La rencontre d’un psychanalyste et d’un poète

Lacan et Joyce

 

Lacan nous a fait cette confidence, celle d’avoir rencontré Joyce chez Adrienne Monnier et d’avoir assisté à la première lecture de la traduction française d’Ulysse. C’était l’année de ses vingt ans.

A letter, a litter

Bien longtemps après, en 1971, c’est avec un jeu de mots de Joyce que Lacan introduira la difficile question qu’il soulève des rapports de la lettre et du signifiant dans son grand texte Lituraterre.

A une lettre près, a letter devient pour Joyce, a littter, que Lacan n’hésite pas à traduire d’un mot bien rude " une ordure ". Puis articulé à ce jeu de mot et sans s’en expliquer plus, Lacan nous rappelle qu’une des admiratrices de Joyce avait voulu lui payer, lui offrir une psychanalyse, en le confiant au reste à Jung, " une psychanalyse, comme on le ferait d’une douche ".

Mais c’est pour rajouter aussitôt : " Au jeu que nous évoquons, il n’y eut rien gagné, y allant tout droit au mieux de ce qu’on peut attendre d’une psychanalyse à sa fin ".

Cette affirmation de Lacan, concernant Joyce, est reprise presque mot pour mot, dans le dernier texte qui concerne cette rencontre de Lacan et de Joyce, celui qu’il a appelé Joyce le symptôme. Il est encore trop tôt pour la citer, faute de pouvoir la replacer dans son contexte. Mais on peut déjà remarquer que ce jeu de mots de Joyce a letter, a litter y garde son poids, l’éclaire dans l’après coup, en raison de ce que Lacan met en évidence de la fonction de l’objet a.

Les liens fort ambigus de la littérature et de la psychanalyse

 

Lacan l’affirme avec force, la psychanalyse ne peut venir jouer aux apprentis sorciers dans le champ de la littérature. Il écrit : " Pour la psychanalyse, qu’elle soit appendue à l’Œdipe, ne la qualifie en rien pour s’y retrouver dans le texte de Sophocle. L’évocation par Freud d’un texte de Dostoiewski ne suffit pas pour dire que la critique de textes, chasse jusqu’ici gardée du discours universitaire, ait reçu de la psychanalyse plus d’air.

Quelques lignes plus loin il rajoute à propos de son commentaire de la Lettre volée d’Edgar Poe : "  Pour moi si je propose à la psychanalyse, la lettre comme en souffrance, c’est qu’elle y montre son échec. Et c’est par là que je l’éclaire : quand j’invoque ainsi les lumières, c’est de démontrer où elle fait trou. On le sait depuis longtemps : rien de plus important en optique…

Méthode par où la psychanalyse justifie mieux son intrusion : car, si la critique littéraire pouvait effectivement se renouveler, ce serait de ce que la psychanalyse soit là pour que les textes se mesurent à elle, l’énigme étant de son côté ".

Dans l’un des séminaires "Les non dupes errent", du 9 avril 1974, Lacan souligne à nouveau les dangers qu’il y a à aborder la sublimation par le biais de la psycho-biographie : "Interpréter l’art, dit-il, c’est ce que Freud a toujours écarté, toujours répudié, ce qu’on appelle... psychanalyse de l’art, enfin c’est encore plus à écarter que la fameuse psychologie de l’art qui est une notion délirante. De l’art nous avons à prendre de la graine. A prendre de la graine pour autre chose c’est à dire... en faire ce tiers qui n’est pas encore classé, en faire ce quelque chose qui est... accoté à la science, d’une part, qui prend de la graine de l’art de l’autre et j’irai même plus loin, qui ne peut le faire que dans l’attente de devoir à la fin donner sa langue au chat. Ce dont témoigne pour nous l’expérience analytique, c’est que nous avons affaire à des vérités indomptables".

