L'analyste comme espace de l'objet partiel

III

A partir du texte de Roger Money-Kyrle

L'objet partiel dans l'analyse

 

 

 


Un résumé de l'article de Roger Money-Kyrle
Sur le contre-transfert normal et certaines de ses déviations

C'est un étude du contre-transfert considéré comme étant à la fois un obstacle à l'analyse mais en même temps un facteur de progrès.
Il reprend le terme utilisé par Freud, celui de la neutralité bienveillante pour le compléter de trois autres qui en eux-mêmes sont fort intéressants :
L'analyste met en jeu dans l'analyse, non seulement " sa curiosité scientifique " mais également deux pulsions dites par lui fondamentales : la pulsion parentale - je trouve cette évocation fort intéressante si on les met en relation avec le désir de sauver ses analysants et les fantasmes de grossesse de l'analyste dans lesquels ce désir peut-être mis en jeu. La seconde pulsion est nommée " réparative " surgissant en quelque sorte en compensation de la " destructivité latente de chacun d'entre nous ". Nous voici donc mis en face de l'amour et la haine de l'analyste mis en jeu à l'égard de l'analysant.

A partir de ce repérage effectué, voici ce qu'il décrit des liens de l'analysant à l'analyste.
L'analysant représenterait pour l'analyste l'enfant qu'il a été : " C'est par l'enfant inconscient dans le patient que l'analyste est le plus concerné … Alors pour un parent, un enfant, au moins en partie, représente un aspect précoce de son self ". Il se produit donc une identification partielle de l'analyste qui peut prendre deux formes, soit projective soit introjective.

" je vais essayer de formuler ce qui a l'air de se passer quand l'analyse avance bien. Je crois qu'il y a une assez rapide oscillation entre introjection et projection. Alors que le patient parle, l'analyste en quelque sorte, s'identifiera par introjection à lui, et, l'ayant compris de l'intérieur, le reprojettera et interprétera. "
Ce sont ces mécanismes d'introjection qui vont permettre à Lacan d'évoquer ce qu'il en est de l'objet partiel de l'analysant déposé, introjecté par l'analyste.
Money-Kyrle en donne plusieurs exemples cliniques qui sont très parlants. J'ai retenu celui-ci :
" Un exemple au ralenti du type de processus auquel je pense peut se retrouver dans l'expérience assez banale d'un week-end. Pour un court moment, après avoir fini son travail de la semaine, l'analyste peut être consciemment préoccupé par un certain problème non résolu de ses patients. Puis il les oublie ; mais après la période de souci conscient, vient une période d'apathie pendant laquelle il est détaché de ses intérêts personnels qui meublent habituellement son temps libre. Je fais l'hypothèse que ceci est dû à ce que dans le fantasme il a projeté avec ses patients des parties de lui-même et doit en quelque sorte attendre que ceux-ci lui reviennent ".

Je trouve que cet article est intéressant en tant qu'il montre comment il y a une sorte de réciprocité - ce qui ne devrait pas avoir lieu - les objets partiels de l'analyste partent durant le week-end séjourner chez l'un de ses analysants, tandis que par ailleurs l'analyste peut se trouver incommodé par le fait d'avoir introjecté, je dirais ingurgité l'objet partiel de son analysant.

A partir de ces descriptions cliniques très fines où on voit d'ailleurs bien fonctionner en filigrane ce que Lacan décrivait de cette bascule incessante entre O et O' sur le schéma optique, il est important de suivre la façon dont Lacan va lire ce texte de Money-Kyrle et éclairer cet question de la fonction de l'objet partiel dans l'analyse.

Lacan lit ce texte de Money-Kyrle
Dans le séminaire du Transfert (séance du 1er mars 1961)

Ce passage du séminaire est très éclairant par rapport donc à ce qu'il développe l'année d'après, dans le séminaire l'Angoisse, concernant ce qu'il appelle " cet amour toujours présent dans le réel entre l'analysant et l'analyste, quelque chose qui se passe entre eux, non pas dans la diachronie de l'histoire (de l'analysant tout comme de l'analyste) mais dans la synchronie.
" On s'aperçoit qu'il y a autre chose que cette tendance à la remémoration, on ne sait pas encore bien quoi […] ce transfert on l'admet comme maniable par l'interprétation donc, si vous voulez, perméable à l'action de la parole "
D'autre part ce transfert est également " reproduction en acte ". " Si c'est une reproduction, si c'est quelque chose en acte, il y a dans la manifestation de transfert, quelque chose de créateur. Cet élément me parait tout à fait essentiel à articuler et, comme toujours, si je le mets en valeur, ce n'est pas que le repérage n'en soit pas déjà décelable dans ce qu'on déjà plus ou moins articulé les auteurs ". (il cite Lagache).
Il introduit ainsi la question de la répétition mais par rapport à quelqu'un à qui justement on parle,
Pour démontrer ce qui est en jeu du transfert spécifique qui se passe dans l'analyse, Lacan évoque à nouveau le Banquet de Platon et tout spécialement l'Eloge de Socrate fait par Alcibiade devant tous les participants de ce banquet.

L'agalma de Socrate

Dans ce contexte, voici ce que Lacan nous décrit de cette scène qu'il transposera sur la scène analytique :
Voici ce qu'Alcibiade avoue devant ce tribunal de l'Autre :
" il a tenté de faire de Socrate quelque chose de complètement coordonné, soumis, à une autre valeur que celle de sujet à sujet, où il a vis-à-vis de Socrate, manifesté une tentative de séduction, où ce qu'il a voulu faire de Socrate… c'est quelque chose d'instrumental, de subordonné à quoi ? à l'objet de son désir, à lui, Alcibiade, qui est agalma, le bon objet. Et je dirais plus ; comment ne pas reconnaître, nous analystes, parce que c'est dit en clair, c'est le bon objet qu'il a dans le ventre.

Socrate n'est plus pour lui que l'enveloppe de l'objet du désir

Cette enveloppe est donc très proche de l'espace de l'objet partiel dont Lacan a qualifié l'analyste.
" C'est pour bien marquer qu'il n'est que cette enveloppe, c'est pour cela qu'il a voulu manifester que Socrate est par rapport à lui, le serf du désir, que Socrate lui est asservi par le désir… il a voulu le voir se manifester dans son signe pour savoir que l'… il a voulu le voir se manifester dans son signe pour savoir que l'autre objet, agalma, était à sa merci. "

Cette conclusion à laquelle arrive Lacan m'intrigue beaucoup. Nous pouvons certes la rapprocher de ce qu'il disait, à la fin du séminaire des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, ou plutôt de ce qu'il faisait dire à l'analysant, parlant par sa bouche : " je t'aime, mais, parce qu'inexplicablement j'aime en toi, quelque chose de plus que toi - l'objet petit a, je te mutile ".
Mais je n'arrive pas à la rapprocher par contre de ce qu'il écrivait dans les Ecrits de la fonction de l'objet a qu'il reçoit du symbolique.
A moins que cette mutilation soit elle liée à la pulsion, donc je dirais bien qu'elle fait intervenir la catégorie du réel.
A propos de cette fonction que l'objet a reçoit du symbolique.

D'autre part avec cette mutilation, est-ce que nous ne retrouvons pas l'envers de tout amour, la haine qui est sa doublure ?

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