Ce que j'ai aimé dans le livre de Jacy,

" Métamorphoses de l'angoisse "

Liliane Fainsilber

 


Je veux vous parler de ce que j'ai aimé dans le livre de Jacy (1). J'ai choisi pour cela trois des textes de son recueil. Le premier a pour titre :" Les sanglots longs... ", avec, comme sous-titre : " des styles de négociations de l'angoisse ", des styles pour recréer l'objet perdu. Ce que Jacy appelle " styles de négociation de l'angoisse ", nous l'apprenons dans le fil du texte. Ce sont en fait les trois névroses et les trois psychoses. Elle les met en évidence et dessine leurs structures respectives à partir d'une relecture très rigoureuse de ce texte de Freud qui a été retrouvé dans une vieille malle, à la mort de Balint, texte qui a été publié sous le titre " Vue d'ensemble des névroses de transfert " (2).

Jacy écrit à ce propos : " Je vous propose donc maintenant de porter à ce texte de Freud, découvert après la mort de Lacan, la même attention et le même soin qu'il a porté, dans son enseignement, à commenter l'Entwurf. A suivre ce chemin, il nous devient manifeste que Freud révèle ici, malgré lui, le repérage analytique le plus essentiel de la structure des névroses et des psychoses… Il s'agira de définir les traits saillants des trois névroses de transfert que sont l'hystérie d'angoisse, l'hystérie de conversion et la névrose obsessionnelle, pour les distinguer non seulement entre elles mais aussi par rapport aux trois névroses narcissiques appelées démence précoce, paranoïa, manie, mélancolie "

Quelques lignes plus loin, elle donne un repérage de structure essentiel l'articulant ainsi : " à l'origine de chaque sujet, une perte nécessaire, irrémédiable.
Conséquence immédiate de cette perte mythique, une détresse existentielle… l'angoisse de mort réelle….schématiquement, six façons d'être en présence de cette angoisse, six modes de négociations de l'angoisse. Ainsi se définissent en ce point archaïque premier, les trois névroses et les trois psychoses ".

 

Similitudes entre les trois névroses et les trois psychoses

Je vous laisse bien sûr le soin de découvrir et plus encore de travailler ce texte et je n'en ai retenu que deux passages qui concernent, pour le premier, les points de similitude en quelque sorte couplés entre l'hystérie et la schizophrénie, la névrose obsessionnelle et la paranoïa, la phobie et la mélancolie. Je cite ces quelques lignes que se trouvent page 25 pour la justesse et la subtilité de ces remarques cliniques :


" Quant à la similitude qui associe une névrose à une psychose, elle provient probablement d'une certaine parenté entre les affects qui y prédominent avec leur proximité à l'affect princeps, l'angoisse.

Ainsi dans le sillage du repérage freudien,
Au plus loin de l'angoisse, le doute domine dans la névrose obsessionnelle et s'amplifie en sentiment de persécution dans la paranoïa ;
Un peu plus près, la culpabilité gouverne l'hystérie et va jusqu'à " l'extinction de la libido " dans la schizophrénie ;
Et au plus près de l'angoisse, - Angst désignant en allemand aussi bien l'angoisse que la crainte et la peur - la honte commande la phobie pour s'élargir jusqu'à la plus profonde dépréciation de soi dans la mélancolie ".

La sublimation comme étant l'un des styles de négociation de l'angoisse

Le second passage de ce livre de Jacy que je souhaite vous citer aborde de façon très neuve la question de la sublimation. P. 34.
" En alternative aussi bien au mécanisme de la forclusion qu'à celui du refoulement, la sublimation représenterait comme une possibilité momentanée pour que se remette en scène autrement la perte.
Il s'agirait, avec elle, de refaire patiemment, de trouver les moyens imaginaires pour parcourir et reparcourir encore ce chemin de la perte d'un réel objet d'amour.
Et s'il arrive que sur ce chemin se crée un objet un objet qui, aussi réel que le premier, échappe à son tour à son auteur, ce sera parfois une œuvre d'art. "

Cette approche de la sublimation vous la retrouverez mise en acte dans un autre texte de ce recueil qui a pour titre " Beloved. Métamorphoses de l'Aimée en trois portraits abstraits ".
Ces trois portraits sont

- celui d'Annabel Lee, dans un poème d'Edgar Poe,
- celui de Lol V. Stein, du roman de Marguerite Duras, repris par Lacan dans son texte " Hommage fait à Marguerite Duras ",
- et enfin celui d'Alice, l'héroïne du film de Woody Allen.
Ce texte des " variations en L " est mon préféré pour sa dimension poétique mais il m'a surtout permis de retrouver dans le séminaire de l'Ethique de la psychanalyse, trois définitions de la sublimation qui correspondent chacune aux trois registres du symbolique, de l'imaginaire et du réel.