Malgré tous les dangers, les pièges que comporte cette approche, le fait qu'en ce domaine "nous ayons affaire à des vérités indomptables", Lacan s’est pourtant intéressé à beaucoup d’écrivains, à Gide, à Jean Genet, dans le séminaire "Les formations de l’inconscient", à Marguerite Duras dans son texte intitulé "Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol. V. Stein, à Shakespeare aussi, à propos d’Hamlet, dans "Le désir et son interprétation", à Sade et aux libertins, aux poètes de l’amour courtois dans "L’éthique de la psychanalyse". Il s’est enfin intéressé, les dernières années de son enseignement à Joyce, à Joyce le poète du symptôme.

Quand le signifiant vient truffer le signifié

L’année d’après, en 1973, dans le séminaire Encore, dans un chapitre qui a justement pour titre " la fonction de l’écrit " à propos de la différence qui doit être maintenue entre le signifiant et la lettre, Lacan évoque à nouveau l’art de Joyce :

" Il faut que vous vous mettiez tout de même à lire un peu les auteurs – je ne dirais pas de votre temps, je ne vous dirais pas de lire Philippe Sollers, il est illisible, comme moi d’ailleurs – mais vous pouvez lire Joyce par exemple. Vous verrez là comment le langage se perfectionne quand il sait jouer avec l’écriture… Qu’est-ce qui se passe dans Joyce, le signifiant vient truffer le signifié. C’est du fait que les signifiants s’emboîtent, se composent, se télescopent – lisez Finnegans wake - que se produit quelque chose qui comme signifié, peut paraître énigmatique, mais qui est bien ce qu’il y de plus proche de ce que nous autres analystes, grâce au discours analytique avons à lire, le lapsus. C’est au titre de lapsus que ça signifie quelque chose c’est à dire que ça peut se lire d’une infinité de façons différentes. "

Là encore de cet art de Joyce, c’est la psychanalyse qui a " à prendre de la graine ". " Car dans cette dimension du se lire , n’est-ce par suffisant pour montrer que nous sommes dans le registre du discours analytique ? Ce dont il s’agit dans le discours analytique, c’est toujours ceci – à ce qui s’énonce de signifiant vous donnez une autre lecture que ce qu’il signifie. "

Joyce, un grand poète du symptôme

mais aussi son logicien

 

En juin 1975 invité à un symposium sur Joyce à la Sorbonne, Lacan y fait une conférence qu’il intitule " Joyce le Symptôme ". Cette conférence précède donc de quelques mois le séminaire qu’il consacrera au Sinthome comme étant le quatrième rond du nœud, celui qui fait tenir ensemble, symbolique, imaginaire et réel. Dans le courant de ce séminaire il posera une question dont apparemment il ne connaît pas la réponse, tout au moins au cours de ce séminaire, à savoir celle-ci : Joyce était-il fou ?

Je soutiendrai que la réponse à cette question se trouve, ce qui pourrait paraître surprenant, si on ne prête pas attention aux dates, dans la seconde version, la version écrite de sa conférence " Joyce le Symptôme ". Version qui a été publiée en 1979 dans Joyce et Paris, Presses universitaires de Lillle et Editions du CNRS.

C’est cette dernière version écrite de sa conférence qui termine, qui achève ce que Lacan tentait d’approcher de Joyce, la singularité de son art, celle qui a fait de lui, non seulement un grand poète mais aussi un rigoureux logicien du symptôme. Avec lui, la formulation de Lacan " le symptôme est structuré comme un langage " prend non seulement son poids de démonstration, sa pleine valeur d’exemple. Elle est par Joyce mise en acte.

C'est ce point que nous aurons à développer, en suivant ligne à ligne chacune des étapes franchies par Lacan dans son approche énigmatique de Joyce avec l'aide du nœud borroméen mais surtout avec l'aide du quatrième rond, celui qu'il a appelé "Le Sinthome".

 

Question pertinente en suspens

Si Lacan avait vraiment cru que Joyce était fou, pourquoi à ce moment là ne l'aurait-il pas appellé "Joyce le délire" au lieu de "Joyce le symptôme" ? Un symptôme est dans le champ de la névrose et un délire dans le champ de la psychose et Lacan n'avait pas pour habitude de manier des concepts si rigoureux avec désinvolture.

 

Liliane Fainsilber

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