de sentiments sur la personne du médecin, parce que nous ne croyons pas que la situation de la cure puisse justifier la genèse de tels sentiments. Nous présumons plutôt que toute cette disposition sentimentale vient d’ailleurs, qu’elle était déjà prête chez le malade et qu’à l’occasion du traitement analytique, elle est transférée sur la personne du médecin.

Ces sentiments positifs ou négatifs, conscients ou inconscients envers le médecin répètent ce qui s’est déjà passé pour le patient auparavant dans ses investissements antérieurs.

4. La couche de cambium

La maladie du patient en analyse n’a rien de clos, ni de figé, elle continue à croître et à poursuivre son évolution. Mais tout ce que la maladie produit de nouveau se concentre sur le rapport au médecin.

" Le transfert devient ainsi comparable à la couche de cambium qui se trouve entre le bois et l’écorce d’un arbre et dont procède le renouvellement tissulaire et l’accroissement en épaisseur du tronc ".(conférence 27, "Le transfert".)

Le dictionnaire précise que le cambium est " l’assise génératrice "du bois et constitue une " formation secondaire ".

Au cours de l’analyse c’est une névrose recréée, remaniée qui a remplacé la première ; tous les symptômes du patient se sont réorganisés autour du nouveau sens qui consiste en une relation au transfert.

Freud explicite ceci dans la " Technique psychanalytique ", chap X

Le transfert crée de la sorte un domaine intermédiaire entre la maladie et la vie réelle, domaine au travers duquel s’effectue le passage de l’un à l’autre...
L’état nouvellement instauré a pris tous les aspects d’une maladie artificielle, partout accessible à nos interventions. En même temps, il est une tranche de vie réelle que des conditions particulièrement favorables rendent possible et qui a un caractère provisoire.

A partir des réactions de répétitions qui apparaissent dans le transfert, des voies connues conduisent alors au réveil des souvenirs.

Le transfert devient alors le meilleur instrument de l’analyse, à l’aide duquel se laissent ouvrir les compartiments les plus secrets de la vie psychique. C’est une sorte de clef d’accès vers l’inconscient.

5. Les variations atmosphériques du transfert

*1er temps : le beau temps

Au début de l’analyse, comme le dit Freud, c’est le beau temps

Le patient fait l’éloge du médecin et célèbre ses qualités et réciproquement le médecin se fait une opinion favorable du patient.(conférence 27 :"Le transfert")

Ainsi se met en place un transfert positif et conscient entre l’analyste et l’analysé où sentiments amicaux, sympathie et confiance se conjuguent au pluriel.

Résultat : l’analyse avance rapidement.

*2ème temps : perturbations et orage

Ensuite le temps se gâte, des difficultés surgissent dans le traitement. Le patient affirme que plus rien ne lui vient à l’esprit et passe outre à la consigne " de dire tout ce qui lui vient à l’esprit "… Il est manifestement absorbé par quelque chose qu’il veut garder pour lui. (…)

le patient a transféré sur le médecin d’intenses sentiments de tendresse qui ne sont justifiés ni par le comportement du médecin, ni par la relation qui s’est instaurée dans la cure. (conférence 27 :"Le transfert")

Ces sentiments intenses sont soit des affects érotiques refoulés à l’égard de l’analyste, soit des affects hostiles à son encontre, la plupart du temps, eux aussi sont inconscients.

Le transfert est un symptôme et fonctionne comme tel ;il est lui aussi un compromis trouvé entre des affects refoulés et la situation présente.

Cette perturbation importante, ce conflit entre ces deux forces, Freud l’appelle résistance.

" En effet chaque fois que l’investigation analytique s’approche et découvre une des cachettes de la libido, un conflit surgit et toutes les forces qui ont provoquées la régression, se muent en résistance. (chap VI La dynamique du transfert dans " La technique psychanalytique ")

*3ème temps : le retour au calme avec bonne visibilité et nouveaux horizons

L’analyse du transfert va permettre de surmonter la résistance. Par voie de conséquence des souvenirs oubliés ainsi que des affects refoulés vont se réveiller et affleurer à la conscience.

Une partie de la libido refoulée va être libérée et se réinvestira sur de nouveaux objets.

C’est un remaniement qui s’opère dans le champ psychique de l’individu, capable maintenant d’utiliser consciemment cette libido refoulée en direction de nouvelles personnes ou de nouveaux sujets d’intérêt.

Le transfert est dénoué, pourrait-on dire, et ceci signe la fin de l’analyse.

6. Le mur du narcissisme dans les psychoses

Dans la vingt huitième conférence : "La thérapie analytique", Freud soutient que la différence entre le fonctionnement de l’homme normal et celui du névrosé est de nature quantitative.

En effet chez l’homme névrosé, la quantité de libido refoulée est plus importante que la libido dite libre ou disponible, ce qui limite considérablement les possibilités d’action et de jouissance de celui-ci. Le travail de l’analyse, par le truchement du transfert, va permettre la levée d’une partie des motions refoulées et leur rendre leur libre accès au moi dans ses investissements actuels.

Freud nomme névroses de transfert, l’hystérie, les phobies et les névroses obsessionnelles, dans la mesure justement où ce phénomène intense de transfert apparaît lors de la cure, et par là même permet un accès à l’inconscient. Ces maladies sont donc curables par la psychanalyse.

Par contre il n’en va pas de même avec ce que Freud appelle les névroses narcissiques, la paranoïa (mégalomanie et délires), la démence précoce et la mélancolie, qui seront nommées plus tard psychoses.

Il y aurait ici une différence qualitative d’avec le fonctionnement psychique de l’homme normal, une différence de structure. Dans ces névroses dites narcissiques, la libido retournée vers le moi ne peut plus retrouver un chemin vers les objets.

Conférence 26 : "Théorie de la libido et le narcissisme" : " C’est l’empêchement dans la mobilité de la libido qui devient effectivement pathogène "

Dans cette même conférence, Freud propose une explication :

Il est tout à fait remarquable que nous devions, pour toutes les névroses narcissiques, supposer des points de fixation de la libido qui remontent à des phases évolutives bien plus précoces que dans le cas de l’hystérie ou de la névrose obsessionnelle. (…) La fixation déterminante (de la libido) se situe ailleurs, probablement au stade du narcissisme primitif.

Il semble que la libido, dans ses efforts pour revenir aux objets, c’est à dire aux représentations des objets, attrape effectivement quelque chose d’eux, mais en quelque sorte seulement leurs ombres, je veux dire les représentations des mots qui vont avec.

Cette faiblesse de la libido d’objet chez les psychotiques a pour corollaire la faiblesse du transfert. Conférence 27 : "Le transfert" :

" L’observation permet de reconnaître que les personnes souffrant de névroses narcissiques n’ont pas d’aptitudes au transfert ou qu’elles n’en ont que des vestiges insuffisants. (…)

Elles ne manifestent pas de transfert et c’est pourquoi elles ne sont pas non plus accessibles à nos efforts, elles ne sont pas guérissables.

La résistance est insurmontable ; nous pouvons tout au plus jeter un regard curieux par-dessus le faîte du mur, pour épier ce qui se passe au-delà de celui-ci. (Conférence 26)

Joëlle Froidure

10 juin 200

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