Ces troubadours de l'inconscient que sont le poète et le psychanalyste

Littérature et psychanalyse

Liliane Fainsilber

 

 

 


Lacan a plusieurs reprises a évoqué les liens fort ambigus de la littérature et de la psychanalyse, notamment à propos de ce roman de Marguerite Duras, " Le ravissement de Lol. V. Stein (1). Il met en effet en garde les analystes contre le fait de se risquer à aborder une œuvre par le biais de la psychobiographie et nous décrit ce qu'il conçoit comme une approche possible de l'œuvre littéraire. Il pose comme premier principe le fait que c'est toujours l'artiste qui précède le psychanalyste. Il lui donne donc toujours la préséance.
Il prend appui, pour justifier cette préséance, sur le fait que " la pratique de la lettre converge avec l'usage de l'inconscient " Cette citation, comme une fleur japonaise, doit être dépliée, et pour le démontrer un retour au texte de Freud peut aisément nous le permettre.

Ce texte a pour titre "Le créateur littéraire et la fantaisie". Freud raconte comment les adolescents et les adultes qui, à ce titre, restent toujours adolescents, abandonnent leurs jeux d'enfants pour construire des "châteaux en Espagne", c'est ainsi qu'il appelle les fantaisies ou les rêves éveillés. Les adultes se consolent ainsi avec ces fantaisies, des insatisfactions de leur vie réelle. Ce sont toujours des rêves érotiques ou des rêves de gloire, mais même ces derniers sont le plus souvent dédiés à une dame qui est sensé admirer les exploits de celui qui les réalise, au prix de tellement d'épreuves.
Mais alors que, de leurs jeux, les enfants n'ont pas honte et jouent devant les adultes sans en faire mystère, il en va tout autrement de ces derniers. S'ils ont honte de ces fantaisies c'est parce qu'il s'agit "de quelque chose d'infantile et d'interdit".
C'est par les névrosés que l'on a appris beaucoup de choses sur ces fantaisies qui sont la source de leurs symptômes.
Selon Freud, chaque fantaisie particulière est l'accomplissement d'un désir, un correctif de la réalité non satisfaisante." Ces rêveries diurnes, Freud les définit aussi par rapport aux temps du verbe, passé, présent et futur, et en trouve cette très jolie formule : "on peut dire qu'une fantaisie flotte en quelque sorte en trois temps... Le travail psychique se rattache à une représentation actuelle, une occasion dans le présent qui a été en mesure de réveiller un des grands désirs de l'individu ; à partir de là il se reporte sur le souvenir d'une expérience antérieure, la plupart du temps infantile, au cours de laquelle ce désir était accompli ; et il crée maintenant une situation rapportée à l'avenir, qui se présente comme l'accomplissement de ce désir, précisément le rêve diurne ou la fantaisie... Présent, passé, avenir donc comme enfilés sur le cordeau du désir qui les traverse."


Que font les poètes et les romanciers de ces rêveries? Se contentent-t-ils de nous les faire partager, au nom du fait que "sa majesté le moi" est le héros "de tous les rêves diurnes aussi bien que de tous les romans" ?
Freud va mesurer à l'aune de sa définition des trois temps qui s'enfilent sur le cordeau du désir, sa comparaison du roman et de la rêverie diurne de tout un chacun.
Cette approche est intéressante car elle va soulever une question très souvent débattue par les critiques littéraires mais aussi bien par les psychanalystes, des liens de l'oeuvre à la biographie de l'écrivain.
Il écrit " Essayons par exemple d'appliquer aux oeuvres littéraires notre thèse précédemment avancée sur la relation de la fantaisie aux trois temps et au désir qui le traverse, et d'étudier par ce moyen les relations entre la vie de l'écrivain et ses créations".
Ce qu'il avance ainsi, en tenant compte de ces trois temps, c'est le fait qu'on peut retrouver dans l'oeuvre les traces du désir infantile sur le modèle de laquelle a été forgée cette fantaisie, ainsi que les causes actuelles qui l'ont provoquée.
Freud souligne cependant le fait que "l'insistance, qui peut vous paraître déconcertante, que nous mettons sur le souvenir d'enfance dans la vie du créateur littéraire dérive en dernier ressort du présupposé que la création littéraire, comme le rêve diurne, est la continuation et le substitut du jeu enfantin d'autrefois".


