La jouissance, le désir et le symptôme

Liliane Fainsilber

 

Jouissance et désir

Il y a quelque chose qui m'a beaucoup frappé c'est le fait que depuis quelques années, je ne sais pas si c'est un peu avant ou après la mort de Lacan, les analystes n'ont plus eu que ce mot à la bouche " La jouissance ".

Je me suis demandée si ce n'était pas une question de génération parce qu'il me semble que jusqu'alors, on se repérait plutôt sur le désir, on parlait du désir préconscient et inconscient du rêve et du symptôme comme la manifestation d'un désir refoulé, rejeté ou maintenu dans l'inconscient par la motion refoulante, par le contre-investissement du moi, les deux aboutissant à une formation de compromis ce qu'exprimait le symptôme.

Donc j'avais un peu de mal à m'y retrouver avec cette explosion du terme même de Jouissance et voilà que, dans cette séance de l'Angoisse du 23 janvier 1963, Lacan m'a donné en quelque sorte les moyens de voir un peu plus clair dans ce repérage entre désir et jouissance.

Acting out et passage à l'acte

Dans le texte de cette séance, Lacan y aborde la question de la différence qu'il y a entre l'acting out et le passage à l'acte, et il en donne, pour ce faire, deux exemples, pour le passage à l'acte, c'est la gifle de Dora administrée vigoureusement à Monsieur K. pour l'incongruité de son propos " vous savez bien, que ma femme n'est rien pour moi " ainsi que la tentative de suicide de la jeune homosexuelle, enjambant le pont d'un chemin de fer, pour tomber en contrebas. Pour décrire ce qu'il en est de l'acting-out, il décrit les bruyantes manifestations d'amour de la jeune homosexuelle à l'égard de sa Dame, ainsi que tous les chassés croisés de Dora entre son père et Madame K, sa mère et Monsieur K. sans oublier les gouvernantes de l'une et de l'autre famille entrant dans ce cercle des échanges.

Il indique ce qui est en jeu dans les deux mécanismes : Dans le passage à l'acte c'est le sujet qui disparaît de la scène, qui s'en évade. Dans l'acting out, bien au contraire, le sujet fait monter sur la scène l'objet a, celui qui était en quelque sorte la cause, l'objet de la mise en scène du drame ou plutôt de la tragi-comédie qui s'y jouait jusqu'alors, avec la complicité du sujet.

Différence entre le symptôme et l'acting out

Mais voici ce à quoi je veux en venir, c'est à la différence que Lacan établit entre le symptôme et l'acting out. C'est un repérage tout à fait extraordinaire et ça vaut la peine, me semble-t-il, de le suivre ligne à ligne. Lacan y affirme le fait que l'acting out est en quelque sorte une demande d'interprétation, il en est même un appel pressant, tandis que le symptôme ne demande rien : " il n'est pas essentiellement de la nature du symptôme de devoir être interprété " " Le symptôme ne peut pas être interprété directement, il y faut le transfert ". C'est donc ce qu'il commence par poser. Cela rejoint ce qu'il dit ailleurs aussi que le symptôme est une parole bâillonnée. C'est par le transfert que le bâillon peut être enlevé et la parole libérée. Et c'est en ce point même qu'il introduit la question de la jouissance et du désir : " Car on l'oublie trop, ce que nous découvrons dans le symptôme, dans son essence, dans son essence, n'est pas appel, dis-je à l'Autre, (ce qui est le cas de l'acting out ) que le symptôme dans sa nature est jouissance, ne l'oubliez pas jouissance fourrée sans doute, untergeblibene Befriedigung. Le symptôme n'a pas besoin de vous comme l'acting out, il se suffit. Il est de l'ordre de ce que je vous ai appris à distinguer du désir, comme étant la jouissance, c'est à dire qu'il va lui, vers La Chose, ayant passé la barrière du Bien, référence à mon séminaire sur l'Ethique, c'est à dire du principe du plaisir, et c'est pourquoi cette jouissance peut se traduire par un Unlust. Alors revenons sur l'acting out. A la différence du symptôme, l'acting out, c'est l'amorce du transfert. C'est le transfert sauvage. Il n'y a pas besoin d'analyse, vous vous en doutez, pour qu'il y ait transfert. Mais le transfert sans analyse, c'est l'acting out. Une des questions à poser c'est concernant l'organisation du transfert, la handlung du transfert, de demander comment le transfert sauvage on peut le domestiquer, comment on fait entrer l'éléphant sauvage dans l'enclos, ou le cheval, comment on le met en rond, là on le fait tourner dans le manège. " C'est donc là que l'on retrouve notre " cent fois sur le métier remettez votre ouvrage "mais ce n'est pas, loin s'en faut, tout l'intérêt de ce passage : Premier point : je trouve que ce repérage de l'acting out comme un appel à l'interprétation soulève quand même la question de l'entrée en analyse, ce qui nous y amène. En effet si ce que Lacan décrit comme un acting out, la démonstration de son amour débordant pour la dame, est-ce que la jeune fille ne manifestait pas ainsi son désir de commencer une analyse afin que son désir puisse y être déchiffré. Il en est de même pour Dora intervenant, avec pertes et fracas, dans les agencements amoureux du quatuor et même de sextuor si on compte les gouvernantes ? Ainsi, même si ce sont les pères de deux jeunes filles qui les ont emmenées, ne peut-on pas dire que, par leur appel à l'interprétation, qu'elles-mêmes l'avaient souhaité ? Second point, non moins important : Cette question de la jouissance posée au coeur du symptôme, m'intéresse beaucoup parce qu'elle éclaire ce que Lacan disait beaucoup plus tard à propos de l'écriture de Joyce, concernant sa dimension de jouissance. Troisième point : Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu mais Lacan introduit à propos de cette jouissance un qualificatif pour le moins énigmatique celui de " fourré ". Quand la jouissance se fourre dans le symptôme

