Notes de lecture sur La Passe

 

I

Tous les espoirs sont permis

 

 

 

 

En marge de la proposition du 9 octobre 1967

J'ai relu ligne à ligne le compte-rendu d'une intervention de Lacan du 3 novembre 1973, au cours d'une séance de travail sur la passe, soit donc 6 ans après la proposition du 9 octobre 1967 sur cette passe.

J'ai eu envie de vous faire part de la façon dont je l'ai lue ainsi que les réflexions qui me sont venues à propos de cette lecture.

Une définition de la passe

Tout d'abord est indiqué en clair une définition de la passe "comme un mode de recrutement des analystes autre que celui qui a habituellement cours dans les autres institutions analytiques" qui procèdent par sélection. "Ces institutions fonctionnent selon les lois ordinaires du groupe… où il est absolument nécessaire que toujours se manifeste le maître…"

"Le mode sous lequel étaient appréciés les individus sélectionnés, pourquoi pas le dire, m’avait toujours semblé participer beaucoup plus de ces lois de la concurrence qui font que la plupart des groupes humains fonctionnent. J’ai désiré un autre mode de recrutement, et c’est la passe ; elle était dans mon idée le premier pas d’un recrutement d’un style différent. D’un autre ordre très précisément modelé sur ce que j’avais pensé alors, et qui spécifiait le discours analytique".

Ceci pose une première question en quoi cette procédure de la passe n'est-elle pas elle aussi une sélection ? Laissons cela en suspens.

Et reprenons cette définition de ce qu'est la passe : "C'est précisément dans le but d'isoler ce qu'il en est du discours analytique que j'ai fait cette proposition ( Proposition du 9 octobre 1967 sur cette passe ) … La passe permet en effet à quelqu'un qui pense qu'il peut être analyste, à quelqu'un qui est prêt de s'y autoriser, si même il ne s'y est pas déjà autorisé lui-même, de communiquer ce qui l'a fait se décider, ce qui l'a fait s'autoriser ainsi et s'engager dans un discours dont il n'est certainement pas facile d'être le support, il me semble".

Voici donc une définition précise de ce qu'est la passe en tant qu'expérience.

Maintenant pour recueillir cette expérience existe un dispositif institutionnel composé de trois éléments : un jury d'agrément, des passeurs et le passant. Je me dispense d'analyser ces trois composants qui ne présentent pour moi pas grand intérêt.

 

Ce que Lacan attend de la passe

Et c'est par rapport à cela que Lacan nous indique ce qu'il attend de cette passe, quels pourraient être les effets de ce passage - je serais plutôt tentée de dire - de cette épreuve.

Il y a un soudain éclairage "d'une certaine partie d'ombre de l'analyse" pour le passant. A la lumière d'un éclair, dans un ciel d'orage, ce qu'il n'avait jamais jusqu'alors repéré se révèle à lui.

Je dois dire que ce qu'il avance ainsi me paraît tout à fait juste mais peut-être tout à fait obtenu par d'autres modes d'expérience, dans un effet d'après coup de l'analyse proprement dite.

On peut par exemple retourner voir son analyste, au bout de quelques mois ou années. J'ai toujours laissé cette possibilité à mes analysants.

On peut aussi aller voir un autre analyste. Lacan n'étant plus là, j'avais en effet été voir, et pour la première fois, une analyste femme. Quelques séances m'ont permis d'effectuer une sorte de bouclage, de retour sur les acquis de l'analyse avec l'ouverture inattendue de nouvelles perspectives.

Il n'y a pas de formation de l'analyste

Apparaît aussi dans ce texte qui est très dense, très riche, une différence très intéressante entre ce qui est la formation de l'analyste et ses formations de l'inconscient. Cette formation de l'analyste y est contestée au nom … de ses formations de l'inconscient.

