Notes de lecture sur La Passe

III

" … c'est un échec complet cette passe !"

 

 

 

 

 

Après la phase dl'espoir, celle du dépit

C'est au congrès de Deauville consacré justement à cette expérience de la Passe que Lacan constate son échec. Il a eu lieu en janvier 1978.

Dans la procédure qu'il a mise en place, des passeurs transféraient au Jury d'agrément les dits du passant. Ce jury avait pour fonction d'entériner ces dits et d'accorder ou non le titre d'Analyste de l'école au passant qui avait bien voulu se soumettre à cette épreuve. Il avait ou non franchi la passe. En échange il avait le titre.

" La seule chose importante, souligne Lacan, c’est le passant, et le passant, c’est la question que je pose, à savoir qu’est-ce qui peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste ?

J’ai voulu avoir des témoignages, naturellement je n’en ai eu aucun, des témoignages de comment ça se produisait.

Bien entendu c’est un échec complet, cette passe.

Mais il faut dire que pour se constituer comme analyste il faut être drôlement mordu ; mordu par Freud principalement, c’est-à-dire croire à cette chose absolument folle qu’on appelle l’inconscient et que j’ai essayé de traduire par le "sujet supposé savoir".

Non seulement il y a échec de cette passe mais aussi bien échec de ce congrès pour en rendre compte :

"Il n’y a rien qui m’ennuie comme les congrès, mais pas celui-ci parce que chacun a apporté sa pauvre petite pierre à l’idée de la passe, et que le résultat n’est pas plus éclairant dans un congrès que quand on voit des passants qui sont toujours ou bien déjà engagés dans cette profession d’analyste, – c’est pour ça que l’A.M.E. ça ne m’intéresse pas spécialement que l’A.M.E. vienne témoigner, l’A.M.E. fait ça par habitude, – car c’est quand même ça qu’il faut voir : comment est-ce qu’il y a des gens qui croient aux analystes, qui viennent leur demander quelque chose ? C’est une histoire absolument folle".

Et Lacan abandonnant cette idée de la passe, dans le courant de son intervention, finit par se demander comment peut-on être non plus analyste mais analysant : comment en arrive-t-on à demander à un analyste de le délivrer de ses symptômes ?

"Pourquoi viendrait-on demander à un analyste le tempérament de ses symptômes ? Tout le monde en a étant donné que tout le monde est névrosé, c’est pour ça qu’on appelle le symptôme, à l’occasion, névrotique, et quand il n’est pas névrotique les gens ont la sagesse de ne pas venir demander à un analyste de s’en occuper, ce qui prouve quand même que ne franchit ça, à savoir venir demander à l’analyste d’arranger ça, que ce qu’il faut bien appeler le psychotique.

Voici donc que la question qui pour lui est restée sans solution - et pourquoi ne le serait-elle pas pour d'autres aussi - celle de savoir pourquoi on se risque, après avoir fait un analyse, à devenir à son tour psychanalyste. Ce qu'il y a de plus surprenant et de plus dramatique c'est le fait que brusquement il joint à cette question du "pourquoi devient-on psychanalyste ?" à la question de la psychose

" Et tout est là, il faudrait que l’analyste sache un peu la limite de ses moyens, c’est là-dessus que, en somme, nous attendons le témoignage de gens qui sont depuis peu de temps analystes : qu’est-ce qui peut bien leur venir à l’idée – c’est là que je pose la question – de s’autoriser d’être analystes".

Si cette passe est un échec, le mode recrutement des analystes sous ce mode, n'en est-il pas un, lui aussi ? En quoi différerait-il dès lors du mode de recrutement des autres institutions analytiques ?

Mais revenons sur la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l'école et prêtons simplement attention à cette date : "neuf octobre".

Au dire même de Freud, à propos de l'histoire du peintre Christophe Haitzmann, avec ce chiffre neuf nous nous trouvons en présence d'un typique fantasme de grossesse.

Son repérage et son interprétation permettent de résoudre cette question que se posait Lacan sur l'impossible transmission de la psychanalyse.

Cette passe était son symptôme. Au moment de sa proposition du 9 Octobre, Lacan pensait encore, par un typique fantasme de grossesse, pouvoir sauver la psychanalyse, la sauver des très grands dangers que lui faisait courir les institutions analytiques. Ce n’est que, quelques années après - en 1978 - que reconnaissant l’impossibilité de sa transmission, il a pu parler de ses nécessaires réinventions par chaque psychanalyste.

Comme le phénix, cet oiseau fabuleux, la psychanalyse renaît à chaque fois de ses cendres, quand un analysant se risque à son tour à occuper la place du psychanalyste, pour un autre analysant. Mais cet analysant qui se met ainsi à la place du psychanalyste n'en est pas quitte pour autant car il aura, en plus, à réinventer la psychanalyse, dans son rapport à la théorie.

Il aura à la soutenir non pas dans un référence à une doctrine, mais par rapport à ses propres énonciations. Ce rapport si étroit de la clinique à la théorie, c'est ce que Lacan a appelé de cet terme que je trouve beau et digne : "L'Ethique de la psychanalyse".


Liliane Fainsilber

juin 2003

 

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