A partir de là, Freud se pose la question de savoir ce qu'est alors "l'ars poética", et quels effets il produit sur nous.
Mais à cette question nous pouvons en rajouter une autre qui se trouvera dans le prolongement de celle-ci et qui pourra même prendre appui sur elle : quels effets a cet art poétique sur l'art analytique? Quels sont les liens qui peuvent se créer entre ces deux troubadours de l'inconscient que sont aussi bien le poète que le psychanalyste ?
Comment le poète réussit-il à nous faire partager ses rêveries diurnes sans pour autant provoquer en nous de la gêne, de la honte ou à l'opposé du désintérêt ? Freud nous l'affirme " c'est là son secret le plus intime". Il n'empêche qu'il tente de décrire les mécanismes par lesquels il peut obtenir ce résultat.
"C'est dans la technique de dépassement de cette répulsion, qui a sans doute quelque chose à voir avec les barrières qui s'élèvent entre chaque moi individuel et les autres que gît la véritable ars poética. "

Comment réussit-il à obtenir ce résultat ? Il l'obtient par ce que Freud décrit comme une prime de plaisir, "il nous enjôle par un gain de plaisir purement formel". Devons-nous entendre que nous sommes ainsi enjôlés par le pur plaisir des mots, une esthétique liée au style ( et là nous sommes au niveau du signifiant ) ? Certes oui, mais cela n'est qu'une étape qui mène le lecteur vers "la libération d'un plaisir plus grand, émanant de sources psychiques plus profondes..."
Ainsi ce à quoi le poète nous donne accès c'est aux sources mêmes de notre savoir inconscient, à la reconnaissance de notre désir le plus intime, le plus singulier, sous le couvert d'un pur plaisir esthétique.
Autrement dit, l'essence de la critique littéraire, quand c'est un analyste qui s'y risque, serait l'analyse de sa propre névrose, plutôt que de celle du poète lui-même. Ce dont il peut témoigner, sans risque de trop se tromper, c'est ce que cette lecture lui a fait découvrir de ce qu'il ne savait pas de lui-même. Dans le champ analytique, ces effets poétiques sur le sujet ont un nom qui nous est familier, c'est ce qu'on appelle le transfert.


Pour revenir maintenant à cette phrase de Lacan qui lui sert de guide dans sa lecture du roman de Marguerite Duras, " la pratique de la lettre converge avec l'usage de l'inconscient " nous pouvons nous interroger sur ces deux termes, le premier concernant la littérature, le second, la psychanalyse. En opposant ces deux groupes de mots, il me semble que cela justifie bien en quoi le poète, par sa pratique de la lettre, devance toujours la psychanalyse, car il lui montre pour ainsi dire le chemin, c'est en effet quand il peut lui aussi s'exercer " à la pratique de la lettre " c'est-à-dire à la pratique du signifiant qu'il peut faire si je puis dire bon usage de son inconscient, c'est-à-dire entendre ce que lui dit son analysant au-delà de ce qu'il pense lui raconter tout au long de son analyse.


(1) - " Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V.Stein". Paru dans les Cahiers Renaud-Barrault, Paris, Gallimard, 1965, n° 52, pp. 7-15, puis dans Marguerite Duras, Paris, Albatros, 1975, pp. 7-15
" Je pense que, même si Marguerite Duras me fait tenir de sa bouche qu'elle ne sait pas dans toute son œuvre d'où Lol lui vient, et même pourrais-je l'entrevoir de ce qu'elle me dit la phrase d'après, le seul avantage qu'un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c'est de se rappeler avec Freud qu'en sa matière, l'artiste toujours le précède et qu'il n'a donc pas à faire le psychologue là où l'artiste lui fraie la voie.
C'est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s'avère savoir sans moi ce que j'enseigne.
En quoi je ne fais pas tort à son génie d'appuyer ma critique sur la vertu de ses moyens. Que la pratique de la lettre converge avec l'usage de l'inconscient, est tout ce dont je témoignerai en lui rendant hommage. "

 

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