La première, celle qui correspond au réel, est ainsi formulée : " Je pose ainsi qu'un objet - un livre, un poème, un tableau - peut remplir cette fonction qui lui permet de ne pas éviter La Chose, comme signifiant, mais de la représenter en tant que cet objet est créé. " (3)

La seconde définition est de l'ordre du symbolique : " La formule la plus générale que je donne de la sublimation est celle-ci : Elle élève un objet à la dignité de la chose. A propos de l'objet de l'amour courtois, La Dame, il précise ainsi le mécanisme en jeu : " L'objet est ici élevé à la dignité de La Chose, telle que nous pouvons la définir dans notre topologie freudienne, en tant qu'elle n'est pas glissée dans mais cernée dans le réseau des " Ziele "[Ces " Ziele " sont les buts que se fixe la force de la pulsion] Il s'agit d'une révélation de La Chose, au-delà de cet objet en tant qu'il présentifie son absence " (4).
Dans le texte de Jacy, Annabel Lee, l'aimée du poète, celle de ses amours mortes, celle qui correspond au plus juste à cette définition dans laquelle l'objet est instauré dans un certain rapport à la Chose qu'il est fait à la fois pour cerner, présentifier et absentifier, si on peut ainsi créer ce nouveau verbe. Comme le souligne encore ailleurs Lacan " dans toute forme de sublimation le vide sera déterminatif "

La troisième définition enfin de la sublimation utilise la référence imaginaire. Je cite ce passage : " Au niveau de la sublimation, l'objet est inséparable d'élaborations imaginaires et très spécialement culturelles. Ce n'est pas que la collectivité les reconnaisse simplement comme objet utile -elle y trouve le champ de détente - donc de satisfaction - par où en quelque sorte elle peut se leurrer sur Das Ding, coloniser avec ses formations imaginaires le champ de Das Ding. " Il poursuit : " le ressort de la sublimation se trouve dans la fonction imaginaire très spécialement celle à propos de laquelle nous servira la symbolisation du fantasme, S barré poinçon de petit a, qui est la forme sur laquelle s'appuie le désir du sujet " (5).

Marguerite Duras, sans son roman, Woody Allen, avec son film ; ont donc tous deux colonisés ce champ de la Chose, en y mettant en jeu leurs fantasmes et en les faisant partager à leurs lecteurs et spectateurs.

Ce texte de Jacy m'a donc incité à retravailler cette question de la sublimation mais du même coup j'ai été renvoyée à un autre de ses textes que j'aime beaucoup qui a pour titre " Passerelles risquées ".

Jacy aborde, là aussi, la question de la sublimation mais cette fois-ci du côté du spectateur. Ce qu'il éprouve devant une œuvre d'art, devant un tableau. Elle le démontre en parlant de sa rencontre avec l'œuvre de Viera Da Silva.
Pour quelle raison aime-t-on un livre, comment peut-on être touché par un tableau ? Puisque Jacy évoque dans ce texte le passage de l'éthique à l'esthétique, je me suis demandée si l'esthétique, le phénomène esthétique avec l'apparition de la beauté, n'était pas en fait produit par une simple rencontre de fantasmes entre l'auteur et son lecteur, entre le peintre et son spectateur autour d'un livre ou d'un tableau. Cette approche me semble en effet être en accord avec ce que Lacan disait de la beauté : c'est le " dernier cercle enchanté " qui nous sépare de la Chose.
A ce titre, le livre de Jacy répond pleinement à cette définition de Lacan, grâce à sa dimension poétique.

-1 - Jacy Aridti-Alazraki, Métamorphoses de l'angoisse. Croquis analytiques. Avant-propos de Ginette Raimbault, Collection Psychanalyse et civilisations, L'Harmattan, 1994.
2 - S.Freud, " Vue d'ensemble des névroses de transfert,

3 - J. Lacan, séminaire de l'Ethique de la psychanalyse,
4 - Op.cit. séance du 20 janvier 1960.
5 - Op.cit , séance du 3 février 1960

Retour plaisir de lire; plaisir d'écrire

retour sommaire des textes

Retour Les écoles buissonnières du psychanalyste