"Voilà ce que j’obtiens après avoir proposé cette expérience. J’obtiens quelque chose, qui n’est justement absolument pas de l’ordre du discours du maître ni du magister, encore bien moins, quelque chose qui partirait de l’idée de formation, j’ai parlé des formations de l’inconscient, mais il faudrait savoir remarquer les choses dont je ne parle pas, dont je n’ai jamais même laissé une trace : je n’ai jamais parlé de formation analytique. J’ai parlé de formations de l’inconscient. Il n’y a pas de formation analytique, mais de l’analyse se dégage une expérience, dont c’est tout à fait à tort, qu’on la qualifie de didactique. Ce n’est pas l’expérience qui est didactique, je dis ça parce que tout à l’heure on parlait de la psychanalyse didactique ; pourquoi croyez vous que j’ai essayé d’effacer tout à fait ce terme de didactique, et que j’ai parlé de psychanalyse pure ? Cela avait bien quand même une certaine direction, n’est-ce pas ? Ça n’empêche pas une psychanalyse d’être didactique, mais le didactisme de la chose, voici comment nous le situerons au mieux : je vous ai fait une leçon l’année dernière, dans un des tout derniers séminaires, sur ce qui est en jeu dans l’expérience prétendue interrogative à l’égard de l’animal. On met, comme vous le savez, divers animaux dans des petits labyrinthes, où ils sont faits comme des rats, c’est le cas de le dire, bon. Qu’est-ce qu’on fait ? On leur apprend à apprendre. … est-ce qu’ils sont capables, eux, comme ça se passe chez nous, d’apprendre à apprendre ?"

 

"Ca s'est à lui révélé"

et Lacan poursuit : "… Or, à voir les choses sous cet angle, après une expérience analytique qui implique certainement la conquête d’un savoir, de ce qui peut s’aborder de ce savoir qui est là avant que nous le sachions, à savoir l’inconscient, le sujet après une analyse a pu apprendre par quel truc ça s’est produit. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’une analyse est didactique. Mais s’il n’a fait qu’apprendre à apprendre à pousser les boutons, les boutons qu’il faut pour que ça s’ouvre dans l’inconscient, eh bien, quant à moi, permettez-moi de vous le dire, je trouve qu’il n’a pas appris grand chose… S’il n’a fait qu’apprendre à apprendre comment faire pour que d’autres que lui s’en aperçoivent, c’est peu de chose auprès de ce que lui-même, dans cette expérience analytique, il n’a pas du tout appris… mais ça s’est à lui dévoilé. C’est d’une toute autre espèce, d’une toute autre dimension, celle de l’apprendre et celle de ce qui s’est à lui dévoilé ; son premier mouvement, c’est de ne pas savoir par quel bout le prendre !"

Dans ce texte Lacan parle aussi de l'articulation du discours du maître et du discours de l'analyste mais je l'ai pour l'instant laissé de côté.

Et maintenant quelques questions…

Voici maintenant les questions que je me pose depuis fort longtemps à propos de cette épreuve.

Si Lacan s'était contenté de mettre en place un dispositif où l'analysant aurait essayé de témoigner de ce qui l'avait poussé à devenir analyste sans qu'il y ai eu en contrepartie nomination à un titre -celui d' AE Analyste de l'Ecole au lieu d'AME - cela n'aurait pas été effectivement un mode de sélection. Cela aurait été un simple témoignage concernant ce qui les avaient fait se décider, "ce qui leur était venu dans la boule" comme le disait Lacan. Cela aurait donc été un mode de contribution, même de façon modeste, à l'histoire du mouvement analytique.

Mais là un titre, un signe de reconnaissance est également donné et le plus souvent par l'analyste de l'analysant lui-même, car beaucoup d'analysants de Lacan devaient se proposer pour franchir ce détroit. En quoi ce mode de recrutement des analystes au sein de l'Ecole freudienne aurait-il était si différent des autres modes de reconnaissance ?

