Notes de lecture sur La Passe

IV

 

De l'impossible transmission de la psychanalyse


à sa réinvention par chaque analyste

 

 

 

 

 

 

"Qu'est-ce qui fait qu'après avoir été analysant,

on devienne psychanalyste ? "

 

A la séance de clôture du congrès sur la transmission de la psychanalyse, en juin 1978, donc six mois après le congrés de Deauville consacré à cette expérience de la passe, Lacan évoque à nouveau son échec, mais cette fois-ci c'est pour franchir une étape décisive : Il renonce à cette impossible transmission de la psychanalyse dont la passe aurait pu, selon ses voeux, rendre compte et célèbre alors cette nécessaire réinvention de la psychanalyse par chaque analyste.

Et il repart pour cela de l'analysant, de la névrose de l'analysant et de la possibilité de le guérir de ses symptômes.

"… ceux qu'on appelle mes analysants… essaient de me dire ce qui chez eux ne va pas. Et les névroses ça existe. Je veux dire qu'il n'est pas très sûr que la névrose hystérique existe toujours, mais il y a sûrement une névrose qui existe, c'est ce qu'on appelle la névrose obsessionnelle.

Ces gens qui viennent me voir pour essayer de me dire quelque chose, il faut bien dire que je ne leur réponds pas toujours. J'essaie que ça se passe ; du moins je le souhaite. Je souhaite que ça se passe, et il faut bien dire que beaucoup de psychanalystes en sont réduits là. C'est pour ça que j'ai essayé d'avoir quelque témoignage sur la façon dont on devient psychanalyste : qu'est-ce qui fait qu'après avoir été analysant on devienne psychanalyste ?

Je me suis, je dois dire, là-dessus enquis, et c'est pour ça que j'ai fait ma Proposition, celle qui instaure ce qu'on appelle la passe, en quoi j'ai fait confiance à quelque chose qui s'appellerait transmission s'il y avait une transmission de la psychanalyse.

Tel que j'en arrive maintenant à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C'est bien ennuyeux. C'est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé - puisqu'il faut bien qu'il y soit forcé - de réinventer la psychanalyse".

Pourquoi n'y aurait-il pas transmission de la psychanalyse ?

Est-ce que parce que, de cette expérience qu'a été pour lui, la découverte de la structure de névrose organisée autour de sa rencontre traumatique du désir de l'Autre, l'analysant sur le point de devenir psychanalyste ne peut en rendre compte, autrement que de façon singulière, non généralisable ?

Est-ce que c'est parce que la psychanalyse ne peut s'apprendre dans les livres et qu'il faut en passer par l'expérience de l'analyse ?

De cette expérience il manquera toujours une formalisation possible. C'est ainsi que j'interprète dans le passage qui suit ce qu'il avance des lettres tirées du discours analytique qu'il a inventées :

"Si j'ai dit à Lille que la passe m'avait déçu, c'est bien pour ça, pour le fait qu'il faille que chaque psychanalyste réinvente, d'après ce qu'il a réussi à retirer du fait d'avoir été un temps psychanalysant, que chaque analyste réinvente la façon dont la psychanalyse peut durer.

J'ai quand même essayé de donner à cela un peu plus de corps ; et c'est pour ça que j'ai inventé un certain nombre d'écritures, telles que le S barrant le A, c'est à dire ce que j'appelle le grand Autre, car c'est le S, dont je désigne le signifiant qui, ce grand A, le barre ; je veux dire que ce que j'ai énoncé à l'occasion, à savoir que le signifiant a pour fonction de représenter le sujet mais et seulement pour un autre signifiant - c'est tout au moins ce que j'ai dit, et il est un fait que je l'ai dit - qu'est-ce que ça veut dire ? Ca veut dire que dans le grand Autre, il n'y pas d'autre signifiant. Comme je l'ai énoncé à l'occasion, il n'y a qu'un monologue.

 

Comment se fait-il qu'il y ait des gens qui guérissent ?

Et voici donc ce que Lacan attendait de cette expérience de la passe, la réponse à cette question :

"Alors comment se fait-il que, par l'opération du signifiant, il y ait des gens qui guérissent ? Freud a bien souligné qu'il ne fallait pas que l'analyste soit animé du désir de guérir ; mais c'est un fait qu'il y des gens qui guérissent, et qui guérissent de leur névrose, voire de leur perversion.