La " jouissance fourrée du symptôme "

J'ai d'abord cru que c'était une erreur de la sténotypie, mais comme j'avais reconnu l'écriture de Lacan qui prouvait qu'il l'avait donc relu, j'ai tenu compte de cette jouissance fourrée en pensant au " coup fourré ". Dans le dictionnaire d'Alain Rey, ce fourré va comme un gant à cette jouissance du symptôme. En effet le verbe fourrer est dérivé de l'ancien français fuerre, fourreau au sens de mettre dans le fourreau. Il signifie certes le plus couramment doubler avec de la fourrure mais l'autre sens, nous sera plus utile, il évoque un faire rentrer de force comme dans un fourreau. Outre les évocations sexuelles que sollicite cette métaphore, il a aussi toutes les expressions " mais où as-tu été encore te fourrer ", ou " c'est un coup fourré ".

Cette jouissance est malencontreusement allé se fourrer dans le symptôme, non seulement s'y masquer mais surtout s'y trouver piégée. Seule l'interprétation pourra la délivrer.

A côté de cette jouissance fourrée, Lacan rajoute comme en contrepoint, ou comme une sorte d'association ces deux termes allemands : " untergeblibene Befriedigung ". Si on peut traduire ces deux termes comme une satisfaction non apparue, non advenue ou encore, non octroyée (la notion d'octroi est intéressante car elle évoque un passage, une contrôle effectué, cette satisfaction aurait besoin d'un laissez-passer qui ne lui est pas accordé, car elle est désapprouvée par la censure, (celle du moi, sous l'égide du surmoi), ce terme de jouissance fourrée est en quelque sorte explicitée par cette jouissance en impasse qui se manifeste dans le symptôme.

Un retour à notre bon vieux Freud

pour une explicitation de cette jouissance " fourrée "

On peut expliciter davantage ce qu'est cette jouissance fourrée du symptôme en faisant un retour à l'un des plus anciens textes de Freud où il décrit à merveille les mécanismes du symptôme hystérique. Il a pour titre " Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité (1908) il se trouve dans Névrose, Psychose et perversion (P.U.F) A la source du symptôme se trouve le fantasme inconscient. Il a le plus grand rapport avec la vie sexuelle du sujet : " Il est en effet identique au fantasme dont (la personne) s'est servie pendant une période de masturbation pour obtenir la satisfaction sexuelle […] A l'origine, l'activité était une pratique purement auto-érotique pour obtenir le gain de plaisir à partir d'une zone corporelle déterminée qu'il faut qualifier d'érogène. Plus tard, cette activité fusionna avec une représentation de désir provenant du domaine de l'amour d'objet et servit à la réalisation partielle de la situation dans laquelle ce fantasme culminait. C'est là que se situe la jouissance qui se rapporte encore aux objets incestueux : On peut constater dans cette phrase, comment dans cette jouissance, ce que Freud nomme " gain de plaisir " le désir y prend sa part. Quand l'activité masturbatoire cesse, du fait de l'interdit, le fantasme est refoulée, devient inconscient. Il se manifestera à la première occasion, sous la forme d'un symptôme. " Ainsi la perte des habitudes onanistiques se trouve en fait annulée et le but final de tout le processus pathologique - rétablir la satisfaction sexuelle d'autrefois, primaire - est alors atteint - certes jamais de façon achevée mais du moins de façon approximative. Donc pourquoi cette jouissance qui se manifeste dans le symptôme serait-elle une jouissance qui s'est fourvoyée, mise pour en choisir cette métaphore, mise dans de sales draps ou de beaux draps ? C'est dans les mécanismes de formation du symptôme décrits par Freud qu'on peut en trouver l'explicitation : " Le symptôme hystérique survient comme compromis entre deux motions d'affect, ou motions pulsionnelles opposées dont l'une s'efforce de donner expression à une pulsion partielle ou composante de la constitution sexuelle tandis que l'autre s'efforce de réprimer la première. " Voilà pour quoi la jouissance se fourvoie dans le symptôme car elle ne peut qu'y être entravée dans la voie de sa réalisation. On peut remarquer combien le retour au texte freudien se trouve toujours tellement fructueux, le rapport de la jouissance au désir, s'en trouve lumineusement éclairé mais aussi celui du rapport du fantasme à la pulsion. Enfin remarquez qu'avec la pulsion partielle, Freud introduit ce terme de plaisir que Lacan nommera plus tard, plus de jouir et qui est une des formes de l'objet petit a, celui qui par son ratage, lance le sujet à la recherche de son objet perdu, encore, encore, encore ainsi jusqu'à l'infini. Autrement dit pour l'attraper, on peut toujours courir.

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