Comment surtout, au moment où il s'agissait pour l'analysant, parvenu au terme de son analyse, de se libérer de ce qui l'avait enchaîné jusqu'alors dans sa névrose au désir parental, en arrivait-il à tomber dans une autre aliénation, celle du désir de Lacan?

Il attendait disait-il des résultats, il attendait d'apprendre quelque chose sur ce qui se passait à la fin d'une analyse.

Certes ses analysants n'étaient pas obligés d'en passer par là mais enfin, selon la pente de leur névrose et l'amour de transfert, la tentation devait en être bien grande !

Et quelle satisfaction enfin obtenue, celle de se voir reconnu par ce père idéalisé maintenu à jamais sur son piédestal et dont le titre attribué celui d'AE constitue la preuve.

C'est ainsi que cet analyste ainsi marqué de ces lettres se retrouve dans la même position que l'Homme aux loups vis à vis de Freud. Lui avait reçu des dons d'argent, cet analysant en reçoit des titres attribués par son analyste.

Je serais tentée de dire, bien sûr ce n'est qu'une boutade que c'était dans le fait de pouvoir refuser d'en passer par ce désir de Lacan, d'en refuser la passe, qui aurait du constituer le nouveau mode de sélection de ces analystes !

"Jamais on ne l'oubliera… "

Paraphrasant cette chanson de Brassens, "… non jamais on ne l'oubliera la première femme qu'on a pris dans ses bras" je me risquerai bien, même si la comparaison en paraît un peu scabreuse, à écrire que jamais on n'oubliera le premier analysant que l'on a écouté en passant soi-même du divan au fauteuil.

Cette première fois donc, comme je n'en menais vraiment pas large, dès les premières séances, j'ai dit à Lacan que je souhaitais lui parler de cet analysant.

Je me souviens de la scène, nous étions debout tous les deux, à la fin d'une séance d'analyse. Il a pris ma main et l'a enfermée très longuement entre les deux siennes. Puis il m'a simplement dit "nous commencerons demain".

Ce geste symbolique est resté pour moi tout à fait énigmatique. C'était certes une sorte de passation, de transmission, mais dont l'objet était pour le moins évanescent.

Ce geste pouvait aussi être interprété comme une sorte de protection, de sa part, un engagement : je me sentais, et pour cause, fort inexpérimentée. Avec lui, j'étais en de bonnes mains et, par ricochet, mon analysant aussi.

Ce n'était pas - loin de là - une poignée de main virile, plutôt un geste, une promesse, d'accompagnement, une "accompagnée". Oui c'est ce mot que je choisirais.

Quand Lacan passe son temps à passer la passe !

Lacan termine ce texte par une curieuse affirmation qui ouvre bien des questions : "s'il y a quelqu’un qui passe son temps à passer la passe, c’est bien moi".

S'agit-il toujours de la même passe ? Il me semble qu'ici, il ne s'agit plus d'un franchissement premier du passage de l'analysant à l'analyste, du divan au fauteuil, mais d'une sorte d'aller retour entre la position d'analyste et la position d'analysant et cette passe là n'a pas besoin d'être cautionnée d'aucun titre.

Par contre on ne peut la faire qu'en son nom, son nom propre mais aussi au nom de quelques autres qui nous ont accompagnés sur les chemins de la constitution de notre désir de sujet. Parmi ces quelques autres qui ont comptés pour nous, sans doute l'analyste compte-t-il lui aussi. C'est la conséquence de ce que Lacan a nommé "désir du psychanalyste".

Tout analyste devrait lui aussi "passer (son) temps à passer la passe" à propos de chacun de ses analysants.

Dire que c'est à cette sorte d'exercice si difficile et si soumis aux aléas du savoir inconscient que le nom de "contrôle" a été attribué !

Liliane Fainsilber

juin 2003

 

Intervention au cours d'une séance de travail sur la passe. Congrès de la Grande-Motte du 3 Novembre 1973, parue dans les Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 15, pp. 185-193.

 

 

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