Comment est-ce possible ? Malgré tout ce que j'en ai dit à l'occasion, je n'en sais rien. C'est une question de truquage. Comment est-ce qu'on susurre au sujet qui vous vient en analyse quelque chose qui a pour effet de le guérir, c'est là une question d'expérience dans laquelle joue un rôle ce que j'ai appelé le sujet supposé savoir. Un sujet supposé, c'est un redoublement. Le sujet supposé savoir, c'est quelqu'un qui sait. Il sait le truc, la façon dont on guérit une névrose.

Je dois dire que dans la passe, rien n'annonce ça ; je dois dire que dans la passe, rien ne témoigne que le sujet sait guérir une névrose".

Et Lacan nous indique que c'est une "question de truquage" :

" Comment est-ce possible ? Malgré tout ce que j'en ai dit à l'occasion, je n'en sais rien. C'est une question de truquage. Comment est-ce qu'on susurre au sujet qui vous vient en analyse quelque chose qui a pour effet de le guérir, c'est là une question d'expérience dans laquelle joue un rôle ce que j'ai appelé le sujet supposé savoir. Un sujet supposé, c'est un redoublement. Le sujet supposé savoir, c'est quelqu'un qui sait. Il sait le truc, la façon dont on guérit une névrose.

Je dois dire que dans la passe, rien n'annonce ça ; je dois dire que dans la passe, rien ne témoigne que le sujet sait guérir une névrose".

Du truquage

Rien ne marche donc, mais avec cette passe ratée, Lacan introduit aussitôt un autre signifiant, celui de "truquage". Il mérite toute notre attention d'autant plus qu'il est associé à ce terme si répudié par les psychanalystes celui de guérison de la névrose.

Sur ce mot de truquage Alain Rey nous en apprend beaucoup.

Il "est dérivé de l'ancien provençal truc, dérivé du verbe trucar "cogner, heurter contre" du latin classique "pousser avec force", se dit aussi des plantes qui poussent.

Au cours du temps, ce sens de coup, de heurt, est gardé à côté de celui de stratagème. Mais c'est aussi un moyen adroit de se tirer d'affaire. il devient aussi un terme de métier : quelqu'un qui connaît son affaire, qui connaît le truc, qui en a l'expérience.

Si Lacan a abandonné la passe à son triste destin, il a relevé le gant d'un nouveau signifiant celui du truquage et laisse ainsi le champ libre aux réinventions de la psychanalyse par chaque psychanalyste. Si la passe a fait son temps, ce terme de truquage, lui, n'a pas dit lui, si je puis dire, son dernier mot.

Mettons-le à l'épreuve de la clinique analytique, en abandonnant cette question de son impossible transmission de la psychanalyse au profit de ses successives réinventions par chaque psychanalyste. Il y a donc du pain sur la planche.

Dans un premier mouvement j'ai pensé qu'il serait intéressant de redonner un petit coup de jeune à ce terme de "furor sanandi" en tant qu'il pouvait révéler, avec cette rage, la dimension de haine sous-jacente au désir d'aider son prochain mais il j'ai été obligée d'y renoncer parce que Freud dans le passage où il en parle, définit cette furor sanandi comme une forme de "fanatisme" (page 130 de la technique analytique "observation sur l'amour de transfert").
Dommage, je pense que je vais me contenter de ce terme plus neutre "désir de guérir" en jouant de l'équivoque puisqu'il s'agit de la rencontre du désir de l'analysant et du désir de l'analyste, désir de guérir de l'analyste contradictoirement répréhensible et pourtant tout à fait nécessaire ... à condition d'en faire bon usage.

Cette fournée est encore en préparation, car je me suis un peu perdue dans les méandres de ce texte de Freud si modeste dans son approche des effets d'une psychanalyse, à savoir celui d'Analyse finie et infinie.

 

Liliane Fainsilber

juin 2003

Conclusions par Jacques lacan du congrès sur la transmission de la psychanalyse. Lettres de l'Ecole n°25, Bulletin intérieur de l'Ecole freudienne de Paris, volume II, "La Transmission", juin 1979.


 

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